REN BOYLESVE




LA BECQUE

ROMAN

PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3


DU MME AUTEUR:


LE MDECIN DES DAMES DE NANS.

LES BAINS DE BADE (_puis_).

SAINTE MARIE DES FLEURS.

LE PARFUM DES ILES BORROMES.

MADEMOISELLE CLOQUE.


REN BOYLESVE

La Becque

roman

PARIS

DITIONS DE LA REVUE BLANCHE

23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23

1901


 LOUIS GANDERAX

_en tmoignage de haute estime_.


_Aprs avoir vu clairement que le travail des livres et la recherche
de l'expression nous conduit tous au paradoxe, j'ai rsolu de ne
sacrifier jamais qu' la conviction et  la vrit, afin que cet
lment de sincrit complte et profonde domint dans mes livres et
leur donnt le caractre sacr que doit donner la prsence divine du
vrai, ce caractre qui fait venir des larmes sur le bord de nos yeux
lorsqu'un enfant nous atteste ce qu'il a vu._

    (ALFRED DE VIGNY, _Journal d'un pote_.)

_On me dit qu'il est imprudent de publier un roman qui ne traite
pas des moeurs de Paris; d'autre prtendent que le roman de moeurs,
fussent-elles parisiennes, a vcu. Ces opinions m'inquiteraient
beaucoup si je m'tais propos, en crivant mon livre, de sduire un
certain public; mais, si je m'tais propos cela, je serais encore
bien plus inquiet de la valeur de mon livre..._

_Pour moi, crire, c'est apaiser une fringale. Mon sujet pourra plaire
ou non, mais je suis sr d'y avoir mis un feu qui touchera quelqu'un._

_Je suis retourn, un jour, dans le pays o j'ai t enfant, o mes
parents sont morts et o ils taient ns. J'ai pouss la grille du
jardin et la porte d'entre; j'ai ouvert des placards; j'ai march
dans un long corridor; et la maison dserte se repeuplait et s'animait
dans ma mmoire. J'ai t si mu par tout ce que je revoyais que,
mme longtemps aprs mon retour  Paris o l'on oublie tout,
l'branlement de mon petit voyage persista et me parut d'un ordre
suprieur  la plupart de mes souvenirs. C'est, je le crois,
parce qu'il tait fait d'un lment dpassant de haut mes motions
personnelles, et que les scnes et les figures que l'air natal
m'voquait taient les scnes et les figures communes  la famille
provinciale franaise qui a lev les hommes gs aujourd'hui
d'environ trente ans.

J'ai pens que ce caractre tait digne d'tre rapport et j'ai tch
de le rendre en historien fidle et en bon pote, j'espre: deux
qualits sans lesquelles il est bien vain d'crire des romans._

    R.B.




LA BECQUE


    Ressemblans aux petits oysellets qui ne peuvent encore voler,
    et qui baillent tousjours attendans la becque d'autruy.

    AMYOT.




I

L'VNEMENT


Les petites Pergeline montrrent le nez en riant: elles ne se tenaient
pas de joie lorsqu'elles avaient pu entrer sans sonner, et parvenir 
pas de loup, par le corridor, jusqu' l'entre de la cour.

Mais elles prirent aussitt la figure penche de toutes les personnes
qui se prsentaient  la maison:

--Mon pauvre Riquet, est-ce qu'on peut monter dire bonjour  ta
pauvre maman?

La bonne, Adle, qui allait puiser de l'eau, rpondit pour moi:

--Bien sr que oui, mesdemoiselles. Madame a voulu se lever pour voir
passer monsieur en militaire. Vous la trouverez sur son fauteuil en
attendant le tambour... Et chez vous? toujours pas de nouvelles de ce
pauvre M. Paul?

Les deux jeunes filles levrent les sourcils et les bras:

--Rien. Mais les Prussiens sont  Tours; ils ont lanc un obus contre
l'Htel de Ville, et un autre qui a tu trois personnes, rue Royale.

-- Tours! mon bon Jsus! si prs de chez nous! N'allez pas rpter a
l-haut; madame a une peur!...

Elles tournrent les talons, chacune un doigt aux lvres.

Adle accrocha l'anse de son seau  la boucle humide du puits mitoyen,
et sollicita d'une main la chane qui se dvida rapidement en faisant
grincer la poulie.  ces cris d'oiseau, il tait rare que la servante
du capitaine Chevreau ne se montrt pas de l'autre ct; et les
deux femmes causaient pendant que le seau buvait. Quelquefois, on
apercevait le vieil officier retrait fumant la pipe ou sciant du bois
dans sa cour.

La domestique voisine entre-billa en effet la porte du puits. Elle
avait l'oeil merillonn; elle nouait les brides d'un bonnet propre:

--Ils sont partis du bout de la ville, dit-elle. Dans cinq minutes,
ils vont passer sous les fentres!... C'est monsieur qui les commande
tous!... Une, deusse! une, deusse! faut voir!... et de la musique, et
des rataplans!...

--Montez vite, me dit Adle.

La malade tait assise prs d'une fentre. Elle portait un peignoir
de laine ray de blanc et de bleu. Elle avait une figure rgulire et
douce; elle se plaignait du poids de ses cheveux; ses yeux semblaient
toujours vous regarder de loin; on n'osait pas toucher ses tempes,
en l'embrassant, tant la peau tait mince sur les fins ruisseaux des
veines.

Elle m'attira et me tint longtemps prs de sa joue, tandis que
Marguerite Pergeline et sa soeur Georgette, les mains poses en
araignes sur les vitres, piaient le passage de la garde nationale.

Les deux jeunes filles sautrent. On entendait le roulement du tambour
et le filet de voix bravache du clairon tournant la rue. Les fentres
s'ouvrirent, malgr le froid. L'horloger Papillaud, que l'on voyait,
derrire la bue, travailler entre deux globes de pendule, quitta sa
loupe, et vint, en boitant, se ranger devant sa boutique; les murs se
garnirent de femmes, l'enfant au bras, de vieux bonshommes, la goutte
au nez; on se bousculait contre la grille de la boucherie; le matre
clerc de mon pre, long garon malingre, nous souriait, nich  demi
dans le ventre ouvert d'un boeuf  l'tal.

--Les voil! les voil!

Une cume de gamins coiffs de chapeaux de gendarme en papier,
brandissant des sabres de fer-blanc, des lattes, des manches  balais,
tait pousse par le couple tonitruant du tambour et du clairon.

Un clat: un dchirement de l'atmosphre, une ptarade de notes
martiales, cassa toutes les figures et les laissa un moment
grimaantes. Suivait une lourde masse d'espces de soldats sans
couleur, qui pilait le sol, avec des jambes de plomb. Le capitaine
Chevreau, l'pe fulgurante, bedonnait, en tte.

--Comme c'est beau! dit Georgette.

--Oh! oui, dit Marguerite.

Elles nommaient un  un ces messieurs, qu'elles reconnaissaient.

--Madame Nadaud, voil votre mari!.... Riquet, mais regarde donc ton
papa!

Il nous favorisait d'un coup d'oeil oblique, et inclinait
courtoisement vers nous la pointe de son sabre. Il portait un kpi 
galon blanc, d'un effet curieux au-dessus de ses favoris de notaire.
Je rflchissais de toutes mes forces:

--Alors, c'est a, la guerre?

--La guerre, dit Georgette, c'est bien autre chose que a! Tu n'as
donc jamais vu Paul en uniforme?

Sa soeur ane fit signe de se taire devant la malade. On essayait
de lui cacher les progrs de l'invasion, dont chaque tape nouvelle
l'touffait.

En quittant la fentre, nous la trouvmes retombe dans son fauteuil.
Elle grelottait et pleurait. On me renvoya comme toutes les fois que
les choses tournaient au srieux:

--Allons, va jouer, mon petit bonhomme, et sois sage.

Derrire mon dos, Marguerite disait:

--De quoi vous tourmentez-vous? il faut bien qu'on apprenne  ces
messieurs le maniement du fusil: ce n'est pas une raison pour qu'ils
s'en servent.

Et Georgette:

--Rassurez-vous, madame, on affirme que l'obus de Tours sera le
dernier tir...

Dans l'escalier, je criais  la bonne:

--Adle! tu sais que Georgette a dit ce que tu lui avais dfendu!...

Adle traversait le corridor en coup de vent:

--Monsieur Henri! voil la calche de Courance, avec votre grand'tante
Plant!

Je vis trois doigts de bas blanc au-dessus de la bottine qui ttait le
marche-pied, et puis la tte de Flicie Plant se releva. Elle faisait
des yeux de poule pourchasse:

--Ma pauvre Adle! j'avais  causer avec monsieur, et voil-t-il pas
que je le rencontre au milieu de cette chair  canon! Quand va-t-il
rentrer,  prsent?

--H! l l, ma'me Plant, qui est-ce qui serait en tat de vous le
dire? Ils vont tirer sur la route de la Ville-aux-Dames.

--C'est cela! de sorte que nous aurons l'avantage de traverser de
nouveau ce tohu-bohu en retournant  Courance! La jument a failli
s'emporter...

Sur le sige, Fridolin aspirait l'air, du coin de la lvre: il savait
le faire siffler par une petite brche entre les dents. C'est ainsi
qu'il prparait ses paroles.

--J'en demande bien pardon  madame. a serait-il l'heure de
rencontrer Bismarck, je rponds de ma jument.

Flicie entra. Lorsqu'elle fut dans l'ombre du corridor, elle pina la
manche d'Adle:

--Ma fille, il ne s'agit pas de perdre de temps. Vous allez me faire
un paquet de l'argenterie, entendez-vous? Comptez-la, et mettez-moi
les chiffres sur un bout de papier. Il faut enterrer tout ce qui a de
la valeur. J'aurais voulu voir monsieur pour les bijoux de madame...

--Vous allez la voir, ma'me Plant. Elle est avec les demoiselles
Pergeline. Et ne lui parlez point de tout a, bien entendu... H! l
l, mon Dieu, faut-il!...

Adle continua de gmir en ficelant les cuillers, les fourchettes, les
couteaux  fruits, des compotiers, la truelle  poisson, ma timbale...
Elle s'interrompait pour aller au puits. La poulie chantait comme un
moineau au coucher du soleil, et la bonne du capitaine tait informe.

Georgette et Marguerite descendirent, avec la permission de m'emmener
chez elles pour me faire aller  la balanoire. Le sol de leur
jardin avait la coriacit du roc; on voyait,  et l, dans les
plates-bandes, de malheureux choux gels. Mes amies me lanaient trs
haut, mais elles m'arrtaient vite, de peur que je n'eusse mal au
coeur; et elles montaient  ma place, toutes les deux, nez  nez, et
pour longtemps, en parlant mariage.

--Quand est-ce que vous aurez fini?

--Bientt.

Mais elles ployaient les genoux pour s'lancer de nouveau: leurs robes
formaient tour  tour une grande pointe derrire les jambes, et le
vent froid leur rougissait les joues.

Madame Pergeline, leur mre, me composa une tartine de mirabelles,
et m'apprit qu'on se disposait  m'emballer avec l'argenterie pour me
transporter  Courance.

--Vois-tu, mon petit, tu commences  faire trop de bruit dans la
maison, pour ta pauvre maman. Et puis, on ne sait pas ce qui peut
arriver...

Quand je rentrai, la calche tait encore  la porte, et Fridolin,
selon sa coutume, adressait  un groupe d'hommes des expressions  lui
toutes particulires, sentencieuses et comme dcoupes dans l'airain.
Je trouvai Flicie en compagnie de mon pre qui me toucha l'oreille et
me dit:

--C'est toi, gamin?

Flicie frappait, du poing, une petite table:

--Si vous avez quatre sous, disait-elle, achetez de la terre, ils ne
l'emporteront pas  leur semelle!

Il objectait qu'on l'accuserait d'avoir profit de la panique. Flicie
s'agitait:

--Si j'avais seulement un rouge liard, moi!... Mais, en dehors des
fermages de Courance, pas a, voyez-vous, pas a!

Mon pre sourit, en notaire qui connaissait la proprit de Courance,
et un peu en hritier.

--Voulez-vous que nous changions votre fortune et la mienne?

--Ah! vous croyez que c'est brillant, vous? avec toutes les bouches
que j'ai  nourrir: mes deux tantes Adlade et Victoire; la vieille
tante Gillot; ma soeur, Clina, depuis la ruine de cet cervel de
Fantin,--lequel me tombera sur les bras un jour ou l'autre;--le frre
de votre femme, Philibert, qui crie la faim  Paris; sans compter la
fille du mtayer Pidoux, que mon mari s'est mis en tte d'lever comme
une princesse!...

On avait allum la lampe. De Flicie, on ne voyait gure que la
main extrmement blanche, fine, aux fibres mobiles, aux vaisseaux
saillants, et qui battait avec enttement la table. Mon pre tait un
peu coquet: il avait gard son sabre; et chacun de ses mouvements nous
valait un cliquetis insolite.

--J'emmne le petit, dit Flicie. Avez-vous les bijoux?

--Mais non! ils sont dans l'armoire, en face de son lit.

--Voyons?... Pendant que l'enfant lui dira adieu, faites donc semblant
de prendre un mouchoir.

Nous montmes  la chambre, en marchant sur la pointe des pieds. Ds
la porte, nous entendmes ma mre sangloter. Elle tait au lit; elle
s'pongeait les yeux; et le chagrin lui tirait par en bas les deux
coins de la bouche.

On m'approcha du lit. Je me sentis pris  la taille par ce bras blanc
qu'on m'abandonnait le matin pour jouer, quand je venais dire bonjour.
Il me souleva, je ne sais comment; je me trouvai sur le lit, dans les
larmes et dans les baisers.

--Mon pauvre petit, pourvu que je te revoie!...

--Oui, maman.

On disait derrire nous:

--Ce n'est pas une sparation ternelle...

--Que sera-ce plus tard, quand il ira au collge?

--Et quand il sera soldat!

La bouche qui pressait mes cheveux balbutia au milieu des hoquets:

--Au moins, es-tu content d'aller  Courance?

Je rpondis:

--Oui.

Et je lui aurais fait tant de plaisir en lui disant: Cela m'ennuie de
te quitter! Mais j'ai pens  dire cela vingt ans plus tard.

Flicie et mon pre m'arrachrent, et me portrent jusque sur le
palier.

--Et les bijoux? demanda la tante.

--Sacrdi! je les ai oublis.

Le long du chemin, dans la nuit, je ne songeais qu'au plaisir de
coucher  Courance. Cela ne m'tait arriv qu'une fois, un soir qu'il
pleuvait trop pour revenir  Beaumont. Et je me rappelais le petit
lit, dans la chambre de Valentine Pidoux, qui tait charge de veiller
sur moi. Cinq ou six fois elle me rveillait pour me demander si la
pluie m'empchait de dormir. Mais, le matin, par exemple, quel beau
soleil, et comme tout tait plus grand et plus clair que chez nous! La
fentre donnait sur des touffes de lilas humides: les grappes fleuries
venaient si prs, qu'en se penchant on pouvait s'y mouiller la figure.
Et, juste au-dessous, on voyait le bonnet blanc et le dos bomb de la
Boscotte assise sur une chaise, les pieds sur un tabouret, et ourlant
des serviettes. Fridolin chauffait le four; la fume rousse conservait
l'odeur de la flambe de genvriers et de bruyres. La cuisinire,
Clarisse, portait sur sa tte des paneres de pte bien leve, mobile
comme une chair grasse. On entendait les coqs, les moineaux, les
pigeons, les aboiements du chien Mirabeau, et le beuglement des veaux
dans l'table. Sous le grand marronnier blanc, tout en fleur, il y
avait un tas de sable pour jouer, et on savait qu'on pourrait boire
du lait frais  plein bol. Enfin, une  une, arrivaient mesdemoiselles
Victoire et Adlade, deux vieilles filles jumelles, mes
arrire-grand'tantes, grand'mre Fantin et Flicie, qui criaient d'en
bas:

--Valentine! Valentine! est-ce que le petit a bien dormi?

Aprs quoi, on voyait l'oncle Plant, le mari de Flicie, habill de
velours  ctes, gagner la campagne par la petite porte jaune. Il
ne comptait gure dans la maison, parce que Flicie lui prfrait M.
Laballue, un vieil ami qu'on appelait Sucre-d'Orge,  cause de son
bon caractre. L'oncle Plant partait, au temps de la chasse, avec
son fusil et son chien; battait les landes et les bois, et rentrait
le plus souvent bredouille, en jurant comme un charretier. Le reste de
l'anne, il jardinait,  moins qu'il ne s'enfermt dans un pavillon 
lui, o l'on disait qu'il triait des graines. On l'aimait beaucoup
en secret, malgr sa rudesse; et ceux qui tenaient  ses faveurs
mnageaient Valentine.

Valentine tait l'ane des dix enfants du mtayer voisin, ge de
dix-huit ans, dodue, gte par le bien-tre.

--Il faudra apprendre  vous habiller tout seul, me dit-elle, ds le
premier soir, parce que, vous comprenez, moi, je ne suffirais pas 
tout l'ouvrage avec mes dix doigts.

Je trouvai la mme chambre, mais le printemps manquait. On nous fit
brler des javelles.

--C'est toujours a de gagn, dit Valentine; si vous ne couchiez pas
l, madame me dfendrait d'allumer...

En revanche, madame lui avait bien recommand d'teindre la bougie
avant de se dshabiller elle-mme. Mais cela tait contraire  ses
habitudes. Je lui dis, entre les draps:

--Il ne faut pas te gner...

Une jambe croise sur le genou,  la caresse des dernires flammes,
elle tait tranquillement son bas, aprs avoir  peu prs tout t.
Elle le jeta et me tira la langue.

Le lendemain, Flicie partit encore pour Beaumont, avec la calche;
elle emmenait grand'mre Fantin, sa soeur, qui devait y rester prs
de la malade. Quand elle revint, elle parlait d'une consultation du
docteur Lveill, en hochant la tte. Elle pronona une phrase que
l'on rpta souvent dans la suite: Le premier casque  pointe qu'elle
verra lui entrera dans le coeur. Mais elle avait les bijoux.

On ouvrit un puits perdu situ devant le perron de la maison neuve.
Mesdemoiselles Victoire et Adlade tendaient les paquets d'argenterie
envelopps de linge; Flicie tenait la feuille d'inventaire, et
pointait,  l'aide d'un crayon qui trouait le papier contre la paume
de sa main. On remplit ainsi trois caisses que Fridolin cloua, ficela
et cacheta. Puis on les descendit dans la fosse, comme des cercueils
d'enfants. Deux essieux de tombereau rouills furent croiss 
l'orifice et recouverts de planches paisses. Enfin, on jeta de la
terre.

Pendant longtemps, lorsqu'on passait  cet endroit, chacun frappait du
talon pour prouver le sol.


Des semaines s'coulrent; le printemps revint. On ne parlait jamais
des sujets graves devant moi; je m'amusais beaucoup; et il n'arriva
rien.

Un matin, de bonne heure, Flicie poussa la porte de notre chambre.
Elle avait le teint brouill, les yeux fivreux. On crut que c'tait
le jour de ses nvralgies. Mais elle ordonna  Valentine de m'emmener
avec elle, et d'aller cueillir des morilles. Valentine objecta qu'il
n'avait pas plu, la nuit, et qu'on ne trouverait pas de morilles.

--C'est bon! c'est bon! je sais ce que je dis, faites-moi le plaisir
de partir tout de suite.

Puis elle parla  l'oreille de Valentine, qui leva les sourcils, me
regarda et ne dit plus mot.

Pendant qu'elle traversait la cuisine, Clarisse et la Boscotte se
prcipitrent sur Valentine, lui parlrent bas, et me regardrent.
Nous sortmes par la porte jaune: on tait aussitt dans les champs.
Valentine courut vers une de ses soeurs, toute droite et tricotant
un bas, au milieu des dindons, sur un terrain pel. Elle lui parla
 l'oreille, et, quand je passai prs d'elle, la petite me regarda,
comme les femmes.

Nous atteignmes un cours d'eau, presque toujours  sec, qui
traversait la proprit et lui donnait son nom: la Courance. Elle
tendait en zigzag son lit ingal, tantt ravin, profond ou rempli de
sable, tantt uni,  fleur de terre et tapiss d'une herbe frache. On
ne passait prs des buissons qui la bordaient qu'en les frappant de la
canne afin de mettre en fuite les couleuvres. Et l'on s'entendait tout
 coup hler d'en haut par un garon ou par une fille de ferme juchs
sur le pommeau d'un orme au tronc bossu, occups  arracher les
feuilles au long des tiges nouvelles.

Valentine tait proccupe et ne cherchait point de morilles. Je
marchais devant elle; je courais; et je revenais sur mes pas, comme un
chien en promenade. Je lui demandai:

--Pourquoi est-ce que tu es toute rouge?

--Ce n'est pas vrai! je ne suis pas rouge.

--Si, tu es rouge.

Ses yeux brillaient; elle avait envie de dire quelque chose. Elle
soupira:

--Ah! si on ne me l'avait pas dfendu!...

--Qu'est-ce qu'on t'a dfendu?

--Mais, de vous le dire, donc!

--De me dire quoi?

--Ah! voil!

--Pourquoi est-ce qu'on t'a dfendu de me le dire?

--Parce que les grands malheurs, a n'est pas fait pour les enfants.

--C'est un grand malheur qui est arriv.

--Qui est-ce qui vous a dit a?

--C'est toi. Qu'est-ce que c'est, un grand malheur?

--a dpend.

--Est-ce que c'est d'tre ruin comme grand-pre Fantin?...

--Oh! il s'en fait de la bile, votre grand-pre Fantin!...

--Oui, avec grand-pre Fantin on ne peut pas savoir, puisque tante
Flicie dit que ce n'est qu'un saltimbanque; mais vois grand'mre:
elle dit que c'est triste de vivre aux crochets des autres. Est-ce que
c'est papa qui est ruin? est-ce que c'est tante Flicie? est-ce que
c'est l'oncle Goislard? Est-ce que c'est madame Leduc? Non; madame
Leduc, c'est la plus riche de toute la famille.

--Vous croyez a? La dernire fois qu'elle est venue, et qu'on a mis
la maison sens dessus dessous pour elle, elle avait des trous  ses
bas!...

--Ah!...  moins que ce ne soit quelqu'un qui est mort?

--Peut-tre.

--C'est mademoiselle Gillot?

--Pourquoi?

--Parce que c'est la plus vieille.

--Il n'y a pas que les vieux qui meurent.

--Non, mais alors il faut qu'on soit tout  fait malade.

--Qu'est-ce que vous appelez tre tout  fait malade?

--C'est quand le cur vient.

 ce moment, j'eus pour la premire fois peur d'apprendre quelque
chose de trs dsagrable, et je sentis que j'aimais autant ne pas
m'en occuper. Je fis observer  Valentine:

--Puisqu'on te l'a dfendu, il ne faut pas le dire.

Un chien aboyait, vers la ferme d'pinay. Valentine m'arrta par le
bras.

--coutez! On entend les voitures.

Sa figure tait coquelicot. Elle se hissa, un pied contre la verrue
d'un orme, et elle regardait sur la route de Beaumont.

Je la tirai par sa jupe:

--Moi, je veux voir!

--Vous le voulez?

--Oui.

--Vous ne direz pas, aprs, que c'est ma faute?

Elle m'avait dj soulev, et je voyais comme elle. Dans l'intervalle
du frais feuillage des noyers, au del d'un champ d'avoine, on
distinguait trs bien les voitures montant au pas la cte,  la
sortie du parc de Courance. La calche allait la premire, mene par
Fridolin. Dans le break dcouvert, on reconnaissait Mesdemoiselles
Victoire et Adlade avec la Boscotte, toutes enfouies sous des voiles
noirs, et l'oncle Plant qui ne se dplaait jamais.

--C'est arriv ce matin  cinq heures et demie, dit Valentine.

Nous tions, elle et moi, aussi rouges que si l'on nous et pris
 manger du miel  l'office; et je ne pouvais rien dire du tout.
Pourtant, les voitures passaient  porte de la voix, et d'ordinaire
on et cri: Bonjour! bonjour! o allez-vous donc? Je sentais contre
mon front quelque chose de trop gros, qui ne parvenait pas  se loger
dans ma cervelle d'enfant. Valentine me dposa  terre. Je pris un
air trs affair; je marchais en soulevant du bout du pied le plus de
cailloux possible, et je donnais de grands coups de baguette contre
les buissons.

Valentine fut longtemps aussi sans parler. Enfin, elle me dit:

--Vous avez l'air de bouder.

Je marchais toujours du pas d'un monsieur srieux, sans me retourner,
sans faire plus de chemin qu'il ne fallait. Dsormais, j'aurais cru
indcent de courir.




II

LES FIGURES


Le jour suivant, on ouvrit la maison neuve, pour recevoir la famille.

Beaucoup ignoraient ces appartements, car on n'en usait que dans les
circonstances solennelles, ou quand venait madame Leduc.

Je jouais devant le perron,  l'endroit mme o se dissimulait le
puits perdu, quand j'entendis secouer intrieurement les persiennes
blanches. Le bois craqua comme si la porte se dchirait par le milieu;
je vis un trou noir, troit et haut, qui s'largit: et Fridolin
apparut, les bras en croix, repoussant de droite et de gauche les
lames ajoures qui se pliaient en accordon.

Il me salua, la casquette trs bas, et dit: Bonjour, Monsieur Henri,
sur le ton d'un respect inusit, que j'attribuai  mes premiers
vtements de deuil. Je m'lanai pour voir le petit salon:

--Prenez garde! s'cria Fridolin, on glisse comme sur la pelure
d'orange.

Il tait en chaussettes de tricot bleu, et il relevait tous les doigts
de pied en marchant sur le parquet froid. Je fus tonn de ne trouver
au petit salon rien d'extraordinaire. Fridolin se baissait et ttait
les plinthes du revers de la main. Il aspira de l'air par sa brche et
pronona:

--Ne me parlez pas de l'humidit! la vermine est moins ravageuse.

Dans le grand salon, il dit, aussitt l'irruption de la lumire:

--C'est princier.

Le meuble tait de velours rouge. La pendule de la chemine
reprsentait une femme couche; les candlabres de bronze taient
surmonts de cigognes qui faisaient leur possible pour se dbarrasser
d'un serpent enroul  leur patte.

La salle  manger n'offrait de toutes parts qu'un miroir d'acajou; et
partout o Fridolin, d'un coup de manche, enlevait la poussire,
sur le buffet, sur la table, au dossier des chaises, je me dpchais
d'aller souffler de grands halos de bue, pour le plaisir de les voir
se rtrcir et disparatre, comme sur les glaces, en laissant, au
milieu, une petite goutte d'eau. Fridolin dclara:

--Ce n'est pas pour faire valoir celui-ci plutt que celui-l; mais il
y a davantage de richesse chez votre grand'tante Plant, que dans le
chteau de monsieur le marquis de la Frelandire.

Il ajouta, en faisant tourner son bras droit comme une immense
girouette:

--Il n'y a point de mal  dire ce que je vais vous dire... Le malheur
qui est arriv vous rendra matre de tout a quarante ans plus tt.

Malgr mon extrme jeunesse, j'tais dj au courant de ces affaires
d'hritage, tant les questions de fortune revenaient souvent dans les
conversations de la famille. Combien de fois n'avais-je pas entendu
Flicie dire  ma mre: Quand je n'y serai plus, tu feras ici ce que
tu voudras!  propos de quoi la voix douce de celle qui venait de
mourir insinuait rgulirement: Et ce malheureux Philibert?--Oh! ton
frre! ton frre!... c'est un grand dadais.

Je demandai  Fridolin:

--Alors, mon oncle Philibert, lui, il n'aura rien?

La lvre de Fridolin se retroussa sur l'endroit des dents o l'air
sifflait; il raidit sa main abaisse horizontalement, et faucha dans
l'espace quelque chose comme une plante parasite, qu'il semblait voir,
et qui,  ses yeux, dut tomber.

--Celui-l, dit-il, c'est un dvoy.

Il y avait sur le compte de Philibert une histoire que je ne dmlai
que plus tard et fil  fil, parce qu'on m'envoyait toujours promener
quand il s'agissait de lui. Sa vie tait un mauvais exemple, et il
habitait Paris. Je savais qu'il dessinait, peignait des tableaux, et
ne russissait pas. Lorsqu' son sujet quelqu'un risquait: Et dire
qu'il a tant d'esprit! Flicie vous fermait la bouche d'un: a lui
fait un beau gras de jambe!

Philibert arriva, prcisment, le soir de ce mme jour, en compagnie
de son pre, c'est--dire mon grand-pre Fantin, qu'on appelait
Casimir. Ils avaient d se contenter de la carriole de Pidoux, sous
prtexte que la calche et le break attendaient au train suivant
Madame Leduc et ses bagages. Philibert tait trs maigre et avait
beaucoup de chagrin. Le grand-pre Fantin descendit du vhicule avec
une larme  chaque oeil, mais il en versait pour n'importe quoi. On
s'embrassa sous le marronnier de la cour. Personne n'osait parler
le premier. On disait seulement: Ma pauvre Flicie!... Mon pauvre
Casimir!... Ma pauvre tante Adlade!... Votre pauvre femme a tenu
 passer la nuit l-bas... Grand-pre demanda:

--Et le pauvre enfant, est-ce qu'il sait?

Je me dtournai en rougissant. Les deux nouveaux venus m'embrassrent.

Casimir n'tait pas plus en odeur de saintet que Philibert. Il avait
mang la fortune de sa femme, et Flicie se souvenait d'avoir pay
ses dettes. Elle le disait capable d'engloutir la mer et ses poissons;
elle le redoutait comme un flau, et elle avait fait des pieds et
des mains, aprs ses dsastres, pour obtenir qu'il ft hberg chez
l'oncle Goislard,  Langeais, loin d'elle.

 la tombe de la nuit, on distingua le bruit des deux voitures, et
tout le monde s'agita pour recevoir Madame Leduc.

Elle tait la soeur de Casimir, mais personne ne lui donnait de
titre de parent, si ce n'tait en sa prsence et l'on disait Madame
Leduc,  cause de son grand air. L'oncle Plant tait seul  se
permettre,  son endroit, une factie qui manquait rarement de succs:
en parlant d'elle il disait la duchesse. Mais, tout en souriant
alors, on regardait du ct des portes qui ont plus d'oreilles que les
murs, tant on craignait que Madame Leduc n'et vent de cette petite
libert.

Fridolin ne la faisait point descendre, comme le commun des mortels,
sous le marronnier de la cour; il la menait, au trot depuis la grille,
par un dtour lgant, sur l'esplanade sable, devant la maison neuve;
et il n'arrtait la calche que juste au pied du perron. L, on se
trouvait runis  l'avance, et le coeur battant un peu, ainsi que pour
la rception d'un prince.

--Mon Dieu! soupira Flicie, pourvu qu'il ne lui soit rien arriv
en route!... Ordinairement nous allons au-devant d'elle, mais
aujourd'hui, en vrit, on ne sait o donner de la tte...

Madame Leduc montra le nez hors de la portire, et dit:

--Est-ce que je couche  l'auberge?

Un souffle glac passa sur les paules. Madame Leduc devait avoir t
froisse.

-- l'auberge! s'cria Flicie, que voulez-vous dire?

--Mais, reprit madame Leduc, votre dpche est un peu laconique:
Trouverez voiture gare, un point, c'est tout. Vous concevez...

Heureusement, grand-pre, qui tait trs dmonstratif, l'avait dj
embrasse en poussant de petits gloussements de tendresse. Elle passa
ainsi de l'un  l'autre: Mon pauvre Casimir!... Ma pauvre Flicie,
etc.. Et l'acrimonie du premier moment se trouva noye dans les
larmes.

Grce  la prsence de madame Leduc, on dna dans la salle  manger
d'acajou et l'on passa la soire dans le salon de velours rouge.
L'oncle Plant tait de mauvaise humeur parce qu' cause de la
duchesse on employait Valentine  la cuisine, et parce qu'il n'osait
ni jurer ni bourrer sa pipe. Chacun se surveillait de peur de laisser
chapper une expression qui pt tre mal interprte, non Casimir,
toutefois, qui allait toujours de l'avant. Mesdemoiselles Victoire et
Adlade billaient  qui mieux mieux; Philibert crayonnait; Flicie
allait et venait, en invoquant,  chaque entre ou sortie, le prtexte
d'ordres  donner. Madame Leduc parlait des calamits publiques et de
son fils qui tait dans la magistrature. Au grossissement qu'elle
donnait  ces mots, je compris que les Prussiens avaient mis fin 
la guerre pour permettre  ce fils de recouvrer ses fonctions de
substitut. Le Sacr Coeur de Jsus, les zouaves pontificaux, les
communards, et le comte de Chambord, taient les termes qu'elle
employait le plus souvent. Et toutes les fois qu'on risquait une
allusion  la crmonie du lendemain ou au malheur qui nous runissait
l, on me regardait comme si ce malheur et t sur moi.

Valentine me fit raconter, en me couchant, ce qui s'tait pass au
grand salon:

--D'abord, ce n'est pas la peine de faire ma prire, parce que madame
Leduc l'a rcite, tout haut, pour tout le monde, et en latin, tu
sais, comme a: Bo, bo, bo, bo, bo... bo, bo, bo, bo, bo..., et
puis,  un moment, c'est le grand-pre Fantin qui lui rpondait comme
a: Bou, bou, bou, bou, bou... bou, bou, bou, bou, bou...

--Et votre tante Flicie, qu'est-ce qu'elle a dit de a?

--Tante Flicie, elle n'a rien dit, parce qu'elle a peur de madame
Leduc; mais l'oncle Plant est sorti en bougonnant: Sacrs faiseurs
de simagres!

Valentine tait au lit qu'elle rptait encore, en contrefaisant la
voix de madame Leduc et de son frre: Bo, bo, bo, bo, bo... bou, bou,
bou, bou, bou...

Elle ne m'veilla, le lendemain, que trs tard. Et quand je descendis,
il n'y avait plus personne  la maison, que la cuisinire Clarisse et
madame Franois, la gouvernante du cur de la Ville-aux-Dames, qu'on
employait dans tout le pays, pour les grands repas.

Valentine me dit confidentiellement:

--On ne vous a pas emmen, parce que vous tes trop impressionnable.

Madame Franois racontait des histoires  perte d'haleine en tournant
ses sauces, et elle tait trs comique de sa personne, ayant une
petite voix flte, un bout de nez pointu et luisant, et des lunettes
bleues larges comme des pices de cinq francs; en outre, on savait
qu'elle portait une perruque et une crinoline. Monsieur le cur
Fombonne, son matre actuel, tait ml  toutes ses aventures, ainsi
que plusieurs de ses confrres. Du mme ton qu'elle m'et confi: Il
y aura de la crme, elle m'annona que Monsieur le cur serait du
djeuner.

La grille tait reste ouverte aprs le dpart des voitures, et des
chiens trangers erraient dans le jardin, la queue basse, le museau
reniflant le sol. Je fis observer ce dsordre  Valentine:

--Si tante Flicie voyait a!...

Elle me rpondit:

--Ce n'est pas aujourd'hui un jour comme un autre.

On arriva par paquets noirs vers midi. La calche tait pleine. Le
break tait plein. Je reconnus mon pre dans son tilbury avec Casimir.
Aprs, venait le cabriolet de Monsieur Laballue, le bon ami de
Flicie, qui avait pris  ct de lui Monsieur le cur de la
Ville-aux-Dames. Et on attendit encore Philibert, vingt minutes, avant
de se mettre  table, car il n'avait pu trouver de place dans tout
cela. Il revint seul et  pied.

Mon pre pleura beaucoup lorsqu'il m'embrassa. Flicie, tmoin de sa
douleur, lui dit en me montrant du doigt:

--Maintenant, c'est pour cet enfant-l que nous devons dfendre notre
bien.

Il comprit,  travers ses larmes, le sens avantageux de ces paroles,
et saisit la main de la tante.

Le temps tait magnifique, et mme un peu chaud. On avait ferm les
persiennes de la salle  manger pour viter le soleil qui, par une
longue fente, rduisait ses rayons en une sorte de cloison lumineuse,
o une poussire dore dansait la sarabande.

Les mouches salissaient les desserts, et il venait parfois une abeille
se poser lourdement au bord des compotiers.

Madame Leduc, ainsi qu'il fallait s'y attendre, avait pris le haut de
la conversation. Elle abondait en ides nobles et gnreuses, et on la
savait capable de les mettre en pratique. Elle prchait la dignit de
l'institution familiale, la solidarit ncessaire de ses membres; et
elle traversait la France de part en part pour assister au baptme, au
mariage, aux obsques d'un arrire-cousin. Pour un anniversaire, pour
une rougeole, pour l'espoir d'une grossesse, elle vous crivait des
lettres  la manire d'une Svign. Elle prodiguait les conseils, elle
ouvrait sa bourse;  tout le moins, on tait assur qu'elle priait
pour vous. On trouvait sa vie difiante. Non! prtendait monsieur
Laballue, en allumant ses petits yeux gris, car elle fait douter de la
justice de Dieu...--Comment cela?--Parce qu'en rcompense il aurait d
lui donner pour deux liards de bonne grce! C'tait cela, en effet,
qui lui manquait. Si flatt que l'on ft d'approuver ses thories, le
coeur ne s'y prenait point.

Au fond, elle n'amusait personne, mais chacun sentait que c'tait ce
qui convenait aujourd'hui.

Cependant, lorsque, aprs avoir parl de notre perte cruelle, avec
une loquence trop aise, elle nous invita  remercier la Providence
pour avoir distingu notre famille par une preuve particulire, on
fut gn.

Monsieur le cur Fombonne sauva la situation:

--Remercions la Providence, dit-il, de nous accorder notre pain
quotidien... et d'inspirer  la cuisinire de madame Plant des
matelotes aussi russies.

--Mais ce n'est pas ma cuisinire qui mrite des loges, dit Flicie,
Monsieur le cur, c'est la vtre!

--Jamais de la vie! Je n'ai pas mang, depuis quinze ans, de matelote
pareille, au presbytre.

--Nous en aurons le coeur net; Valentine, appelez donc madame
Franois.

On vit entrer, tout tourdie par la pnombre, la clbre cuisinire du
cur de la Ville-aux-Dames. Elle relevait son tablier d'un bras serr
jusqu'au poignet par une fausse manche de lustrine, et talait une
main avec modestie contre la bavette blanche pingle mticuleusement
sur son sein. Son petit nez fureteur, au-dessous des conserves bleues,
allait de droite et de gauche, et elle ressemblait assez  la tte
d'une belette ou d'un rat sortis de l'ombre et surpris de voir de la
compagnie.

--Eh bien! madame Franois, voil monsieur le cur qui ne veut pas
croire que c'est vous qui avez fait la matelote?...

Sa voix menue sembla venir d'un petit trou de flte:

--Eh! mon Dieu! madame Plant, comme disait dfunt monsieur le cur de
Chaumussay, ne faut-il point toujours confesser la vrit? C'est bien
moi qui ai fait la matelote.

--Saperlipopette! s'cria le cur Fombonne, comment se fait-il que
vous ne m'en ayez jamais mis une au point comme celle-l?

Madame Franois agita sa figure fute; elle semblait sourire par
le bout du nez, car on ne lui voyait pas les yeux sous ses disques
d'azur, et sa bouche tait close respectueusement. Elle avait l'air de
ne point vouloir parler, et cependant elle parla:

--Monsieur le cur, dit-elle, en comprendra facilement la raison...
C'est que le vin de madame Plant est bien meilleur que le sien.

Elle jouit de son succs et se retira, tandis que Flicie disait 
l'oreille du cur:

--Je vous en enverrai quelques bouteilles.

Le bon cur prtait volontiers sa servante, en se laissant inviter
dans les maisons o elle tait rmunre  souhait, et l'un et l'autre
y trouvaient avantage.

Grand-pre Fantin, qui tait plus gourmand que le cur Fombonne,
profita de la circonstance pour raconter l'histoire d'une certaine
dinde  la chipolata, qu'il avait mange pendant l'Exposition
universelle de 1867. Elle avait pour but d'amener ceci: Lord
Bolingbroke, en me gratifiant d'un vigoureux _shake hand_, me dit:
Fantin, vous croyez connatre la chipolata? La premire fois que vous
viendrez  Londres, faites-moi donc l'amiti..., etc.

Quand grand-pre Fantin entamait cette histoire, chacun s'vertuait 
la couper net et le plus tt possible, d'abord parce qu'on la savait
comme son _pater_, ensuite parce qu'il tait pnible de le voir taler
les fastueuses relations qu'il s'enorgueillissait d'avoir eues dans le
temps mme o il faisait les affaires les plus dplorables. Aprs lord
Bolingbroke, venait immanquablement Napolon III. Sa Majest s'tait
fort intresse  un projet de charrue  vapeur, et en serrant la main
de l'ingnieux inventeur, aussi violemment que le noble anglais, elle
lui avait affirm d'une voix mue: Fantin, Nous avons l'oeil sur
vous.

Il parlait de ces choses avec une inconscience absolue, tandis
qu'autour de lui les mmoires retraaient la terrible aventure: la
faillite  la fermeture de l'Exposition, la ruine, la prison pour
dettes; ma grand'mre, ici prsente, mendiant un emploi  Paris; la
jeune fille, la morte d'hier, un mariage manqu, accourant,
toute seule, implorer la charit des parents de province!... Lord
Bolingbroke, Sa Majest, la dinde  la chipolata: la nature heureuse
de Casimir n'avait retenu que ces mots sonores et ces mirages.

Les jours o l'on ngligeait les crmonies, Flicie l'interrompait en
disant: Casimir, passons  la priode contemporaine.

Car on divisait la vie de grand-pre Fantin en quatre priodes, comme
un rgne. Chacune dbutait comme un ge d'or, et se terminait par
une catastrophe. La premire tait la priode africaine: il y tait
question de chnes-liges, d'Arabes en rvolte, de campements sous la
tente et de cris de chacals; une srie d'blouissements suivis d'un
brusque retour, de la vente du mobilier, des livres et de la dernire
chemise. La seconde priode tait celle de Londres en 1855. On y
entendait tinter des Palais de Cristal, des jeune reine pleine
de fracheur... et des prince consort, etc. La troisime tait
baptise priode de la chipolata. Enfin la quatrime, qui durait
encore, tait celle du vieil oncle Goislard, ou l'oncle  la mode de
Bretagne, dont Casimir convoitait l'hritage, et, en attendant,
usait les redingotes malheureusement un peu troites. Et comme on
ne connaissait gure l'oncle Goislard que par les narrations de
grand-pre Fantin, c'tait encore des feries que ce nom voquait.
Chez l'oncle Goislard, les dners taient de trente couverts, les
dames nombreuses, jeunes, belles et toujours en peau,  moins que
ce ne ft outrageusement dcolletes; elles portaient des noms
magnifiques et demeuraient dans des chteaux.

Trois ou quatre personnes, pour passer  un sujet anodin, s'crirent
ensemble:

--Et avec tout cela qu'est-ce que devient donc mademoiselle Gillot?

--Demandez-le  M. le cur de la Ville-aux-Dames, dit Flicie; il la
voit plus souvent que nous, car elle se fait de plus en plus sauvage
et ne vient mme plus  la maison...  moins qu'il ne fasse de
l'orage, du grand vent...

--Ou qu'il n'y ait une clipse?

--Oui, elle vient aussi quand elle a lu dans ses almanachs l'annonce
d'une clipse de lune ou de soleil. Sa terreur est de mourir au milieu
d'un cataclysme. Elle se monte la tte dans la solitude. J'ai essay
d'introduire chez elle une petite bonne. Ah! bien, oui! Pas un tre
humain n'a pntr depuis trois ans dans la pice qu'elle occupe chez
Pidoux!

--Le dimanche, dit le cur Fombonne, mademoiselle Gillot, qui est
aime des animaux comme un saint Franois d'Assise, est suivie jusqu'
la Ville-aux-Dames par une douzaine de perdreaux apprivoiss. Ils se
tiennent sous ses jupons pendant la grand'messe, et leur conduite est
exemplaire. Ce sont mes plus fidles paroissiens.

--Mais aussi, monsieur le cur, faut-il avouer que votre servante les
gte!

--Madame Franois se contente de dposer sous la chaise de
mademoiselle Gillot quelques oeufs de fourmis, qu'apprcient les
petites btes... Il est vrai que votre respectable tante ne s'est
jamais doute du subterfuge.  voir ses perdreaux si sages, elle les
croit bons chrtiens.

Madame Leduc pinait les lvres, parce qu'elle tait trs choque
des innocentes plaisanteries du cur. Elle ne concevait pas non
plus qu'une personne de la famille vct  la faon de la vieille
mademoiselle Gillot. Mais mademoiselle Gillot, presque centenaire,
gardait les habitudes de simplicit reues dans sa jeunesse, et ce
qu'elle nommait le luxe de Courance l'incommodait. Elle portait un
bonnet blanc, comme les anctres, et quand elle venait, il fallait la
croix et la bannire pour l'attirer plus loin que la cuisine.

Ce fut, pour chacun, une occasion de proclamer ses principes sur la
famille. Enfin, on quitta la table, d'accord sur ce point que, si la
France tait appele  se relever de ses dsastres, elle le devrait
 l'union, sanctifie par l'amour et le dsintressement, de tous les
citoyens autour du foyer.

Mon pre offrit son bras  Flicie et, aussitt  part, lui souffla:

--Il y avait un testament...

Philibert m'entranait; il fut rejoint, au petit salon, par son pre,
dont le teint flambait:

--Un mot, mon garon.

Grand-pre Fantin lui prit la main, la lui serra, la lui tapota de
caresses maternelles.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda Philibert.

--Je te le donne en cent!

--Finis, je t'en prie.

La voix de Casimir s'mietta tout  coup en trmolo, comme s'il et
tir un registre  l'harmonium:

--Ta pauvre soeur, mon ami... ta pauvre soeur!...

--Eh bien?

--Elle nous a laiss,  chacun...

--Ah! elle nous a laiss quelque chose?

--Vingt mille francs!

Ses lvres se retroussrent aux deux coins, en toit de pagode.

Je sentis trembler la grande main de Philibert, qui tenait la mienne.
Il me lcha, porta son mouchoir  ses yeux, et s'en alla dans le
corridor.

Grand-pre Fantin haussa les paules. Les vingt mille francs lui
causaient,  lui, un tout autre effet. Il allait, dandinant et
hanchant de droite et de gauche; il encensait tout venant des basques
trop longues de l'troite redingote. La nouvelle se rpandait.
Monsieur Laballue lui dit:

--a va mettre du beurre dans vos pinards.

Madame Leduc lui demanda:

--Qu'est-ce que tu vas faire de a?

Puis elle s'acharna aprs lui. Elle lui tortillait un bouton de gilet;
elle poussetait ses revers  coup de mignonnes chiquenaudes; elle
finit par l'entraner dehors.

Monsieur le cur Fombonne, tal sur un sige, fumait comme un
propritaire. Je m'empressai d'aller le dire  Flicie, au grand
salon.

Elle avait d'autres chats  fouetter.

Elle tait tellement en colre qu'elle baissa  peine le ton quand
j'entrai:

--Vingt mille francs  ton mari! Mais, malheureuse, tu ne comprends
donc pas que c'est de l'argent jet  la rivire!  la rivire!
qu'est-ce que je dis? Mais il n'a jamais eu liard en poche sans le
risquer dans une aventure! Veux-tu que je t'apprenne ce que a nous
cotera, les vingt mille francs de Casimir? a nous en cotera cent
mille!...

--Il m'a jur de les placer, disait grand'mre.

--Et tu crois a, toi? Tu le crois encore, aprs trente-cinq ans qu'il
te nourrit de balivernes!

--Je t'assure qu'il a toujours t sincre. Ce n'est pas sa faute s'il
n'a pas eu de chance...

--C'est comme cela que vous raisonnez, vous autres: Il n'a pas eu de
chance! Et il en aura peut-tre davantage demain, n'est-ce pas? La
chance, c'est d'avoir quelque chose dans la caboche; et quand on
n'a pas encore senti sa cervelle  l'ge qu'il a, il est permis
de supposer que ce qu'on porte entre les deux paules, c'est un
grelot!... Ah! il va toucher vingt mille francs! eh bien, coute-moi,
Clina: avant six mois, je parie ma tte que tu seras l,  te traner
 mes pieds pour me prier de boucher les nouveaux trous que ton bent
de mari aura creuss...

Elle marchait  grands pas dans la pice demi-obscure, elle faisait
rouler les chaises et les fauteuils sur le parquet, pour les aligner;
puis elle en bouleversait l'ordonnance, et en imaginait une nouvelle.
Cela produisait un bruit sourd, presque continu, pareil  des
orages lointains. Grand'mre n'osait souffler. Flicie se rpondit 
elle-mme:

--La famille!... la famille!... ils s'imaginent avoir tout dit, ds
qu'ils ont eu de ce mot-l plein la bouche. Mais, quand la fortune a
sombr, qu'est-ce qu'elle devient, la famille? Je vous le demande un
peu! C'est trs joli, ma parole, d'tre tous runis autour d'une mme
table et de s'y frotter les coudes les uns contre les autres; mais 
la condition qu'il y ait quelqu'un qui paie le dner!

Et elle alla vers la fentre; elle l'ouvrit. Il vint, au travers des
volets, une bouffe d'air chaud qui sentait la verveine.

--C'est comme Philibert! poursuivit-elle; il ne sait seulement pas ce
que c'est que l'argent, il ne va faire de cela qu'une bouche!

--Pauvre garon! avec toutes ses charges!...

On me regarda. Comme toutes les fois qu'il s'agissait de Philibert, on
n'insista pas.

J'tais venu m'asseoir sur le rebord de la fentre. On entendait, avec
le grand bourdonnement de tout ce qui vole dans le soleil, le murmure
des voix de Casimir et de sa soeur assis non loin de l, sous les
noisetiers. Je poussai la persienne pour les voir, et une phrase de
grand'pre Fantin nous arriva toute chaude:

--Notre coeur nous interdit de te laisser dans le ptrin...

Flicie bondit, et elle s'approcha de la fentre.

Madame Leduc,  grands gestes de la main, abattait la voix de Casimir,
et l'on ne distingua plus rien que des mots de loin en loin: Ce n'est
pas que nous soyons gns... malheureuse guerre... plerinage votif 
Sainte-Anne d'Auray... pension... ma petite-fille au Sacr-Coeur...
Mais grand'pre semblait faire exprs de prononcer trs haut: Mon
argent... te tirer d'embarras... moi aussi, j'ai connu la misre...
que diable! patientons jusqu' la mort de l'oncle Goislard... mon
argent... quant  ta dtresse... mon argent... Et on voyait le
bras de Madame Leduc agit comme si elle chassait de la fume: Mais
tais-toi donc! mais tais-toi donc!

Flicie tomba dans un fauteuil.

--Ah bien! dit-elle, il ne manquait plus que cela!

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Il y a que Madame Leduc demande de l'argent  ton mari!

--Ce n'est pas possible!

--L, l, sous les noisetiers; j'ai entendu, de mes oreilles
entendu... Avec le train qu'elle mne, elle devait en arriver l. La
malheureuse est au bout de son rouleau.

--Demander de l'argent  Casimir! rptait grand'mre, pour la
premire fois qu'il en a!

Je fus trs heureux de trouver  placer mon mot:

--Tante, Valentine m'a dit que quand Madame Leduc est venue 
Courance, l'anne dernire, elle avait des trous  ses bas.

On me mit  la porte.




III

LE DVOYɻ


Lorsqu'on me disait de m'en aller, je me rfugiais dans le corridor.
Il tait trs long et desservait toutes les pices du rez-de-chausse:
la vieille maison, la maison neuve, et jusqu'au pavillon de l'oncle
Plant, qu'en raison de son loignement on appelait le bout du
monde. Ce corridor tait dall de briques; il y faisait frais; le
moindre pas y rsonnait; on y respirait une odeur de pomme et de miel,
qui venait des placards; on y entendait les pigeons de la mtairie
roucouler ou s'envoler  grand bruit d'ailes, et il y avait aussi
l-bas, l-bas, tout au fond, prs de la porte du pavillon, l'horloge
du bout du monde, dont le tic tac assourdissant tait renomm 
Courance.

Valentine sortait du pavillon. Elle m'embrassa en me demandant:

--Est-ce que je sens la pipe?

--Oui.

--Alors, vous tes un petit menteur, parce que ce n'est pas vrai.

Je restai dans le corridor,  dessiner des bonshommes le long du mur,
pendant qu'on ne me voyait pas.

Mais je cachai mon crayon, lorsque j'aperus Philibert et sa mre.

Il disait, en tenant la main  plat, devant lui, comme lorsqu'on parle
de la taille d'un enfant.

--La voil haute comme cela, aujourd'hui.

--Dj! dit grand'mre. Alors _a_ ne l'empche pas de grandir?

Et il fut question d'un corset orthopdique, qui coterait au moins
trois cents francs. Philibert ajouta:

--Enfin! maintenant, nous allons pouvoir le lui payer!...

Ils me virent et ne dirent plus rien.

Philibert me prit dans ses bras et m'enleva trs haut. Il tait grand;
il avait un nez qui n'en finissait pas, et quelques poils blancs
par-ci par-l, dans les cheveux et dans la barbe.

--Si nous allions faire une petite promenade avec cet enfant-l?

--Tche, au moins, qu'il n'attrape pas chaud!

Nous descendmes par l'alle des ormes qui formait une longue
cathdrale de feuillage jusqu' la grille. Aprs, on montait doucement
par des chemins bords de noyers; on atteignait, sur la gauche, une
route que la nature du terrain teintait de rose, comme si on y et
pil du corail.

Philibert me disait:

--Quand tu seras grand, qu'est-ce que tu veux faire? tre notaire
comme ton papa?

--Tante Flicie veut que je reste ici, mais moi, je sais bien ce que
je voudrais.

--Qu'est-ce que tu voudrais?

--Aller beaucoup en chemin de fer.

--Ah! a t'amuse donc?

--Je ne sais pas, parce que je n'y suis jamais all.

Quand nous fmes arrivs aux sapins d'pinay, il me dit de m'asseoir,
et il tira de sa poche un album. Le remblai du foss,  la lisire du
bois, formait une petite chane de montagnes tapisse de mousse
sche et d'aiguilles polies, et c'tait un jeu agrable de se laisser
descendre rapidement jusqu'en bas.

--Mon petit, dit Philibert, tu vas reinter ton fond de culotte...

--Qu'est-ce que a fait? Regarde donc le tien: il est tout blanc.

Les enfants sont de petites btes cruelles, car je savais le mal que
ma repartie devait causer  Philibert. Il tait venu avec un unique
pantalon noir, un peu frip, et, quand il relevait le pan de sa
redingote pour s'asseoir, on voyait que le drap tait mince et
luisant. Il ne m'en voulut pas; il soupira par son grand nez en
feuilletant l'album, et j'allai m'installer prs de lui.

Il y avait,  la premire page, une dame que l'on apercevait de profil
et qui pinait lgrement sa robe, d'une main garnie de menus paquets.

--C'est, dit Philibert, une dame qui attend l'omnibus.

Puis vint l'omnibus, plein de personnages drles. Aprs, vint une
petite fille qui sautait  la corde.

--Qui est-ce? qui est-ce, dis?

Il passa aux feuilles suivantes, sans rpondre. Mais je retrouvai
plusieurs fois la tte de la mme petite fille, couche.

--C'est toujours celle que tu ne veux pas dire qui c'est? pas? On la
reconnat bien. Mais pourquoi est-elle couche? Est-ce qu'elle est
morte?

Il ferma brusquement l'album et dit:

--Allons, fiche-moi la paix! Occupe-toi de quelque chose.

Je m'assis  nouveau sur la crte de la montagne glissante, et, cette
fois, sans l'avoir voulu, je me sentis dgringoler sur les aiguilles
de pin, jusqu'au bas du foss.

Et je me mis  rire, stupidement,  l'ide que Philibert allait croire
que je l'avais fait exprs pour lui dsobir. En effet, il me regarda
et dit, en haussant les paules:

--Gamin!

De l'endroit o nous tions, on apercevait, dans un fond, cte  cte,
les toits d'ardoises de Courance et les deux pignons de la vieille
maison, couverts en tuile moussue. Le marronnier de la cour, norme et
rond comme un ballon qui va partir, cachait les communs et la mtairie
de Pidoux. On et dit que le jardin tait plant d'arbres aussi pais
qu'une fort, et je cherchais en vain  y retrouver les endroits
o l'on me criait si souvent: Veux-tu bien aller  l'ombre, tu vas
attraper un coup de soleil!

On pouvait suivre la Courance  ses gros buissons frquents des
couleuvres, et  ses troncs d'ormes pels, jusque vers l'horizon,
o elle allait doucement se coucher dans le lit de la petite rivire
d'Esve, entre les peupliers. Les bois taient sur les hauteurs, et le
reste de la valle divis en petits champs ingaux de seigles grles,
de bls sensibles au vent, ou de trfle incarnat qui ressemble  un
talage de rubis sur une grande pice de velours.

Nous n'tions pas loin d'pinay: les poules en libert venaient
jusqu'auprs de nous picorer, gratter la terre, et elles semblaient
converser entre elles avec des intonations de bonnes femmes
irritables.

--On dirait grand'mre, en dmlant ses laines.

Philibert tait tendu tout de son long, le nez en l'air. Il m'indiqua
du doigt la cime des sapins:

--Et l-haut la jolie musique?...

Le vent s'levait et faisait bruire au-dessus de nos ttes le
feuillage des arbres centenaires. Cela ressemblait aux sons d'orgues
lointaines. Je connaissais cela. Ma mre, une fois, m'avait dit, ici
mme: coute! ce sont les glises du ciel qu'on entend... Je m'en
souvins et je fus sur le point de le rpter. Mais je n'osai pas
parler de la disparue.

Nous fmes distraits par une chanson d'une autre espce. Le fermier
d'pinay, Pnilleau, arrivait de Beaumont, en titubant sur la route de
corail. Et nous l'entendions de loin hurler la _Marseillaise_.

--Je dirai  tante Flicie qu'il a chant a.

--Tu vois bien qu'il ne sait pas ce qu'il fait, dit Philibert: il est
plein comme un tonneau. Ce n'est pourtant pas fte aujourd'hui.

--C'est qu'il a t ce matin  la crmonie, comme tous les fermiers.

--Ah!

Nous regardmes l'ivrogne qui nous salua trs poliment en passant
devant nous. Mais il fut longtemps  essayer en vain de retrouver sa
tte pour y replacer son chapeau. Et Philibert et moi, nous ne pmes
nous empcher de rire.

Pnilleau n'avait cependant pas perdu tous les sens, car il dsigna du
bras le sentier, au bord de la Courance, et fit:

--De la tenue, Pnilleau! v'l la bourgeoise!

On voyait, entre des troncs d'ormes, passer le chapeau de Flicie.

C'tait un chapeau cabriolet, en belle paille dore par le temps, et
que ses dimensions inusites avaient rendu clbre dans le pays. On le
distinguait de fort loin: les fermires se prparaient  la visite de
la propritaire; les braconniers fuyaient; et les vieilles femmes
qui possdent des chvres, sans un lopin de pturage, se htaient
de rassembler sur la route communale leur troupeau pars dans les
taillis. Flicie faisait sa tourne chaque jour, par la pluie, le
soleil ou le vent. Il ne naissait pas un agneau sur ses terres qu'elle
n'en et connaissance avant d'aller au lit.

Devant le chapeau, marchait grand-pre Fantin; M. Laballue venait par
derrire. Tout le monde savait que, lorsque madame Plant prenait le
sentier de la Courance, c'tait pour gagner, sur la gauche, la ferme
de la Chaume, et terminer sa promenade par le Dolmen. Nous descendmes
la rejoindre. Elle me plongea un doigt dans le dos:

--Allons, marche avec nous, posment.

Elle cognait sur les buissons avec une canne  pomme fourchue et orne
d'une espce d'ongle d'or. M. Laballue lui en avait fait cadeau, aussi
l'appelait-on la canne de Sucre-d'Orge; et Flicie ne l'oubliait
jamais en sortant.

Casimir parlait des bls, des sarrasins, des colzas, de la culture
intensive, des guanos du Prou. Il ne possdait aucune notion
srieuse d'agriculture. Flicie haussait les paules, et M. Laballue,
qui tait laurat des concours rgionaux, glissait de temps  autre
vers son amie un regard d'intelligence: Ne vous fchez pas; votre
beau-frre dit des btises, mais cela nous distrait un peu... Abus
par leur silence, l'ancien ami de lord Bolingbroke s'lanait, prenait
un ton de professeur, croyait leur enseigner quelque chose. Il alla
jusqu' proposer, en se retournant tout  coup:

--Voulez-vous que je voie vos fermiers? je leur indiquerai...

Mais Flicie l'arrta court:

--Ah! mais non, par exemple! Faites-moi donc le plaisir de vous
occuper de ce qui vous regarde!...

Sans M. Laballue qui rpandait la douceur, elle se ft mise en colre.
Elle tait bonne, mais vive, et toujours prte  partir, surtout quand
il s'agissait de son bien.

C'tait l'heure charmante des dbuts de l't, o l'on sent que le
soir va succder au jour. L'air agitait le feuillage odorant des
noyers, et les oiseaux commenaient  regagner les arbres. Nous
montions le mauvais chemin de la Chaume; on donnait son attention 
ne point se tourner le pied dans les ornires; la campagne semblait
dserte comme le dimanche, parce qu'on ne touche pas  la terre les
jours de deuil; et nos cinq ombres noires taient assez chagrines.
Pourtant, je me souviens que quelque chose de lger et d'heureux
frtillait ou dansait dans le profil d'une maigre avoine o dominaient
les bleuets et les coquelicots.

Flicie heurta la porte  claire-voie de la ferme, et souleva en
vain le loquet intrieur. Un chien s'veilla, fit fuir les poules, et
accourut, furieux et aboyant. Il s'emptra dans la paille humide de la
cour, et arriva, le dos en brosse et tous crocs dehors.

--Tes matres ne sont donc pas encore rentrs, mon bon Parisien? dit
Flicie.

Parisien rabattit la crte de son chine en reconnaissant la
bourgeoise; il allongea ses pattes de devant, le train de derrire
en l'air, et balanant en manire de parade le panache de sa queue
couleur de feu; puis il billa familirement. Un chat sortit par un
trou noir, au bas d'une porte, prit le vent, monta  l'chelle; et,
avec l'aisance d'une plume qui vole, fut presque aussitt au haut du
toit.

--Allons-nous-en! dit Flicie mcontente; quand ces gens-l vont  la
ville, la journe en est!

Elle exprima ses dolances sur les mille tracas des propritaires, et
nous mena au Dolmen.

L'herbe, les ronces, les chardons envahissaient en libert la grande
pierre et un trs vieux noyer,  demi mort, entrelaait au-dessus, en
guise de dais, les jolies courbes de ses branches. On s'asseyait
ou s'adossait comme on pouvait contre la table incline. J'tais
excessivement fier de connatre par coeur certaines cavits qui me
permettaient de l'escalader et d'aller me planter au plus haut.

--Ne va pas me dgringoler sur la tte, au moins!

Et je regardais le chapeau, au-dessous de moi, sur lequel il ne
fallait pas tomber. Il ressemblait, de l,  la toiture d'osier de
ces fauteuils de jardin o s'abritent les personnes dlicates. Il
oscillait, tantt  droite et tantt  gauche, et, par ce lger
mouvement de la tte, Flicie parcourait du regard presque toute
l'tendue des quatre cents hectares de Courance. Elle encadrait
chaque ferme, une  une, entre les bords de la capote de paille;
elle inclinait la capote, et ce qu'elle voyait tait  elle; elle
l'inclinait encore, et c'tait toujours sa terre, et cela s'appelait
toujours Courance, sauf au couchant o s'avanait ce qu'on nommait la
Semelle de Gruteau.

Il tait rare que quelqu'un ne dit pas  ct d'elle:

--Ah! nom d'un petit bonhomme! quel beau domaine vous avez l, madame
Plant!

Elle rpondait avec modestie:

--Ce qui lui donne de la valeur, c'est qu'il est d'un seul tenant.

Sa vie s'tait employe  arrondir l'hritage familial. Elle pointait
du bout de sa canne les enclaves achetes une  une; les trous bouchs
par elle et les zones conquises sur les voisins. Elle savait la
contenance et la nature de chaque petit rectangle dcoup si net par
la diversit des cultures, et le nom qu'il portait sur le cadastre, et
son rendement.

Philibert, qui ne parlait pas beaucoup, hasarda une opinion d'artiste.
Il montrait la maison de Courance et les six fermes tales en
demi-cercle:

--Voulez-vous savoir ce que c'est que votre bibelot, ma tante? c'est
un ventail. Voil les six lames ouvertes avec les fermes  leurs
extrmits, comme vignettes; la route de Beaumont, toute rose, c'est
le ruban qui les relie par en haut, tandis que votre main tient le
tout en fixant fermement la cheville...

--Oh! toi! ce ne sont pas les ides qui te manquent!

Philibert alla un peu plus loin pour dessiner notre groupe.

Flicie releva sa canne vers la rivire d'Esve qui glissait comme une
couleuvre entre les peupliers:

--Voil le dfaut de la cuirasse! dit-elle; c'est ce satan moulin de
Gruteau: des prairies de premire qualit et le dos du petit coteau,
un peu sec, par exemple, mais o l'on planterait des vignes. Et a
forme un pied qui s'avance sur moi jusqu'au talon; c'est facile  voir
sur le plan.

--Pourquoi ne l'achetez-vous pas? dit Casimir.

--Vous en parlez bien  votre aise! je n'ai plus un sou vaillant,
hormis ma proprit.

Grand-pre Fantin entama un parallle entre la proprit franaise et
l'anglaise, et il vanta les perfectionnements du crdit dont il avait
t tmoin outre-Manche.

--Vous voulez Gruteau, dit-il: pourquoi n'empruntez-vous pas?

--Une hypothque sur ma proprit? Jamais! jamais! entendez-vous,
jamais!... Et puis, que vos Anglais fassent donc chez eux ce qu'il
leur plat. Chacun chez soi, voil ma devise.

--La leur est: Partout chez moi, et ils la mettent en pratique.
Monsieur le cur de la Ville-aux-Dames ne nous rapportait-il pas, il y
a une heure, que des insulaires ont achet le chteau de La Roche,
au bord de la Creuse? Si je ne me trompe, c'est sur votre paroisse...
Comment s'appellent-ils donc?...

--Les Pope, dit Flicie. Ce sont des Amricains; des parpaillots. S'il
n'y a que moi pour aller leur faire la rvrence!...

--Ils sont charmants, fit M. Laballue. Il y a parmi eux trois ou
quatre jeunes femmes fort jolies, dont une crole.

Du haut de mon perchoir, je m'criai:

--Qu'est-ce que c'est que a, tante, des croles?

--Des femmes qui passent leur vie dans des hamacs, qui fument, qui
sont malpropres et qui ne savent pas tenir leur mnage.

--Ma bonne amie! ma bonne amie! s'cria M. Laballue, je vous assure
que vous exagrez!

--Ta, ta, ta!... je sais ce que je dis. Dans tous les cas, ce ne sont
pas des gens  frquenter. Ah bien! nous en prendrions, des moeurs!

--Sur le paquebot qui nous ramena d'Algrie, en 1832, dit Casimir, se
trouvait une superbe crature ne  l'le Bourbon...

--Descends, mon petit, fit Flicie, allons, va jouer un peu plus loin!

Je m'en allai retrouver Philibert, parce que, toutes les fois que
grand-pre Fantin commenait  parler d'une dame, il disait des
choses inconvenantes. On voyait trs bien cela d'avance  ses yeux.
Quelquefois, je m'loignais avant qu'on m'en et donn l'ordre. Je
n'avais pas tourn le dos, que M. Laballue faisait: Oh! oh! oh!... 
cause de l'histoire, et j'entendis Flicie qui disait:

--Casimir, vous devriez avoir honte, un jour comme celui-ci!

Peu aprs, je rapportai en triomphe le dessin de Philibert. Flicie
regarda et soupira:

--Le pauvre garon sera toujours bon  amuser les enfants!

M. Laballue prit la dfense de Philibert:

--Je vous affirme que c'est trs original... Si, si, ma chre amie; il
y a l quelque chose...

L'album en mains, je revins avec la tnacit mchante des enfants sur
le sujet qui m'avait proccup:

--Tante, as-tu vu la petite fille qui saute  la corde? Tu sais, c'est
la mme qui est couche plus loin. Oncle Philibert ne veut pas dire
qui c'est... Tiens, la voil! Est-ce que tu sais qui c'est, toi?

Quand elle l'eut vue, elle referma l'album et elle cria:

--Philibert, fais-moi donc le plaisir de reprendre tes
lucubrations..., et puis, si j'ai un conseil  te donner, c'est de ne
pas laisser traner les paperasses!

Nous demeurmes encore l quelque temps, car Flicie n'abandonnait cet
endroit qu' regret. Avec les premires ombres du soir, on vit courir
les carrioles des fermes sur la route de Beaumont.

--Enfin! dit Flicie, les voil!

 tel et tel embranchement, elles quittaient la route pour s'enfoncer
dans une alle de noyers. Alors, elles disparaissaient, mais on les
suivait  leur bruit grandissant. Et Flicie disait:

--Voil Cornet... a, ce sont les gens de chez Pnilleau... Je
reconnais le coup de fouet du pre Moreau.

Des vols de courlis s'levrent,  longs cris, du ct de la rivire.
Une pie attarde jacassait dans un arbre... De loin nous parvenait un
bruit d'essieux: clic clac, clic clac. Un garon de ferme sifflait.
Des chiens aboyaient. Nous vmes passer prs de nous des vieilles
femmes courbes sous un sac de toile bise; elles s'arrtaient, le
temps de nous reconnatre, et murmuraient des mots inintelligibles.
Philibert nous fit remarquer les troncs des sapins d'pinay qui
taient couleur gele de groseille et qui s'assombrirent tout  coup.
Flicie me dit de mettre mon foulard, et la cloche de Courance sonna
l'heure du dner.




IV

UN HOMME VEUF


On me ramena  Beaumont, vers la fin de l't, parce que mon pre
s'ennuyait trop. Grand'mre vint s'y installer en mme temps et
prendre la direction du mnage.

Je n'eus rien de plus press que de courir chez mesdemoiselles
Pergeline, et je leur annonai:

--Vous savez, maintenant, moi, j'ai une petite cousine!

--Comment, une cousine? o l'as-tu trouve?

Mes deux amies taient en deuil, comme moi, car elles avaient perdu
leur frre Paul  la guerre; et il y avait son uniforme tendu sur un
lit, dans une chambre o l'on entrait comme  l'glise.

--D'abord, il ne faut pas le dire! C'est une cousine dont on ne parle
pas.

Elles me saisirent chacune par une main, et m'emmenrent dans le
jardin, sous la tonnelle. Elles portaient de longs sarraus noirs,
agrafs dans le dos.

--C'est que le noir est si chaud, par cette temprature!
disaient-elles; alors, sous ces fourreaux-l, n'est-ce pas? on peut ne
rien mettre du tout, et on est  l'aise... Allons! qu'est-ce que c'est
que cette cousine? Tu n'as pas d'oncle mari. C'est une petite-fille
de madame Leduc?

--Non, il n'est pas dfendu de parler des petites-filles de madame
Leduc.

--Oh! mais... qu'est-ce qu'il veut dire? en voil, un roman!

Marguerite, l'ane, s'tant assise sous la tonnelle, me prit sur ses
genoux, et elle donna un coup  son chapeau de paille pour qu'il ne me
chatouillt pas la figure.

--Comment s'appelle-t-elle, ta nouvelle cousine?

--Je ne sais pas.

--Ah! ah! tu es un petit farceur!... tu n'as pas plus de cousine qu'il
n'y en a dans le creux de ma main.

--Si. Autrefois, elle sautait  la corde; maintenant, elle est couche
parce qu'il lui est arriv un accident, et on lui achtera un corset
qui cote au moins trois cents francs...

--Pauvre petite! Quelle espce d'accident lui est-il arriv?

--Je ne sais pas.

--Mais d'o sort-elle? Elle a pouss, comme a, sous un chou? Ton
oncle Philibert n'est pas mari...

--a ne fait rien.

Elles se regardrent toutes les deux.

--Il a une femme qui n'est pas sa femme...

--Oh!

--C'est pour cela qu'il est un dvoy, et il n'aura rien dans
l'hritage de tante Flicie.

Elles joignirent les mains:

--Mais qu'est-ce que tu nous racontes l? C'est absolument insens!
Avec qui causais-tu donc, quand tu tais  Courance?

--Avec Valentine.

--Et c'est Valentine qui t'a appris ces histoires?

--Elle ne voulait pas, mais je lui ai dit: Si tu ne veux pas, moi, je
dirai  tante Flicie que tu sens la pipe.

--Comment! elle fume la pipe?

--Non, c'est l'oncle Plant.

--Ah!

Georgette, les coudes aux genoux et le menton gentiment assis sur le
petit pliant que formaient les paumes des mains jointes, fit tout 
coup:

--Eh bien, tout a, c'est du joli!

--Tu y comprends quelque chose? demanda sa soeur.

--Je comprends qu'il faut se mfier de ces gamins-l qui vont mettre
leur nez partout.

Elle se pencha  l'oreille de Marguerite pour lui parler tout bas. Je
fus vex: je me jetai sur elle en lui allongeant une grande tape au
hasard.

Elle se retourna avec une grimace qui lui dcouvrait les dents et
le bout de la langue; et elle arrondit la main sur sa gorge, du ct
droit, comme lorsqu'on tte avec prcaution une pche d'espalier qui
semble mre.

--Le vilain brutal! Tu devrais bien commencer  t'apercevoir que nous
ne sommes pas des garons!

--Ce que tu nous as dit l n'est pas bien, fit Marguerite. Tu as de la
chance d'avoir eu aussi, toi, un grand malheur, parce que sans cela on
t'aurait grond... D'abord, quand on sait quelque chose qu'il ne faut
pas dire, on ne le dit pas.

De peur que nous ne fussions fchs, elles me firent aller 
la balanoire; mais, ds qu'elles m'eurent bien lanc, elles me
plantrent l et coururent au-devant de leur mre qui rentrait. Madame
Pergeline vint m'embrasser et me dit, d'un air trs grave, un doigt
devant la bouche:

--Mon enfant, si vous avez appris des choses en cachette de vos
parents, il faut bien vous garder de les rpter, parce que votre papa
serait trs mcontent.

Elle prvoyait juste, madame Pergeline.

Un matin, mon pre fit une scne  sa belle-mre pendant le djeuner.

Il avait su au bureau de tabac que les histoires de Philibert
couraient la ville; et ce qu'il jugeait le plus scandaleux, c'tait
que le petit ft inform de l'existence de l'enfant naturelle et
s'en vantt dans les maisons o il allait.

Grand'mre touffait son chagrin; elle disait:

--Voyons! voyons! ne vous emportez pas. Tout se sait  la longue;
on ne peut rien tenir cach; mais il faut aussi avoir piti des
malheureux. Le pauvre Philibert a eu sa jeunesse brise par les
mauvaises affaires de son pre. Il n'a jamais pu obtenir de situation
qui lui permt de se marier. Je ne le dfends pas, non, certes!
je suis la premire  souffrir de ce qui est. Mais l'enfant est
l'intelligence mme, parat-il. Elle est belle comme le jour, et
elle n'a devant elle que quelques annes  vivre... Personne ne s'est
inform de leur misre pendant le sige, personne, puisque cela vous
brle la bouche  tous, de prononcer leur nom. Oh! Flicie m'a remis
de l'argent pour eux,  plusieurs reprises, elle a t gnreuse,
mais sans jamais demander seulement: O sont-ils? que font-ils?
courent-ils un danger? On a toujours tort de vivre irrgulirement,
mais on en est bien puni.

--Quand on s'est retranch de la famille, de la socit, on n'a plus
droit  leur appui. Il faut faire comme tout le monde.

--Ah! ce n'est pas toujours facile. Vous n'avez pas vcu  Paris,
vous!

--Qui est-ce qui le forait  vivre  Paris?

--Mais il avait une vocation, ce garon; puisqu'il voulait faire de la
peinture...

--Ta, ta, ta!... des btises!

Ce fut la premire difficult entre grand'mre et son gendre, mais
elle se reprsenta trs souvent; il en naquit d'autres. Tout tait
prtexte  querelles. Se disputer devenait une habitude.

Mon pre demeurait des journes entires dans son cabinet, ou bien il
allait chez son prdcesseur, M. Clrambourg.

M. Clrambourg tait un homme assez vieux, qui ne riait jamais et
laissait tomber du bout des lvres des paroles piquantes comme des
flches. Il passait pour un puits de science. Il donnait des conseils
gratuits, et vitait au pays beaucoup de procs. Il faisait une peur
terrible  grand'mre, et elle prtendait que mon pre se desschait
le coeur prs de lui.

--Inutile de vous demander o il faut vous envoyer chercher s'il vient
des clients?

--Je vais chez Clrambourg.

--Aprs tout, cela vaut peut-tre autant que de sjourner au bureau de
tabac...

--Qu'entendez-vous par sjourner au bureau de tabac?

--J'entends qu'un homme dans votre situation, et si frachement veuf,
devrait viter de se montrer si souvent dans un magasin o tous les
freluquets se donnent rendez-vous autour d'une personne...

Il partait en haussant les paules. Et la belle-mre allait  la
fentre le surveiller, par acquit de conscience, jusqu'au coin de la
rue.

Que de fois madame Pergeline, qui tait au courant de nos soucis,
prodigua  sa voisine des expressions compatissantes, dans le genre
de celles-ci: Ah! vous pouvez vous flatter d'avoir un gendre qui est
joliment lgant!... Ah! cela, on peut le dire: il n'y en a pas un
comme lui en ville pour faire retourner les ttes!...

Ou bien grand'mre demandait  son gendre pourquoi il allait si
souvent au chteau de la Frelandire.

C'tait une coquetterie de mon pre, dont les parents avaient t
laboureurs, d'tre reu chez le marquis de la Frelandire. Il faisait
alors laver la victoria et prenait une cravate blanche orne d'une
fine fleur de lis en jais. Il dissimulait sa serviette d'homme
d'affaires. On le retenait parfois  djeuner au chteau.

--Et aujourd'hui, interrogeait grand'mre avec malice, avez-vous au
moins vu ces dames?

--La marquise? faisait mon pre, un peu embarrass.

--La marquise, la comtesse, la vicomtesse... est-ce que je sais? Les
avez-vous vues, oui ou non?

--Mais certainement, je les ai salues dans le parc.

--Elles n'ont donc pas djeun avec vous?

--Vous comprenez, quand le marquis a  causer d'affaires...

--Ah ! mais, mon ami, on vous fait djeuner  l'office!...

Ce genre de taquinerie l'exasprait particulirement. Il jetait sa
serviette sur la table et s'en allait.

Il nous arriva, un soir, dans un tat d'agitation peu ordinaire.

--Eh bien, dit-il, je viens d'en apprendre de belles! Savez-vous 
quoi s'occupe en ce moment votre mari? oui, votre mari, M. Casimir
Fantin!

Grand'mre frissonna. Elle avait appris de son mari tant de choses
dsastreuses!

--Non, vous ne devineriez pas!... il est tout bonnement en train de
ngocier un emprunt pour acheter le moulin de Gruteau.

--Le moulin de Gruteau? Mais c'est fou! Mais Flicie le guigne depuis
trente ans; elle n'a jamais pu trouver le moyen de l'acheter.

--Il parat qu'il l'a trouv, lui. Il n'y a que les meurt-de-faim pour
avaler les bouches doubles. Il a crit, de Langeais,  Clrambourg;
il lui demande des conseils.

--Oh! si a vient par Clrambourg!...

--Clrambourg a cru devoir me prvenir afin que nous puissions  temps
viter un dsastre.

--Mon Dieu! mon Dieu! ne parlons pas de cela  Flicie, elle en
mourrait.

Cette alerte fournit aux deux ennemis un motif d'union momentane, et
l'on combina de concert les stratagmes propres  empcher ce diable
de grand-pre Fantin de se relancer en de nouvelles aventures. Il fut
dcid que l'on accepterait, enfin, l'invitation qu'adressait chaque
anne le vieil oncle Goislard, et que nous irions, grand'mre et moi,
pendant une ou deux semaines,  Langeais, tenter de faire avorter le
projet.

Il y eut certainement quelque chose de providentiel dans ce voyage,
car, sans cette raison de quitter Beaumont, nous nous en loignions,
peu aprs, de la faon la plus regrettable.

Nous avions eu des pluies d'automne. La cour tait sombre; le
feuillage des chasselas roses du mur mitoyen luisait sous les averses;
des jours se passaient  regarder les grosses gouttes rejaillir sur
le pav, en jets d'eau fluets. Les gouttires jasaient, d'une voix
d'arrire-gorge, comme des commres infatigables. Un clerc, le col
relev, son mouchoir sur la tte, se dirigeait, en courant, vers une
porte troue en as de coeur; on voyait de grands parapluies bleus,
ruisselants, monter sur deux jambes mouilles l'escalier extrieur de
l'tude. Adle allait de sa cuisine au puits, son jupon en guise de
capeline; et la bonne du capitaine manquait souvent d'obir au signal
du chant plaintif de la poulie. Marguerite et Georgette venaient,
en voisines, dire bonjour. Le deuil leur allait  ravir et on leur
adressait des compliments sur leur taille; elles parlaient toujours
mariage. Grand'mre pleurait souvent; et maintenant que je savais
tout, elle m'entretenait quelquefois de la petite cousine malheureuse
que j'avais  Paris.

Un de ces jours moroses, nous entendmes le sifflement de la soie dans
le porte-parapluie, suivi d'un petit choc du bout plomb contre la
cuvette de fonte, et mon pre entra,  l'heure o il avait coutume de
se rendre chez M. Clrambourg.

--Ah! dit-il, j'avais oubli de vous prvenir que je ne dnerai pas ce
soir  la maison.

Grand'mre releva ses lunettes sur son front.

--Oui, je ne trouve plus de raison plausible de me drober, surtout
alors qu'il s'agit d'un dner tout  fait sans crmonie.

--Chez Clrambourg?

--Mais non: chez les Pope.

--Comment! chez les Pope? Vous dnez sans crmonie chez les Pope!
Mais, vous n'avez seulement pas dit que vous frquentiez ces gens-l!

--Ces gens-l... ces gens-l!... Mais aussi vous tes tellement
difficile... Et puis, d'ailleurs, peu importe! Je connais ces
gens-l, et c'est chez eux que je vais.

Grand'mre, qui tenait son ouvrage  la main, lcha tout: ses ciseaux
tombrent et se fichrent par la pointe dans le parquet. Elle ta ses
lunettes, les plia machinalement, et ttonna sur un guridon pour y
chercher l'tui. Sa tte tait agite d'un petit tremblement; elle
regardait, droit devant elle, le bouton brillant de la porte d'entre.
Mon pre, debout, regardait dans la cour. Il n'y eut plus un mot.
C'est ce qui tait le plus effrayant.

Une ou deux minutes s'coulrent ainsi. On attendait le coup de
tonnerre. Mon pre fit claquer plusieurs fois ses doigts, puis il
leva les deux poings ferms  la hauteur des oreilles, en dcouvrant
les dents canines. Je crus qu'il allait dfoncer les vitres.
Certainement, il voulait battre ou briser. Il tait pouss  bout.
Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait plus supporter. Il dit
seulement, en abaissant les poings:

--Partez! partez! Allez  Langeais!

Grand'mre se sauva, en m'entranant, et fit sa malle.




V

L'ONCLE  LA MODE DE BRETAGNE


Par l'effet d'une grce merveilleuse, que Dieu n'accorda jamais
qu' l'extrme jeunesse ou  grand-pre Fantin, dans ce voyage qui
ressemblait  un exil, je voyais tout en rose. Langeais! l'oncle
Goislard, ou mieux: l'oncle  la mode de Bretagne! c'taient des
mots qui, depuis les genoux de ma nourrice, tintaient des airs de
fte  mes oreilles. On m'avait appris que Langeais tait au bord d'un
fleuve dix fois plus large que nos rivires, et possdait un chteau
du moyen ge, avec des crneaux, des meneaux, des douves, et tout ce
qui s'ensuit.  Langeais, Flicie et grand'mre avaient t jeunes, et
cette seule circonstance en faisait un pays de Cocagne. En outre, je
comptais n'y voir que des dames outrageusement dcolletes, ce
qui ne touchait que ma curiosit, mais trs vivement. Tout cela ne
fleurait-il pas le conte de fes? Et j'tais assis, les yeux btes 
force de rves, sur ma banquette de seconde classe, vis--vis de ma
pauvre grand'mre, chasse par son gendre, encore une fois humilie,
et s'en venant heurter de front,--pour le salut de Flicie, notre
commune providence,--le chimrique auteur d'humiliations sans nombre.

 l'arrt du train, grand-pre Fantin amenuisait ses petits yeux et
souriait d'un favori  l'autre, mme avant que de nous voir. Notre
surprise fut de trouver l Philibert.

--Comment! lui dit sa mre, toi, ici?

--On m'a fait venir.

--Oui, oui,--interrompit Casimir,--nous hbergeons ce gaillard-l,
depuis trois semaines. Il prend du ventre.

Il ajouta,  l'oreille de sa femme:

--Je ne dsespre pas de lui voir faire une fin dans le pays!

Elle demeura baubie. Il envoya ses yeux de ct, selon sa coutume
lorsqu'il annonait une nouvelle invraisemblable, et dit, en parodiant
le militaire:

--Fait'ment!

Philibert allait devant, charg des colis.

Grand'mre, qui tait un diplomate plus empress qu'habile, dit, sans
perdre de temps:

--Casimir, voyons: cette affaire de Gruteau, c'est une plaisanterie,
j'espre?

--Mais non! a ne marche pas mal.

Et, indiquant du doigt son fils:

--Il m'a confi ses vingt mille francs.

--Ah! mon Dieu!

Nous venions de tourner dans une longue rue pave, et au bout tait le
chteau. Il paraissait norme et tout gris. Nous nous dirigions vers
lui. En continuant notre chemin, nous aurions pu frapper  la grille
de la grande porte ogivale, au fond d'une cavit sombre, au del du
foss; et, en levant les yeux, on n'apercevait que des mchicoulis,
des fentres pointues, des tours, des tours, et de hauts pignons
couverts d'ardoises. Je devins fou: j'allais, j'allais... On me
rappela:

--Riquet! mais ce n'est pas si loin!

Nous tions dj chez l'oncle  la mode de Bretagne.

On toucha une grosse boucle de cuivre poli qui faisait marteau contre
la porte cochre, et, au milieu de l'un des battants peints en vert,
une petite porte s'ouvrit.

Je remarquai aussitt une grande tendue de sable bien ratiss, des
orangers en caisse, et des marronniers dont le feuillage jaune et roux
empchait de voir loin, sauf par une vote mnage  mme la montagne
d'ombrage, et qui semblait creuse dans de l'or. Et, au fin bout de ce
tunnel, on distinguait, toutes petites, comme si on les et regardes
par une lorgnette  l'envers, des cloches  melons tincelant au
soleil.

Mademoiselle Bringuet, la gouvernante, vint  nous, un trousseau de
clefs  la main. Elle s'informa avec beaucoup de politesse de notre
sant, de celle de madame Plant et de celle de toute la famille; et
elle donna des ordres concernant les bagages.

Elle nous invita  entrer dans une salle  manger qui sentait les
prunes et le pain frais.

--Prenez-vous votre collation tout de suite? demanda-t-elle, ou bien
prfrez-vous commencer par un brin de toilette?

Grand'mre objecta qu'elle dirait volontiers bonjour  l'oncle
Goislard.

Nous marchmes, tous  la queue leu leu, par de longs corridors. Ils
taient orns de gravures. Je vis aussi une horloge qui ressemblait
 celle du bout du monde, mais en plus beau. Enfin, mademoiselle
Bringuet nous fit signe: Attention! pas de bruit!

Elle poussa une porte, puis une double porte, rejeta la tte vers nous
et dit:

--Il ne dort pas; entrez.

Tout au bout d'une pice quatre fois grande comme le salon de
Courance, et entirement garnie de tableaux et de tapisseries, nous
vmes, par-dessus une table encombre de gros livres, une tte rose et
blanche.  mesure que nous approchions, les yeux, d'un trs joli bleu,
s'animrent, et la bouche bredouilla des paroles difficiles  saisir.

Je fus tonn de voir un monsieur si vieux et si propre. Il tait
ras de prs; sa longue redingote s'ouvrait sur un gilet de piqu;
il portait le ruban de la Lgion d'honneur. Ses cheveux tombaient de
chaque ct de sa figure comme les rideaux blancs d'un berceau; et,
de fait, il tait si soign et si frais qu'il ressemblait un peu  un
bb.

Il voulait absolument se mettre debout pour nous recevoir.
Mademoiselle Bringuet lui appliqua les deux mains sur les paules en
disant:

--Non! non! ce n'est pas le moment de faire la belle jambe; il faut
mnager vos forces.

Mais il devint rouge; il se fchait; il parla nettement:

--Sacrdi! dit-il, on me fait bien lever pour madame Leduc!

Grand'mre lui tendit les mains, l'embrassa, le radoucit. Il
s'attendrit en regardant la vieille bonne femme qu'elle tait devenue,
car ils ne s'taient pas rencontrs depuis longtemps. On lui dit, en
me poussant entre ses jambes:

--Voil le petit.

Toutes les fois qu'on me prsentait  quelqu'un, on levait les yeux au
ciel, o l'on semblait voir celle qui aurait d tre prs de moi.

Quand on pronona le nom de Flicie, il se retourna, et dit 
mademoiselle Bringuet de lui apporter un crayon que Pajou le fils
avait fait d'elle en 1830, et qui tait accroch  gauche de la
chemine.

 l'aspect de cette figure charmante, entre deux normes manches 
gigot, et sous la haute coiffure  la girafe, tout le monde hocha
la tte: Non, non, ce n'est plus cela, Flicie... L'oncle Goislard
soupira, puis il leva sa main droite un peu branlante, et joignit le
pouce et l'index comme s'il recueillait dans l'espace une pince de
poudre impalpable:

--Elle a t exquise! dit-il.

Ces ressouvenirs, entre gens dchus, taient d'une mlancolie qui
ne manquait pas de grce. Grand-pre Fantin ne comprit pas qu'il en
rompait le charme en se mettant  chantonner sur un ton badin:

    Ah! combien je regrette
    Et ma jambe bien faite,
    Et mon bras si dodu!...

On nous reconduisit  la salle  manger, tout en nous annonant que
nous aurions le plaisir de voir madame Leduc dans la soire. Je courus
au jardin ds qu'il me fut possible, afin de passer sous le tunnel qui
semblait creus dans une montagne d'or. Philibert m'accompagna. Les
choses taient beaucoup plus simples qu'elles ne m'avaient paru  mon
entre par la porte cochre.

Sous la vote des marronniers,  mi-chemin, il y avait deux bancs
qui se faisaient vis--vis. Je m'assis sur l'un et sur l'autre, pour
prendre possession des lieux. Le vent agita les feuilles sches;
Philibert et moi, nous courmes avec elles jusqu'aux cloches  melons,
en frappant dans nos mains. Mon oncle paraissait beaucoup mieux qu'
son dernier voyage  Courance. Je lui dis:

--N'est-ce pas que, quand tu es  Courance, tante Flicie te fait
peur?

Il me regarda en riant:

--Et l'oncle Goislard,  toi, il ne te fait pas peur?

--Il n'a pas l'air mchant, mais il est dcor.

--Eh bien?

--Est-ce que c'est qu'il a fait la guerre?

--Non, il n'est jamais sorti de chez lui.

--Alors, qu'est-ce qu'il a fait?

--Rien.

--Alors, pourquoi est-il dcor?

--Parce qu'il a toujours t bien avec tout le monde.

--Ah!... Mais, au moins, il faut tre bien pendant trs trs
longtemps?

--Tu vois: quatre-vingts ans,  peu prs.

--a doit tre difficile.

--Je te crois!

Au potager, le vieux domestique Cadoudal marchait, entre deux
arrosoirs bouriffs de pluie scintillante, aussi attentif que s'il
et tenu  bout de bras des crinolines de cristal. Il enjamba la
bordure de buis, posa d'un mme coup les deux arrosoirs sur le sable
et ta son chapeau en me regardant tout droit, car il nous avait vus
sans lever les yeux.

--Alors, dit-il, c'est a le jeune monsieur qui est le neveu de ma'me
Plant, anciennement mam'selle Gillot?

Et il dirigea son regard au loin, en recueillant sur le dos de la
main les grosses perles de sueur de son front qui ruisselait comme les
pommes d'arrosage. Puis il fit claquer sa langue:

--Nom de d'l! mam'selle Gillot, si je me la rappelle! Je me la
rappelle comme le nom de mon pre!... Tenez! la v'l qui descend
l'escalier avec sa gentille frimousse, et qui appelle dfunt la mre
Ribotteau, la cuisinire: Clestine! combien donc que vous avez
pay la friture? Et Clestine qui rpond par le soupirail: Mais,
mademoiselle, c'est rapport  la crue de la Loire... Et puis, est-ce
que je sais? Des btises, quoi! Ah dame! fallait pas lui faire prendre
une pice de cent sous pour un cu de six livres. Bougre! celui-l qui
l'a eue, avec sa dot, n'a pas fait un mauvais coup!...

Il souleva ses arrosoirs, et ajouta:

--C'est gal, elle ne doit plus tre frache,  l'heure qu'il est!...

Et cela le fit rire; il s'en allait vers la pompe en riant tout haut
et dodelinant de la tte.

Au bout du jardin, tait un belvdre compos d'une terrasse tablie
sur quatre piliers de bois. Au-dessous, on s'abritait du soleil; en
haut, on avait l'agrment de la vue. D'un ct, on contemplait le
chteau, et, au-dessus des grosses tours  toits pointus, sur une
petite colline boise, les ruines sombres et jolies, toutes velues
de lierre noir, d'un chteau plus ancien. De l'autre ct, on et
distingu la Loire, sans la leve construite contre les inondations;
on se contentait de voir passer le chemin de fer et de plonger  mme
dans le jardin de M. Futaine.

--Le jardin de M. Futaine,--me dit Philibert,--a t trac pour former
le prolongement exact de celui o nous sommes. C'est que M. Futaine
n'attend que la mort de l'oncle Goislard pour abattre le mur de
sparation. En effet, l'oncle a vendu par avance maison et jardin.
Mais, comme il s'est rserv le droit d'en user jusqu' son dernier
jour, il aime  venir ici faire la nique  son successeur. L'autre
soir, on l'a grimp jusque-l, et il a hl de loin M. Futaine: Et
vos arbres, comment vont-ils?--Ils vont bien.--Moi aussi.

Nous tions sur le belvdre, dans l'espoir de voir passer le train de
Nantes, lorsque Cadoudal nous appela, et nous apermes mademoiselle
Bringuet qui nous adressait de grands signaux.

--Madame Leduc est arrive, me dit Philibert; dpchons-nous.

Nous descendmes quatre  quatre. Au bas des marches, il me dit:

--Je ne suis pas trop malpropre, au moins?

Je battis le dos de son veston.

La voiture de madame Leduc tait dans la cour, et le cocher, en
chapeau haut de forme, commenait  dgarnir le cheval. J'eus une
surprise  trouver une petite fille,  peu prs de mon ge, qui
courait de toutes ses forces aprs un chat. Elle s'arrta net pour
venir  Philibert, et lui sauta au cou comme une vieille connaissance,
en me jetant une oeillade de ct. Philibert, la bouche encore enfouie
dans ses cheveux, lui demandait:

--Et ta maman?

--Maman? dit la petite, ah! elle avait joliment peur que vous ne soyez
parti!

Et, se tournant aussitt vers moi, elle me tendit la main:

--Est-ce que tu veux tre mon petit mari?

Je sentis que je devenais rouge et prenais mon air niais. Nous tions
tous au salon avant que j'eusse rpondu un mot.

Cette fois, on avait mis l'oncle Goislard debout. Mademoiselle
Bringuet le soutenait par un bras, grand-pre Fantin par l'autre.
Madame Leduc lui offrait son front qu'il baisait, tout en souriant 
la mre de la petite fille, une jeune femme que je trouvai trs jolie.
Tout le monde parlait en mme temps:

--Madame Letermill, une bonne amie  nous...  quelle heure avez-vous
quitt Chantepie?--Une poussire aveuglante...--Sept quarts d'heure
de voiture, vous pensez!--Mon Dieu, que voil une fillette qui a
l'air raisonnable!...--Aussi nous ne nous ferons pas prier pour
rester quelques jours...--Elle a nom Suzanne.--Hlas! la sant de
Flicie...--Ah! M. Philibert nous a bien manqu!--Voyons ce charmant
petit garon...

Le charmant petit garon n'en menait pas large. Suzanne le poursuivait
derrire les dossiers des chaises, et, plus vive et plus adroite, se
trouvait tout  coup en face de lui pour lui souffler dans le nez:

--Tu ne veux pas tre mon petit mari? Dis pourquoi? dis pourquoi?

Je restais stupide. Une ide lui vint:

--Que tu es drle! dit-elle. Mais a n'a aucune importance! J'en ai un
dans toutes les maisons o je vais.  quoi jouons-nous?

La maman m'embrassa. Elle sentait trs bon. Quand elle ne regardait
pas Philibert, il suivait des yeux son cou dcouvert, sa gorge forte
et les coussins si bien bombs de ses hanches, comme s'il et craint
d'en perdre.

--O demeures-tu? me demanda Suzanne.

-- Beaumont.

--Qu'est-ce que c'est que a, Beaumont? C'est un trou?

--Et toi, o demeures-tu?

-- Vaucottes: c'est un chteau  grand'maman, tout prs de Chantepie,
la maison de madame Leduc; mais du temps de papa, nous demeurions
 Paris, et puis  Biarritz,  Cannes. Tu ne connais pas ces
endroits-l, toi... Mais tu sais, si papa avait vcu, nous serions
depuis longtemps sur la paille, parce que c'tait un panier perc...
Toi, c'est ta maman que tu as perdue: est-ce que tu penses encore 
elle?

Une petite bonne vint prendre Suzanne. On monta s'habiller pour le
dner. Dans l'escalier, madame Leduc confiait  grand'mre:

--J'arrive ainsi, les trois quarts du temps, le samedi, comme par
hasard. Cela me permet de veiller  ce que l'on conduise notre cher
vieillard  la messe du dimanche. Croiriez-vous que, si je ne m'en
tais mle, Casimir--tout aussi bien que cette Bringuet, du reste--le
laissait descendre  la tombe sans le rconcilier avec l'glise!

--Hlas! dit grand'mre, je crois que le bonhomme n'a jamais eu
beaucoup de religion.

--Mais,  ce compte-l, ma chre, tous ces messieurs mourraient comme
des chiens. Dieu merci! notre zle n'est pas toujours sans rcompense,
vous en serez tmoin: le bon oncle nous difiera par sa pit.

--Tant mieux!

--Que dites-vous de madame Letermill?

--Mais... trs jolie!

On trouva l'oncle Goislard assis  table avant ses htes, car il
n'aimait pas qu'on le vt marcher avec ses bquilles. Pour passer le
temps, il avait fait appeler la petite bonne de madame Letermill, et
il lui demandait son nom en lui appuyant le doigt au menton, ce qui
rpandit un froid durant quelques minutes. Mais lui, mis en humeur
par un minois agrable, entama des histoires de jeunesse. Grand'pre
Fantin souriait avec indulgence en attendant le moment de placer
quelqu'une des siennes qu'il jugeait plus intressantes.

L'oncle Goislard tait n en pleine Terreur,  Saumur, dans une maison
situe sur la place o fonctionnait la guillotine. Il disait, entre
deux cuilleres de potage:

--J'ai tt ma nourrice pendant qu'elle regardait tomber les ttes.

Par la fentre, il avait vu Napolon, au retour de la guerre
d'Espagne:

--Un petit homme vtu de drap de billard, avec une figure taille dans
du navet.

Il tint un moment sa cuiller en l'air; il se ramassa sur lui-mme, fit
de gros yeux, de grosses joues, et devint rouge, pour lcher de nous
redonner, dans sa bouche, le tonnerre de trois mille gorges hurlant 
la fois: Vive l'Empereur!

--Mon bon oncle, dit madame Leduc, pourrez-vous bien jamais aprs cela
crier: Vive la Rpublique?

--Voil quarante-trois ans que je suis maire: comme homme public,
j'engage chaque anne les enfants des coles  applaudir le
gouvernement...

On ne pouvait s'empcher d'admirer cet homme venu au monde  une heure
o nulle me, libre de choisir son sort, n'et consenti  y descendre,
et qui avait vcu quatre-vingts ans, heureux, dans de petites villes
paisibles.

Le lendemain, on le mena  la messe sans qu'il oppost la moindre
difficult. En revenant  la maison, dans sa voiture basse, o
grand'mre et moi tions monts avec lui, il parlait des dames qu'il
avait reconnues pendant l'office, et il faisait l'loge du cur:

--C'est un gaillard, disait-il. Il a sauv quinze personnes en se
jetant  la nage, lors de l'inondation de 66. Et il mange comme
quatre!

Au pas d'une petite jument grise, qui tait douce comme un agneau,
Cadoudal nous promena dans la ville et sur la leve de la Loire. On
voyait de longs sables jaunes qui s'tiraient en plissant jusqu'
l'horizon, lchs par une eau langoureuse, entre des peupliers
fatigus par l'automne. On avait fait sauter le pont durant la guerre,
et ces arches, ouvertes au-dessus du lit immense et  demi dsert du
fleuve, attristaient encore la lassitude ou l'puisement du paysage.

--Et a s'emplit tout d'un coup, disait l'oncle Goislard: l'eau vous
arrive au galop, comme de la cavalerie... J'en ai eu chez moi jusqu'au
plafond du premier.

Quand nous rentrmes, grand-pre Fantin et madame Leduc tenaient un
conciliabule.

--Pardon, fit grand'mre, je suis de trop?

--Mais non! ma bonne, mais pas du tout, au contraire... nous parlions
de votre fils...

--S'il est question du complot que vous avez fait pour marier
Philibert, je vous avertis que je ne trempe pas les mains l dedans.

Ils tombrent des nues.

--Comment cela? comment cela? Expliquez-vous, Clina!

--Je m'entends; a suffit.

--Voyons! est-ce que la jeune femme vous est antipathique?

--S'il tait ncessaire de formuler mon opinion sur la jeune femme, je
vous dirais que je la trouve un peu jolie pour lui donner le bon Dieu
sans confession. Mais il s'agit de Philibert: il a un fil  la patte.

--On vous propose de le couper, dit madame Leduc. La situation de
votre fils est humiliante pour la famille, vis--vis du monde, et il
est lamentable d'en tre rduits, avec Philibert,  causer de la pluie
ou du beau temps, de peur de nous heurter  une vie prive qui doit
nous rester aussi trangre que celle du Grand Lama...

--Lama, Lama... dit grand'mre, tout ce que je sais, c'est qu'il adore
sa fille.

Casimir tira son trmolo:

--Pauvre petit tre! dit-il, Dieu le reprendra comme il l'a donn,
sans qu'on l'en prie...

--Non, Casimir, fit madame Leduc, tes paroles ne sont pas chrtiennes.
Prions Dieu, au contraire, qu'il laisse la vie  l'infortune
crature. Mais il y a cent moyens d'arranger les choses. Voyons: la
mre, je suppose, malgr sa faute, n'est pas absolument dnue de
sentiments humains; elle s'estimerait trs heureuse de conserver la
jouissance de l'enfant, moyennant...

Grand'mre leva la main:

--Philibert ne fera pas a! s'cria-t-elle; on peut dire de lui ce
qu'on voudra, mais il est honnte...

--Plat-il? dit madame Leduc.

--Je veux dire: il aime sa fille, et il ne fera pas cela. Mais lui,
l'avez-vous pressenti, au moins?

--Philibert? il est emball!

--Parlons peu et parlons bien, dit Casimir; je pose en fait que le
garon est totalement incapable de gagner sa vie.

--Et vous ngligeriez une aubaine?... Voil une fortune qui se
prsente...

--Aussi rondelette que la personne,--interrompit Casimir, les yeux
rduits  la dimension de petits pois.--Sache, d'ailleurs, une fois
pour toutes, ma chre Clina, que la jeune femme est absolument toque
de lui. Il l'amuse, il la fait rire; a la change. Voil cinq ans
qu'elle ronge son frein dans son castel de Vaucottes; elle meurt de
l'envie d'aller  Paris; elle y et fil vingt fois, n'tait sa mre
qui la tient prisonnire  cause de sa beaut. Avec une figure comme
celle-l, tu comprends, une jeune veuve a tt fait de voir flamber sa
rputation... Disons-le: ici mme, la pauvre femme n'chappe pas  la
calomnie.

--C'est flatteur!

--Songe, ma bonne, que notre fils n'est pas non plus tout frais
baptis!

Grand'mre tait inapte  formuler une ide nette. Elle m'entrana
dans sa chambre, en faisant:

--Tout a... tout a...

Elle ta son chapeau, tourna, vira, hsita.

--Mon petit, dit-elle, va me chercher Philibert.

Je descendis au jardin. Philibert tait assis prs de madame
Letermill, sur un des bancs du tunnel d'or. Je m'avanai pour
m'acquitter de ma commission. Ils causaient. Ils s'interrompirent pour
dire, chacun  son tour: Tiens, voil Riquet! du mme ton qu'ils
eussent dit: Voil les canards... ou: Voil le sifflet du chemin
de fer... J'avais l'amour-propre d'un jeune coq; je rougis et restai
coi. On n'aurait pu ni me faire excuter un mouvement, ni m'arracher
un mot.

Madame Letermill portait une robe ouverte en carr sur son cou de
blonde; elle croisait les jambes dans une attitude familire, et
entrelaait ses doigts sur le genou en tendant ses bras demi-nus. Elle
disait:

--Je m'en doutais! vous l'pouserez...

--Ce n'est pas elle qui le demande, rpondait Philibert; mais pour la
petite, cela vaudra mieux.

--Avouez que vous l'aimez.

Philibert considra toute madame Letermill, de ses cheveux  son cou,
 sa belle gorge,  ses bras,  ses jambes croises, au petit bout
de pied pointu qui frtillait au bas de la robe. Puis ses yeux se
reportrent au loin, vers la figure absente.

--Il s'en faut, dit-il, qu'elle ait jamais eu la figure d'une Vnus.
'a t une demi-journe et une nuit de parfum dans la chambre: un
bouquet de violettes d'un sou!... Les grandes ivresses, les mots qui
vous sortent de la bouche tout de travers, les yeux de carpe, non,
non, toutes ces belles histoires-l, a n'a jamais t mon affaire.

--Alors?

--Alors? Mais nous avons support tout plein d'embtements bras
dessus, bras dessous. C'est a qui vous entrane  faire lit commun.

--Le fait est que mon mari et moi, par exemple, qui avions tout pour
tre heureux...

--a n'a pas march?...

--Ah bien! ouiche!... Voyez-vous, monsieur Philibert, ce n'tait pas
l'homme qu'il me fallait.

--Ah!

Madame Letermill avait dsenlac ses doigts, et, d'une main molle,
elle s'appliquait  enlever une poussire imaginaire sur l'toffe
tendue par son genou:

--Moi, j'avais toujours rv d'un homme... d'un homme... comment
peut-on expliquer cela? enfin, d'un homme pas comme un autre.

--On prtend qu'on ne rve que ce qu'on a vu...

--Ou ce qu'on verra.

Philibert eut l'air embarrass. Il dit:

--Les femmes ont de drles de gots.

--Seriez-vous de ceux qui croient que toutes les femmes se
ressemblent?

Il leva encore les yeux sur madame Letermill:

--Il n'y en a pas des tas comme vous!

--Oh! vous dites cela en m'examinant de la tte aux pieds; mais si
j'tais laide--supposez que je sois laide--est-ce que vous diriez cela
encore?

--Je ne peux pas supposer que vous soyez laide.

--Voil! vous ludez la question... Oh! les hommes! les hommes! que
vous tes agaants!

D'un mouvement d'impatience, elle jeta son pied en l'air, puis elle
abaissa la jambe, et s'assit  plein sur le banc, en appliquant les
deux paules au dossier inclin. Et elle leva les bras derrire la
nuque, ce qui fit clore les deux coudes hors des manches.

Elle ouvrit la bouche, un moment, avant de se dcider  parler, et je
vis tout le petit fer  cheval de ses dents du haut. On entendait les
canards de la basse-cour voisine, et, au loin, les cris de Suzanne
jouant  lancer la balle sur le belvdre.

--Monsieur Philibert, je vais vous faire mes adieux, savez-vous?

--Vous partez?

--Dame! vous ne pensez pas que je vais continuer  tomber ici tous les
quatre matins! Ma mre soutient que je me compromets.

--Avec l'oncle Goislard?

--Il est plus galant que vous! il n'y a pas de quoi rire... Et
puis, lui, au moins, est clibataire...  propos, dites donc, vous
m'inviterez  la noce, j'espre?

-- quelle noce?

-- la vtre, parbleu! Est-ce que vous n'y pensez plus?

--Pourquoi me reparlez-vous de cela?

--Moi? mais pour rien!... Parce que ce sera amusant.

--Vous trouvez?

--Je dis: Ce sera amusant... je veux dire: ce sera un mariage... un
mariage... original, comme vous, d'ailleurs... Vous auriez pu pouser
une duchesse...

--Grce au brillant de ma situation, ou de mes habits?

Il montrait le drap luisant de sa redingote.

--Taisez-vous donc! Les femmes doivent se jeter  votre cou!

Il ouvrit les bras et dit familirement:

--Voyons voir?...

--Bas les pattes! Voulez-vous bien!... Pour le coup, si maman tait
l!...

Philibert sembla gn et ne dit plus rien. Elle croisa les jambes
de nouveau et fit gazouiller son pied dans la soie. Elle se redressa
brusquement et posa son bras sur celui de Philibert:

--Avouez-le, dit-elle, je vous fais l'effet d'une coquette?

Il regarda le bras; il dit:

--Mais non! mais non!...

--Si! si! Parlez-moi franchement.

Il cherchait  formuler son opinion,  ne pas mentir et  ne pas
blesser la jeune femme; il trouva:

--Vous tes si jolie!

--Pan! a y est! Je l'attendais! On ne m'en dit jamais d'autres!...

Elle frappa le sol de ses deux talons  la fois, et, le menton entre
les mains, les coudes aux genoux, elle trpignait en secouant sa tte
blonde:

--Avec mon mari, qui m'horripilait, j'tais insupportable; il aurait
d me battre: il revenait le premier, avec des yeux de carpe, comme
vous dites, et les mmes mots dans la bouche: Vous tes si jolie!
Veuve, j'ai voulu m'envoler, prendre l'air. Taratata! la famille m'a
pince au collet: Vous tes trop jolie pour vivre seule!... Je vis
clotre entre ma mre et ma fille: le pays fourmille d'histoires sur
mon compte! On ne nous fera pas croire, jolie comme elle est... J'ai
failli me remarier avec un officier habitant Fontainebleau; l'homme,
la ville, tout me plaisait: bernique! j'tais trop jolie pour une
ville de garnison. Monsieur le cur me dit que j'aurai beaucoup de
mal  gagner le paradis. Pourquoi?--Ah! madame... Je vois venir la
phrase et l'arrte. Que je sois bcasse, que je sois mchante, je
lis dans les yeux de ces messieurs: a ne compte pas, elle est si
jolie!... Seulement, que je ne sois quelquefois pas plus bte qu'une
autre; que j'aie, moi aussi, par-ci par-l, mes petites qualits,
a ne compte pas davantage: je suis jolie, et c'est assez. Je vous
raconte mes misres, et vous ne me plaignez pas, vous non plus. Vous
devez avoir raison, puisque, en dpit de tout cela, je ne changerais
de figure avec personne. Ah! monsieur Philibert, voulez-vous que je
vous dise mon opinion? C'est qu'une jolie femme a bien du mrite  ne
pas mriter les horreurs qu'on dit d'elle!...

Elle ramena les mains sur ses yeux, et sa tte eut tout  coup les
soubresauts de l'agonie d'un poulet auquel on a coup la gorge. Je
compris qu'elle pleurait, que cela devenait srieux, et qu'il fallait
absolument m'en aller. Je revins  la maison tout doucement, sans me
retourner, honteux comme le chien qui a vol une ctelette.

J'tais tellement sr d'tre grond que je restai dans le corridor, au
lieu de remonter  la chambre de grand'mre. Je m'assis sur un coffre
 bois; j'aurais prfr me cacher dedans.

La maison tait  l'orage. On se disputait partout.

Dans sa chambre, au rez-de-chausse, l'oncle Goislard criait 
tue-tte qu'il ne djeunerait pas si on ne lui donnait un pantalon
blanc.

--Un pantalon blanc! ripostait mademoiselle Bringuet, mais pour qui?
Est-ce que vous croyez que ces dames font attention  vos guiboles?

--Taisez-vous! ou je vous fiche  la porte! Je veux mon pantalon
blanc.

--C'est bon! Mais je vous enfile par-dessous un caleon de tricot. a
vous mettra des mollets l o il vous en manque.

Dans la pice o nous les avions laisss, madame Leduc et son frre
levaient la voix  qui mieux mieux, et, pendant les intervalles
d'un bruit d'assiettes et de cristaux venu de la salle  manger, leur
dialogue clatait en bourrasques, rappelant le vacarme de l'tude, 
Beaumont, les dimanches et les jours de march:

--... nouvel emprunt hypothcaire... Si, au lieu de jeter ton argent
dans ton moulin de Gruteau...

--Mais, ta proprit de Chantepie est greve jusqu' la moelle!

--Une simple avance sur l'hritage...

--D'ailleurs, mon moulin de Gruteau...

--Ton moulin de Gruteau! mais tu n'as pas la moiti des fonds
ncessaires!...

--... syndicat... solderai totalit...

--Flicie en mourra!

Grand'mre parut au bas de l'escalier; elle eut tt fait de
m'apercevoir:

--Eh bien, et ton oncle Philibert?

Je restais assis sur mon coffre  bois, les jambes pendantes,
rougissant encore.

--Si nous tions chez nous, je te donnerais une tape, entends-tu?

Puis elle me dit que je ne serais jamais bon  rien, et qu'elle ne me
confierait plus de commissions.

--Allons! cours vite me chercher ton oncle au jardin et dis-lui que le
djeuner est prt.

Je dus retourner au jardin. Philibert avait pass un doigt sous la
manche courte de la jeune femme et, de ce doigt, il lui caressait
le gras du bras; une petite raie de lumire dsignait ce relief de
l'toffe soyeuse et oscillait. Madame Letermill disait:

--Vous me ferez damner!

En se mettant  table, elle prtendit qu'un coup de vent lui avait
vers un tombereau de sable dans les yeux.

Suzanne me chuchota:

--C'est de la frime!...

Dans l'aprs-midi, Philibert parla  son pre:

--Je file  l'anglaise, parce que, si je reste un jour de plus ici, je
fais des btises.

--Peuh! mon garon, c'est encore de ton ge!...

--Dame! vous me jetez une femme dans les bras. Qu'est-ce que vous
voulez que j'en fasse?

Grand-pre Fantin, du ton pinc de madame Leduc:

--Vous me jetez dans les bras!... Sois respectueux, je te prie.

--Turlututu!

--Philibert!

--Je demande: Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?

Casimir lui tapa sur le ventre du revers de la main:

--Mais, bta! que tu passes avec elle chez le notaire!

--Merci.

--Quoi?

--Pour qui me prends-tu?

--Pour un nigaud!

Ils se sparrent. Philibert partit  la suite d'un grand tapage. Tout
le monde avait la figure chaude comme lorsqu'on a couru au soleil.


Madame Letermill se prit d'amiti pour grand'mre, qui fut touche
par son chagrin. Elle acheva de la gagner en me comblant de caresses
et lui disant qu'elle serait toute sa vie malheureuse de n'avoir
qu'une fille: c'tait un petit garon comme moi qu'elle et aim.

--Je n'en aurai jamais un! Je ne me remarierai pas.

--Qui sait?

--Votre famille inspire tant de sympathie! Cela ne se commande pas.

Grand'mre commenait  revenir des prjugs du public envers la jeune
veuve.

Madame Letermill voulut nous emmener  Vaucottes:

--Ah! par exemple, disait-elle, je veux que vous y veniez avant de
passer  Chantepie, parce que, en sortant de chez votre belle-soeur,
tout vous paratra un peu fade. Il faut avouer qu'il n'y a pas au
monde une matresse de maison comparable  madame Leduc.

--Elle sait ce que cela lui cote.

--Elle tait ne pour pouser un grand seigneur.

--Dites: le marquis de Carabas!

--Avec cela, elle fait beaucoup de bien.

--Oh! c'est une excellente femme.

Depuis l'chec du projet conjugal qui les avait unis, madame Leduc
et son frre taient retombs en bisbilles, et les discussions
s'envenimaient entre eux. Elle le pinait par la manche, au sortir
de table, et l'entranait: Casimir, un mot, je te prie... Elle
lui embotait le pas lorsqu'il quittait le salon. Elle guignait sa
prsence au jardin. Lorsqu'elle le souponnait d'y fumer un cigare,
elle jetait prestement une mantille sur ses paules et trottait  sa
rencontre.

Un jour, on les vit revenir ainsi, surpris par la pluie, sans cesser
de se chamailler. Et pendant que madame Leduc frottait son pied sur
les lames du dcrottoir, on entendit grand-pre Fantin secouer ses
lourds talons sur les dalles de brique du corridor, et lancer un mot
extraordinaire qui retentit comme un triple soufflet:

--Zut! zut! zut!

Madame Leduc ne pntra point dans le corridor; elle courut aux
curies, sous l'averse, appelant son cocher. Ne l'ayant point trouv,
elle cria: Cadoudal! Cadoudal! comme on crie: Au feu! au feu!
Point de Cadoudal.

Elle retroussait d'une main ses jupes et, de l'autre, assujettissait
les doubles boudins de ses tempes, que le mouvement branlait. On
l'aperut de la cuisine, et l'on alla  elle avec un parapluie. On lui
apprit que le cocher et Cadoudal assistaient  une runion politique.
Ils ne revinrent, d'ailleurs, qu' la nuit, l'un et l'autre
compltement ivres.

Madame Leduc annona  grand'mre qu'elle venait d'essuyer les
insultes de Casimir et qu'elle partirait sur l'heure et  pied. Mais,
dans son emportement, elle rvla que Casimir avait achet Gruteau,
grce  un emprunt de quarante mille francs, plus l'argent 
lui confi par son fils. Grand'mre fut aux abois. Elle appela
sur-le-champ Casimir. Il enfonait les deux mains dans les poches
 ouvertures horizontales de son pantalon; sa bouche formait un arc
paisiblement suspendu  chacun de ses favoris. Il dit qu'il tait
content de son opration. Grand'mre avoua que son voyage avait
pour unique but de l'empcher: ce serait un dsastre; Flicie en
mourrait...

--Elle en mourra! rpta madame Leduc.

Casimir ne comprenait pas du tout pourquoi on lui cornait sans cesse
aux oreilles ce Flicie en mourra.

--Flicie, dit-il, est une timore, qui aurait pu dix fois se payer
Gruteau, si elle n'avait eu peur de risquer un cu. Il fallait
procder comme moi! Cela lui servira de leon.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'criait grand'mre, et c'est fait? c'est
sign?

--J'ai donn procuration ce matin. Je devais en finir pour rsister
aux obsessions de ma...

Madame Leduc agita sa main en abat-voix, comme sous les noisetiers de
Courance. Mais grand-pre Fantin continuait:

--Tu pourras dire  Flicie que, si je n'avais promptement immobilis
mes vingt mille francs, on me les arrachait du gousset pour les
prcipiter dans le gouffre de Chantepie...

Madame Leduc se dressa, toute blme:

--Le gouffre de Chantepie!...

Sa tte vacillait; ses yeux taient hagards; elle fit le geste
d'implorer le secours du ciel.

Il rpta l'expression, la commenta, en dmontra la justesse. 
Chantepie, tout tait subordonn  l'ostentation. Envers et contre
tous, on voulait tenir son rang.

--Quel rang? Que sommes-nous? D'o sortons-nous? disait-il. Ton mari,
ma chre, gagnait sa vie dans les farines. Notre papa vendait des
pierres  moudre le bl. Nos anctres en cassaient, probablement,
le long des routes, un petit loup de toile  garde-manger sur les
paupires. Quand on n'a plus d'argent, on est fichu; il faut se jeter
dans les affaires ou bien  l'eau!

--Casimir, disait grand'mre, songe un peu  qui tu parles.

Madame Leduc se redressa:

--Ah , dis donc! tu te plais  m'craser l, comme une miette de
pain sous le pied, parce que tu es  te goberger  la table de l'oncle
Goislard! Mais j'ai les mmes droits que toi  la succession de
l'oncle Goislard!... Et je te prviens que je ne les abandonnerai
pas. Je suis mre de famille, entends-tu? et je n'abandonnerai pas mes
droits!

--Tu me fais rire avec tes droits! Mais les tiens comme les miens se
mesureront aux services rendus...

--C'est pour cela que tu accapares le bonhomme, avec la complicit
de ta Bringuet qui m'a tout l'air d'une intrigante. Eh mais! eh mais!
s'il me prenait fantaisie,  moi, de venir rclamer ma part de votre
mission de dvouement?

Casimir arrondit les bras en mimant le transport de madame Leduc vers
la chambre de l'oncle Goislard.

-- ton aise! ma chre,  ton aise! Il ne tient qu' toi, ds ce soir,
de prsenter le pot au valtudinaire...

--Trve d'obscnits! dit madame Leduc. On croirait,  vous couter,
que les seuls soins physiques soient dus aux pauvres moribonds.  la
fin, ma charit se rvolte! Et je suis curieuse de savoir qui osera
s'opposer  ce que la parente vienne relever la salarie au chevet du
vieillard et lui fournir la suprme consolation de paroles issues du
coeur!

Grand-pre Fantin toucha le bouton de la porte:

--Je vais prvenir que tu nous restes, ma bonne amie. Faut-il donner
ton linge au blanchissage?


Ce fut notre dpart,  grand'mre et  moi, qui fut dcid, d'abord
parce que notre mission diplomatique avait chou, ensuite, 
cause des mauvaises nouvelles de la sant de Flicie. Ses douleurs
nvralgiques augmentaient; elle subissait de frquentes crises; elle
rclamait sa soeur pour surveiller la maison.

Nous montmes, un dernier soir, sur le belvdre. On parlait peu,
ou par petites phrases sourdes, comme les grondements espacs de
l'horizon aprs l'orage. L'odeur des buis et de la terre se soulevait
en fortes bouffes. Au-dessus des marronniers grenant leurs feuilles
d'or, la sombre masse du chteau aux tours pointues prenait un
aspect fantastique dans le ciel. Un train passa, et madame Letermill
soupira:

--C'est le train de Paris.

M. Futaine, que l'on entendait ratisser dans l'ombre, s'approcha de
nous, leva la tte, et, n'apercevant pas la silhouette de l'oncle
Goislard, demanda si, par hasard, il ne serait point malade.

--Non pas! non pas! Mais la saison s'avance, et nous le mettons au lit
de bonne heure pour lui tenir le teint frais.

Par-dessus le mur de sparation, les petites grenouilles des deux
jardins destins  s'unir croisaient leur chant mlancolique.




VI

LA PROPRITAIRE


Et nous voil sur la route de Courance. Nous n'tions pas fiers.
Grand'mre roulait sous son chapeau de sombres penses qui
s'exprimaient tant bien que mal par de gros soupirs. Qu'allait-elle
dire  Flicie? Par o commencerait-elle? Quand elle portait des
messages tristes ou difficiles, sa coutume tait de servir d'un coup
tout le paquet, comme font souvent les tres faibles. Mais il fallait
tenir compte de l'tat de Flicie et de la gravit particulire des
nouvelles.

Je revois sa figure dans notre troit compartiment de drap bleu. Elle
avait un nez pais: celui de Philibert, un peu moins long, un peu plus
charnu, des yeux soumis, un beau front, une figure rgulire. Elle
tait mise avec la plus grande simplicit, car elle n'avait jamais
d'argent, et taillait elle-mme ses robes dans des pices d'toffe
enroules sur une planchette de bois, qu'une ou deux fois par an
Flicie apportait de Beaumont et lui donnait en disant: Tiens,
voil! Sa peur tait de perdre nos billets de chemin de fer qu'elle
tenait contre la paume de la main, et surveillait toutes les cinq
minutes par l'ouverture de son gant de fil noir.

Et ses yeux malheureux se relevaient vers la portire, un peu pareils
par l'hbtement  ces pauvres beaux yeux des btes qu'on aperoit
dans les trains de marchandises. Enfin, quand nous fmes sur le point
d'arriver, elle pencha la tte au dehors, reconnut la voiture et me
dit:

--Si, par hasard, tante Flicie tait venue au-devant de nous, il
ne s'agirait pas de faire le petit bavard. Tu diras que tu t'es bien
amus, et a suffit.

Fridolin, seul, tait l avec le break et une quantit de chles. Il
nous avertit que madame n'avait pas voulu laisser sortir la calche,
crainte de verser,  la nuit, dans le chemin de Gruteau, o l'on passe
 gu la rivire.

--Mais comment va-t-elle? demanda grand'mre.

Il fut long  rpondre, comme toujours, et, aprs une forte
aspiration:

--Ce n'est point  moi de dire qu'elle va ou qu'elle ne va pas; mais
M. Lveill a t demand l'autre jour en consultation, et il a fait
acheter chez le pharmacien de quoi monter une ambulance!

--Et on ne sait pas ce qu'elle a?

Il prpara encore sa rponse:

--a la prend et a la quitte. Celui-l qui en dira plus long est plus
savant que moi.

La nuit tomba, un peu avant Gruteau, comme l'avait prvu Flicie!
Fridolin descendit pour allumer les lanternes. On vit un instant
son visage ras, entre de courts favoris gris, tout seul illumin au
milieu de l'ombre, et vite aurol de bestioles volantes, tandis qu'on
entendait le bruit de l'eau et de la roue du moulin. La jument hsita
au contact du sol humide; Fridolin jura: alors elle frappa de ses
quatre fers l'eau courante qui nous entoura en jaillissant assez haut.

--Gare  toi! dit grand'mre, ne te penche pas!

Un sifflement de courroies sur des poulies qui ronflent; le grand
battement des palettes garnies d'une herbe de velours; un bruit de
sabots rythmant la marche d'un homme charg qui passe sur de longues
planches flexibles; par une fentre claire, la vue d'un X en
lanires de cuir, dont les jambages courent perdument en sens
inverse: ainsi nous apparut le moulin de Gruteau.

La jument s'broua au sortir de l'eau; Fridolin offrit  la brche de
sa dent une prise d'air puissante et pronona:

--S'il y a quelqu'un d'infaillible, il peut me jeter la pierre, mais
on ne m'empchera point de dire mon ide: c'est que voil un bon dieu
de btiment qui fera passer plus d'une nuit blanche  madame.

Si grand'mre et t perspicace, elle se ft pargn de se mettre
l'esprit  la torture afin de dcouvrir pour sa soeur des formules
adoucissantes. Flicie connaissait l'achat de Gruteau. De telles
oprations ne demeurent pas vingt-quatre heures ignores dans un petit
pays. C'est  cette nouvelle qu'elle devait la recrudescence de sa
maladie nerveuse.

Nous la trouvmes plutt alerte qu'affaisse. Elle avait, dans son
oeil bleu, cette lumire qu'on voyait poindre chaque fois qu'il tait
possible de constater la justesse de ses prvisions.  peine eut-elle
embrass sa soeur, qu'elle se planta devant elle:

--Qu'est-ce que je t'avais dit?

Elle en savait plus que nous. Ce fut elle qui apprit  grand'mre
le nom des bailleurs de fonds: des gens du pays; de tout petits
capitalistes, des paysans, qui avaient escompt plutt la solidarit
morale des Plant que la succession Goislard sur laquelle Casimir
tablissait son crdit. Pidoux y tait de deux mille francs. Elle
voulait le mettre  la porte; sans Valentine, elle l'et dj excut.
Par bonheur, elle ignorait l'emploi du legs de Philibert. On se garda
de la renseigner.

--Quant  Casimir, dit-elle, qu'il ne s'avise pas de remettre les
pieds ici!

Mesdemoiselles Victoire et Adlade ne soufflaient mot; mais elles
participaient toujours aux ennuis de chacun, trs sincrement. Elles
tournaient sur les talons, allaient, venaient, touchaient  tout,
croyaient se rendre utiles, incapables en ralit de faire quoi que ce
ft. On trouva Valentine engraisse. Elle nous dit:

--Tous mes corsages ont craqu.

La maison neuve tait ferme, bien entendu, et l'on avait repris
l'existence modeste dans la salle commune du vieux pavillon, dit
Pavillon pointu,  cause de son toit  pignon. Il tait crpi  la
chaux et orn,  la manire rustique, de lierre, de vignes vierges,
et d'un bouquet de chvrefeuille fort pesant dans la belle saison,
qui arrachait les crampons, fatiguait la muraille et donnait des
inquitudes.

Cette salle, au parquet de bois blanc, contenait un mobilier d'ancien
utrecht jaune. Une pendule en zinc dor portait un beau Cupidon
adolescent, le carquois riche et l'arc tendu. Les mouches, durant
cinquante ans d'bats, avaient cribl le plafond de taches de
rousseur. Un panneau tait mang par d'immenses placards. Une console
de marbre noir,  cariatides nubiennes, servait quelquefois de
marchepied pour atteindre une tagre-bibliothque o l'on puisait
rarement. Une porte-fentre donnait sur le jardin, une porte drobe
menait au corridor.

Il y avait aussi un piano que l'on n'ouvrait plus, parce que c'tait
ma mre qui l'avait touch la dernire.

Et, sur le guridon de Flicie, se trouvait depuis quelque temps une
bote plate, de forme oblongue, contenant de fines balances  quinine,
avec des poids en minces lames de cuivre carres. Plusieurs fois par
jour, elle pesait la farine amre en faisant la grimace, et,  l'aide
d'un couteau d'argent, la dposait sur un disque de pain  chanter
qu'elle mouillait dans une cuiller et pliait adroitement en forme de
petite omelette. Outre ses nvralgies, elle souffrait de maux de coeur
frquents, et voulait tenir  sa porte un verre d'eau, du sucre, et
de l'eau de mlisse des Carmes.

La premire fois que Flicie fit allusion, devant moi, aux affaires
intimes de Philibert, ce fut en pesant sa quinine. Quinze jours
durant, une sourde tempte avait secou les bonnets de ces dames et
m'avait relgu dans le corridor. Un seul bruit m'en tait parvenu:
 savoir qu'une rvolution s'accomplissait encore quelque part.
Flicie crut devoir m'annoncer:

--Il faut te dire, mon enfant, que ton oncle Philibert s'est mari, le
15 de ce mois,  Paris.

--Alors, je vais bientt voir ma petite cousine?

Flicie laissa tomber son couteau d'argent, qui renversa les plateaux
et fit vibrer les lamelles de cuivre. Elle regarda grand'mre:

--Ah ! dit-elle, tu avais donc parl au petit? En vrit, il n'y a
plus d'enfants!

Grand'mre dit:

--On ne leur apprend rien.

Depuis lors, une association d'ides s'tablit, dans l'esprit de
Flicie, entre cette pese de quinine et le mariage de Philibert.
L'habitude en gagna les uns et les autres; et il arrivait frquemment
qu'en voyant les plateaux balancer au bout de leurs trois fils de
soie, quelqu'un dit:  propos, tu sais, quand Philibert viendra, 
Pques...

Avant l'anne prsente, o les vnements avaient tout boulevers,
l'usage tait que Philibert vnt  Pques. Il fallait prvoir qu'il
se rtablirait, et chacun tait anxieux de savoir ce que Flicie
dciderait au sujet de la nouvelle famille. Mesdemoiselles Victoire
et Adlade passaient pour trs pitoyables; grand'mre n'tait que
dvouement; on ne doutait pas que l'oncle Plant adoptt le parti que
choisirait sa femme. C'est ce parti que tous ignoraient.

Pour le pressentir, on ttait M. Laballue, qui venait dner le
mercredi. Mais il rpondait simplement: Vous verrez que tout
s'arrangera pour le mieux.

Et ces dames me conseillaient en cachette: Quand tu te promnes avec
tante Flicie, parle-lui donc de ta petite cousine.

Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Flicie, parce que les enfants
pntrent trs bien le coeur secret. Peut-tre leur instinct les
porte-t-il aussi  aimer les forts. Et Flicie tait la tte qui
dirigeait et protgeait tout le monde. Mais, parce que j'tais plus
souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et
j'vitais de lui tre dsagrable.

Elle n'interrompait pas ses tournes quotidiennes, malgr sa mauvaise
sant.  l't de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau
de paille monumental, la canne de Sucre-d'Orge et un foulard pour me
garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagns
ordinairement jusqu' la petite porte jaune, ou bien jusqu' la
grille, par ces demoiselles et par grand'mre, toutes paresseuses des
jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu.

On boudait encore Pidoux pour avoir confi ses conomies  Casimir,
et, quand nous passions sous les noyers gauls, les filles du mtayer,
occupes  ramasser les dernires noix poisseuses, se retournaient
derrire Flicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle
s'en aperut, fut dans une grande colre, brandit sa canne en criant:

--Vilaine engeance! vilaine engeance!

D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'emptra, s'aplatit
ple-mle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'et
saigne.

--Allons-nous-en! dit Flicie; elles diront  leur pre que je les ai
battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a  entretenir de la
tte aux pieds une Pidoux  la maison!

Toutes les soeurs de Valentine taient jalouses, et Pidoux mcontent
qu'on ne lui et adopt qu'une fille.

Le vent s'levait  mesure que nous quittions le bas de la valle.
Quand nous atteignmes la route de corail, Flicie fut oblige de
marcher en tournant la tte de ct, afin de ne prsenter  la
brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait
et l'tranglait avec les brides.  notre halte habituelle, sous les
sapins d'pinay, elle s'assit  l'abri d'un tronc norme.

--Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-pre Gillot qui
les a plants. Souviens-toi de cela plus tard.

Tout  coup, je la vis se relever:

--Mon petit, regarde l-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est
pas encore la mre Fluteau qui sort du taillis avec ses chvres? Je
parie que depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois!

Et la voil courant, brandissant sa canne et profrant des
maldictions contre la mre Fluteau. Le vent s'engouffre dans
la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut; sa robe se
retrousse  mi-jambe; elle marche de biais; elle marche  reculons,
mais elle avance quand mme, dans l'espoir de tomber sur la bonne
femme aux chvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son
troupeau.

Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses
trois chvres au beau milieu de la route communale, en tricotant
pacifiquement un bas de laine.

--Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous
rponds bien que c'est la dernire, et je vous mne carrment devant
le juge de paix!

--H l!... ma chre dame Plant, vous voil-t-il dans un tat, 
cette heure! Vous me prenez, que vous dites?...  quoi donc que vous
me prenez?

--Oh! ce n'est pas la peine de chercher  faire la maligne. Vos
chvres sortent du taillis: je les ai vues, de mes yeux vues!

--H l!... mon bon Jsus! Faut-il bien se tourner les sangs pour
des affaires qui ne sont point! Regardez-les, mes chvres; elles
broutillent l'herbe du bon Dieu qui est  tout le monde, sur la
route. Et regardez-le, votre bois: est-il pas encore l votre bois? on
l'a-t-il mang, votre bois?

--Taisez-vous! je vous dis que vos chvres sortent du taillis, je les
ai vues.

--Vous les avez vues! Ah bien! en voil une chose qui est trompeuse,
la vue, par exemple! il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je
vous dise, ma'me Plant: pas plus tard que l'autre soir, est-ce que
je ne crois pas voir mon homme mont dans le noyer, tout ras le mur
de votre chteau? Et que je m'crie: Veux-tu bien descendre, sacr
Fluteau! Attends un peu que je te dnonce  la gendarmerie pour voler
les noix de ma'me Plant!

--Comment! Fluteau me vole mes...

--Attendez donc! que vous tes donc presse! Voil-t-il pas que
j'entends une voix de vipre qui me siffle du haut de votre noyer:
Tire-toi, la vieille, et plus vite que a, ou je te tombe dessus! Et
savez-vous qui c'tait, ma'me Plant, voulez-vous que je vous dise qui
c'est qui tait dans votre noyer?

--Mais certainement.

--Je vous le dirai bien! mais donnant, donnant. Si je vous le dis,
vous me laisserez tranquille avec mes chvres...

--Mais allez donc! allez donc!

--Eh bien, c'tait le gars  ma'me Franois, la servante  M. le cur
de la Ville-aux-Dames. Faut point bruiter a, ma'me Plant, a ferait
peut-tre du tort  la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui
causera plus de dommage que de bien en faisant comme a la navette de
chez M. le cur chez votre vieille tante Gillot...

--Comment! la navette?... comment! la tante Gillot?...

--Oh! ma'me Plant veut me faire jaser! Vous ne seriez pas la seule 
ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a  monsieur
le cur de la Ville-aux-Dames: meubles, linge, vaisselle, bois de
chauffage, et tout le fourniment... Je ne parle pas de ses perdreaux,
parce que a, c'est des btises, mais ils font tout de mme de jolis
rtis  la table de monsieur le cur... Je sais bien que tout a,
c'est en vue de son salut, comme on dit,  cette chre demoiselle.
Aprs a, me voil, moi, que je cause, et que je cause... mais je ne
garantis rien, non, ma'me Plant, je ne garantis rien.

--C'est bon! dit Flicie.

En rentrant  la maison, elle fut saisie par ses douleurs; elle se
tordait sur le canap d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le
ton de la paille. Elle voulait aller elle-mme chez la tante Gillot,
o personne n'avait pntr depuis des annes. Mais elle ne trouva
point de rpit. Le lendemain, qui tait un dimanche, elle sortit, tout
habille pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calche. On
l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et
de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle ft rentre.

Quand elle parut  la petite porte de la cour, sa figure tait
bouleverse. Elle monta rapidement dans la voiture o nous tions
installs et se pencha  la portire:

--Allez, et ne nous faites pas verser.

Puis elle se proccupa; elle demanda  sa soeur:

--As-tu bien recommand  ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche
au cur ni  madame Franois?

--Oui, oui; ne te fais donc pas tant de mauvais sang!

Mesdemoiselles Victoire et Adlade, par une vieille habitude de
modestie, allaient  la messe en carriole,  la Ville-aux-Dames,
tandis qu'on nous menait en calche au chef-lieu de canton.

--Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot?

Grand'mre ouvrit ses yeux peureux et cependant toujours rsigns
d'avance.

--J'y ai vu le dsert!... On lui a tout pris; on l'a ronge jusqu'
l'os; il lui reste un bois de lit et la paillasse.

--Mon Dieu! mais c'est abominable!

--Oh! nous allons avoir tantt une jolie scne avec le cur!

--Avec le cur!... Flicie, tu n'y penses pas!

--J'y pense si bien que je fais faire un crochet  la voiture sur la
Ville-aux-Dames, aussitt aprs la messe de Beaumont. Non, non, je
n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos; j'en aurai le
coeur net; je saurai ce qui s'est pass.

Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit
l'agglomration des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se
presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval,
et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux
vifs.

Flicie et grand'mre adressaient des bonjours  droite et  gauche
lorsqu'elles apercevaient quelque personne de connaissance: une dame
endimanche, avec sa fille, qui se faufilaient  travers la foule,
s'escrimant  mettre un dernier doigt de gant, la main encombre du
paroissien  tranche d'or; des fournisseurs sur le pas de leur porte;
des fermires assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de lgumes;
ou des messieurs avec qui l'on tait mal, et qui saluaient cependant
ces dames, d'un geste sec. Et c'taient des tours de hanches, des
inclinaisons d'chine et des oeillades tantt rvrencieuses et
tantt familires, renouvels  la mme heure, au mme endroit,
cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs
interminable, on changeait des signes de tte, mesurs et gradus
selon la chaleur des relations.

Ce jour-l, aprs l'office, nous vmes pour la premire fois la
crole. Elle passa, en charrette anglaise,  ct d'une longue dame
blonde qui conduisait elle-mme.

Madame Pergeline la montra  grand'mre en disant:

--La voil!

--Qui donc?

--Ah! si votre gendre tait l!...

--Mon gendre?...

--Je veux dire que M. Nadaud, qui aime la socit distingue, n'aurait
pas manqu de lui tirer son coup de chapeau...

Flicie pina les lvres en regardant s'loigner la charrette
anglaise, et elle dit:

--On se demande o ces gens-l vont chercher de l'argent pour payer
des toilettes aussi bouriffantes.

--Pour la blonde, dit madame Pergeline, ce sont des gens qui remuent
l'or  la pelle. Mais on prtend que celui qui pousera la crole la
prendra nue comme le revers de la main.

Et nous remontmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour  mon
pre, toujours trs occup le dimanche. Je traversais la salle des
clercs bonde de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon pre se
tenait souvent debout, consultant son rpertoire, le porte-plume 
l'oreille, et j'attendais qu'il prt garde  moi; quelquefois il tait
appliqu  former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait
de petits disques de cuivre  alphabet circulaire. Il m'embrassait et
me disait: Bonjour, gamin! et:  demain soir!... Car il venait 
Courance  jours fixes. Je m'en retournais  la voiture o Flicie,
qui s'impatientait vite, me disait rgulirement: Allons, monsieur le
lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas.

Aujourd'hui, elle avait la fivre: elle prparait  l'abb Fombonne
un plat de sa faon.

On pntrait chez le cur de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un
long fil de fer agitait la sonnette  porte de l'oreille de madame
Franois; un autre fil touch par elle, de la cuisine, lui permettait
d'ouvrir sans se dranger.  peine avait-on mis le pied dans le
potager du presbytre, que l'on apercevait de loin, sous un auvent
orn de bois dcoup, madame Franois, une main en abat-jour sur
ses lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur
dominicale.

Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes,
Flicie fit remarquer:

--Madame Franois n'est pas sous l'auvent...

La porte du salon se trouvant entre-bille, nous vmes mesdemoiselles
Victoire et Adlade, assises cte  cte sous une lithographie de
Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer l, en
attendant que Pidoux, qui les conduisait, et termin ses affaires.
 notre entre, elles prirent une mine si trange que Flicie ne put
s'empcher de leur demander:

--Qu'est-ce qu'il y a?

--Mais, rien du tout, Flicie, rien du tout.

--Je suis sre que vous avez parl  madame Franois!

--Parl? mais de quoi donc, Flicie? Je te jure...

--Ta, ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mre Fluteau!

Et Flicie frappa du poing sur un guridon o un jeu de cartes tait
pos. Les petits rectangles au dos bleu gras volrent par la pice.

Ces demoiselles eurent peur; elles se ratatinrent sur le canap.

--coute, Flicie, dit mademoiselle Adlade, c'est vrai; nous l'avons
avertie parce que nous avons eu piti d'elle...

--Ce n'est pas vrai!--s'cria Flicie, accoutume aux dtours qui
prcdent la vrit.--Je vais vous dire, moi, comment cela s'est
pass: c'est elle qui, en voyant vos ttes de l'autre monde, vous a
tir les vers du nez!

--C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allges, heureuses, au fond,
de n'avoir plus rien  dissimuler.

Mais elles s'aplatirent de nouveau,  l'entre de madame Franois.

L'accuse arrivait  pas de loup, chausse de ces bottines de drap
mat,  la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent
faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma aussitt
la porte sur elle en teignant le bruit. Et, pour la premire fois,
on lui vit ter ses lunettes bleues. Ses yeux dlicats taient tout
roses. Elle croisa les mains sur sa bavette, soigneusement pingle,
dans une attitude emprunte aux images de dvotion; et elle s'inclina,
comme  l'glise. Elle releva les yeux sur Flicie, tout droit. Elle
tait si propre que, ds le premier aspect, on se dfendait de lui
imputer une mauvaise action.

--Me voil, madame Plant, dit-elle. Voyons donc, il faut tcher de
nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le cur mange sa
ctelette... Alors, c'est  cause de mademoiselle Gillot que vous tes
fche comme a? Mais, ma chre dame, elle nous a donn tout de la
main  la main: il n'y a personne pour m'opposer un dmenti.

--C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout
extorqu morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais t
prodigue de son bien.

--Pardi! madame Plant, vous n'tes point sans savoir, aussi bien que
moi, que qui ne demande rien n'a rien... C'est-il pas les impies et
les francs-maons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir
l'glise? Eh! mon bon Jsus, si je n'allais pas quter chez l'un chez
l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses
saints aillent, comme on dit, sauf votre respect, le derrire tout nu!
Voyons, madame Plant, faut tre raisonnable. Voil trente ans bientt
que je sers chez ces Messieurs; vous m'en croirez si vous voulez,
c'est la premire fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'glise
du bon Dieu. Dfunt ce pauvre monsieur le cur de Chaumussay me l'a
dit de sa bouche en rendant son dernier soupir: Madame Franois,
qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte;
mais, depuis que vous tes entre au presbytre, je n'ai jamais manqu
de rien, et j'ai toujours dn comme un archevque. Notre-Seigneur
vous en donnera la rcompense. Voil comme il a parl, monsieur le
cur de Chaumussay...

--Il ne s'agit pas du cur de Chaumussay; il s'agit d'une vieille
femme que vous avez dvalise!

--Si on peut dire! madame Plant! C'est-il bien vous que j'entends
me parler comme a! Mais, je lui aurais corn aux oreilles,  votre
vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les
aurait envoyes par le messager! Voil ce qu'elle aurait fait, madame
Plant! Autrement, elle se serait crue damne pour son ternit.

--Qu'est-ce que vous me chantez l? C'est vous qui lui avez mis ces
ides-l dans la tte!

--Moi! ma bonne chre dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une
malheureuse servante; je n'ai seulement point appris  lire et 
crire: comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot,
qui est d'une famille riche,  des ides qu'elle n'avait pas?...
Voyez-vous bien, madame Plant, les paroles de dfunt monsieur le
cur de Chaumussay sont l: Madame Franois, Notre-Seigneur vous en
donnera la rcompense. Voil des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il
qu'il a dit a, monsieur le cur de Chaumussay? C'est parce que le
bon Dieu lui a souffl au moment de mourir: Madame Franois t'a
donn tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs
d'conomies, et bien placs, en bons billets,  cinq du cent: elle les
a mis dans ton mnage. Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu
qui lui soufflait a! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le cur
n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui; non! si a
n'avait pas t le bon Dieu qui est toujours l  fureter dans les
coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir
seulement dit merci!... Faut point vous tourmenter, madame Plant:
s'il y a une rcompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs
dans l'glise, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous
demande bien pardon, voil monsieur le cur qui tape sur son verre...

Elle tourna sur les talons et disparut. Flicie demeura abasourdie.
Mais grand'mre et ces demoiselles avaient t touches du premier
coup par l'accent de vrit qui marquait le discours de madame
Franois:

--Tu vois, c'est une brave femme.

--Comment! une brave femme? s'cria Flicie; mais vous avez donc perdu
le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour
faire manger des ctelettes  son cur! Et vous trouvez cela superbe,
vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des ctelettes, lui? Est-ce
qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dner comme un
archevque, lui? Mais, rpondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas
qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec
ses paroles du cur de Chaumussay? Je voudrais vous y voir,  dfendre
votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le
sou!...

Grand'mre et ces demoiselles restaient muettes: on ne rpliquait
jamais  Flicie. Elle allait et venait  grands pas dans le salon
du presbytre. Devant chaque sige, il y avait un tapis de la largeur
d'une assiette, compos de petits hexagones de draps multicolores.
Elle les dplaait, et grce  son got de l'ordre, les replaait 
mesure, du bout du pied, malgr son emportement.

Soudain, elle s'arrta devant un bureau d'acajou orn de cuivres
opulents. Elle rappelait le chien en arrt. Elle bondit et toucha le
meuble si brusquement qu'une des six tasses  caf qu'il portait tomba
et se brisa. On sursauta; mais Flicie criait:

--Le bureau du grand-pre Gillot!

--Flicie, voyons, Flicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale!

--Mais le voil, le scandale, le voil! Je vous dis que c'est le
bureau du grand-pre Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc
plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous
tes l,  vous regarder comme des chiens de faence!

Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mre avait vu
vendre le sien quatre fois. L'indignation de Flicie ne les gagnait
point.

--Mais, hasarda grand'mre, madame Franois t'a expliqu...

--Il n'y a pas d'explications devant a! On vous fait avaler tout ce
qu'on veut avec des explications, mais devant une pice  conviction
ce n'est plus possible. On nous a vols. Qu'on aille me chercher
Pidoux: il va me remporter ce meuble-l, tout de suite, dans sa
carriole, chez mademoiselle Gillot.

Et elle touchait de nouveau le bureau de famille; elle en maniait et
faisait claquer toutes les poignes de cuivre; elle se cognait les
doigts contre sa proprit.

--Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais.

Elle se prcipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de
l'ouvrir: monsieur le cur entrait.

On vit, dans le jour clair du corridor, sa grosse bedaine, o des
miettes de pain taient encore attenantes; il y en avait un chapelet
aux grains blonds dans un des plis de la ceinture remonte jusque sur
l'estomac. Tout rayonnait en lui: sa bonne face rouge et rjouie, son
large nez gras, ses yeux d'enfant.

Il ouvrit les deux mains de chaque ct du corps, de ce geste
accueillant et tendre qu'on prte au bon pasteur. Son regard contenait
la plnitude du bonheur et de la bont. Il souriait comme une mre
qui va embrasser ses enfants. Ses cheveux blancs lui dessinaient une
espce d'aurole. Pour tous les gens qui taient l, assurment, il
tait Dieu lui-mme.

--Madame Plant!--pronona-t-il de sa voix grasse,--madame Plant
est chez moi avec toute sa chre famille! Et on ne m'avertit pas! Je
mettrai un de ces jours ma gouvernante  la porte,--dit-il, en riant
de tout son coeur,--car,  supposer que notre saint-pre le pape
s'avise de venir me faire visite, elle ne me prviendrait pas pendant
mon djeuner!

Le flot de sa bonhomie coulait. Sous une pareille fracheur, quelle
colre ne se ft amollie? Flicie, surprise et dpite, se taisait.
Elle ne savait plus que penser ni que dire vis--vis de cette
puissance presque mystrieuse.

--Me ferez-vous l'honneur de demeurer un petit instant? ajouta-t-il.
Vous n'avez pas djeun, sans doute, mesdames? Accepteriez-vous un
biscuit tremp dans un doigt de vin?

Il allait de l'une  l'autre, innocent jusqu' l'vidence; il portait
l'odeur de la campagne et de la sant physique; il rpandait aussi le
parfum de l'espoir cleste. Une heure ne s'tait pas coule depuis
qu'il avait quitt les habits sacerdotaux. Il fit partir, d'une
chiquenaude, la blonde guirlande des petites miettes de pain fixe 
la ceinture, enfona sous l'charpe de soie ses gros doigts ronds, et
se carra au milieu de ces femmes mues.

Mesdemoiselles Victoire et Adlade toussaient, caquetaient, disaient
des paroles sans suite, dans l'intention de couvrir on ne savait quel
mot menaant. Flicie n'allait-elle pas clater? Qu'allait-il advenir?
Et c'taient elles et grand'mre, habituellement silencieuses, qui
faisaient le plus de bruit.

Le cur leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes: un
cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il
toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome: un don de madame
la comtesse de la Frelandire. Il remarqua la tasse brise, dont les
morceaux gisaient sur le sol.

--Qui est-ce qui a fait a? s'cria-t-il. Madame Franois aura encore
laiss entrer Minet. Il est impossible de rien conserver, ma
parole d'honneur! Ou vous brise tout jusque dans la main: c'est une
drision...

--Ne vous fchez pas, monsieur le cur, dit Flicie; c'est moi qui
l'ai casse, tout  l'heure, en portant la main sur ce bureau... Je
suis bien maladroite.

Le cur s'excusa. En ce cas, ce n'tait rien du tout, une bagatelle.
Cependant, il considrait du coin de l'oeil les ruines de la tasse 
caf:

--Ce service,--dit-il, en baissant la voix,--me vient, vous ne le
croiriez pas, mesdames, d'une famille trangre et, qui pis est,
hrtique! Oui, mesdames,--ajouta-t-il en faisant de gros yeux,--ceci
est un prsent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme
les Pope. J'ai t trs sensible  cette attention d'une famille
infidle. Qui sait? c'est peut-tre le premier pas de la brebis gare
vers le bercail.

--Je suis d'autant plus aux regrets, dit Flicie.

--J'ai plac ce magnifique service,--continua le cur avec une
ineffable candeur et une intention flatteuse,--sur le plus beau meuble
qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante; c'est
un parent  vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau.

Tout le monde trembla. Flicie raviva un instant la flamme de ses yeux
colres.

--Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la gnrosit...

 cent lieues de souponner un reproche, le cur l'interrompit:

--Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il; elle fait pour l'glise
ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gr.

Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute
arrire-pense, que les plus farouches eussent t dsarms. En
vrit, si Flicie lui et exprim ses reproches, il n'et pas
compris. Il n'y avait plus qu' s'en aller.

Le bon cur, le sang au visage, s'extnuait  ramasser les parcelles
de la tasse brise.

--Allons!--dit Flicie en lui tendant la main,--monsieur le cur,
je vois bien qu'il faudra que je rpare ma maladresse en vous priant
d'accepter un service complet.

Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent
embrasser Flicie qui avalait son dpit et leur disait:

--Ah ! mais qu'avez-vous?

Madame Franois se montra  propos pour reconduire ces dames. Elle
glissa dans l'oreille de Flicie:

--Vous voyez bien, madame Plant, il ne s'agit que de s'entendre.

Flicie se tapit au fond de la calche et ne dit rien le long de la
route. De temps en temps elle penchait  la portire sa tte diaphane
et ses yeux de poule pourchasse, afin de surveiller la carriole,
parce que Pidoux tait ivre.

Grand'mre, qui rcitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa
soeur:

--Mais ne te tourmente donc pas tant!




VII

LES FEUILLETS DU CALENDRIER


Cette dfaite fut extrmement pnible  Flicie. Son amour-propre dj
bless par l'affaire de Gruteau, qui n'en tait qu' ses dbuts, se
trouva tout  vif pour endurer la nouvelle preuve. Elle en exagra
l'importance. Elle ne voyait que ruse et spoliation du haut en bas de
l'chelle sociale. Dans l'intervalle de ses crises de nerfs, elle se
mit  vrifier de vieux comptes. Elle se rappelait tout  coup telle
et telle circonstance o l'on avait d la voler; elle convoqua 
plusieurs reprises ses mtayers. Ensemble ils exeraient leur mmoire
et exhumaient d'anciens cours de marchs, en regardant en l'air,
les yeux vers les taches de rousseur du plafond. Le pire tait que
l'incident de la Ville-aux-Dames troublait sa foi qui, sans tre vive,
lui laissait l'espoir d'occuper l-haut, avec l'indulgence de Dieu,
un petit coin,--oh! de moindre importance que Courance, probablement,
elle n'tait pas exigeante,--mais qui serait bien  elle et qu'elle
administrerait de faon  difier le souverain matre... Et, moins
elle tait certaine de la vie future, plus elle se cramponnait  la
prsente qu'elle sentait lui chapper par la maladie.

Elle m'enseignait le respect de la terre et l'amour de tout objet qui
contribuait  donner  Courance sa physionomie. Elle m'inculquait les
vertus conservatrices:

--Mon petit, mfie-toi des ides nouvelles: des fariboles!

Et je me trouvais mal  l'aise pour lui parler de ma petite cousine,
comme le voulaient grand'mre et ces demoiselles: car je sentais
que, pour Flicie, cette famille de Philibert tait une intruse qu'on
essayait de pousser  Courance afin de partager la proprit.

Depuis son mariage, Philibert se permettait, dans sa correspondance,
de timides allusions aux siens; il crivait Adrienne tout
court, pour dsigner sa fille; il parlait de sa femme, mais avec
discrtion.  table, quelquefois, quand cela n'allait pas trop mal,
grand'mre se risquait  prononcer: la petite Adrienne, ou: la
femme de Philibert, et c'tait trs hroque de sa part. Elle tchait
d'accoutumer les oreilles, aprs quoi les esprits suivent aisment.
Nous n'tions qu' l'entre de l'hiver et Pques demeurait la date
extrme. On avait le temps.


La veille de la Toussaint, en mme temps qu'on allumait le premier feu
et que l'on serrait dans une armoire le chapeau de paille de Flicie,
on disposait un paravent vis--vis la porte du corridor. C'tait un
crmonial immuable.  l'heure du djeuner, on entendait frapper  la
porte. Qui est l? Personne ne rpondait. On allait ouvrir, et l'on
ne voyait qu'une feuille de paravent en papier jaune,  vignettes,
et deux mains rouges. Cela s'avanait gravement, et, par derrire,
clatait tout  coup le rire de Valentine.

Elle dposait l'objet poussireux et l'essuyait, en soufflant dessus
 grosses joues. Une  une, les quatre feuilles taient dployes, et
l'on renouvelait connaissance avec les drles de bonshommes qu'elles
portaient, ainsi qu'on et fait avec de vieux amis. On y voyait des
compositions grotesques de Gustave Dor, au trait, de la fantaisie
la plus extravagante. Quelle joie c'tait de retrouver ces bals de la
banlieue parisienne au temps de Louis-Philippe, ces foires de village
avec un monsieur le cur rond comme un tonneau et des pompiers
casqus comme dans les vaudevilles! Une scne de bains de mer, ct
des hommes, ct des dames, passait pour trs divertissante: un
monsieur maigre, affreux et barbu enjambait la corde de sparation
et mettait en fuite un essaim de dames effarouches, dont deux
ressemblaient,  s'y mprendre,  grand'mre et  Flicie. Certains
animaux de Grandville avaient acquis,  la longue, l'importance de
vritables personnes: des professeurs du Conservatoire figurs par
des canards, des moineaux, des merles, dont les becs, large ouverts,
laissaient chapper des nues de triples croches. Deux dames
sarcelles excitaient une particulire sympathie: c'taient des mres
franchissant le porche du temple des Arts pour y prendre leurs
demoiselles  la sortie du cours.  leur dhanchement,  l'attitude
penche de leur cou, on devinait et l'orgueil maternel et les charmes
des gracieuses petites qui faisaient l'objet de leur entretien.

J'appris  lire en dchiffrant les lgendes du paravent. Flicie me
tapait sur les doigts avec son petit couteau  quinine, lorsque
je n'pelais pas bien. On s'en rapportait  M. Laballue du soin de
parfaire mon ducation, le mercredi.

 quatre heures de l'aprs-midi, ce jour-l, Flicie commenait 
croire qu'elle entendait sa voiture et envoyait Fridolin ouvrir la
grille. Grand'mre hochait la tte:

--Tu vois bien que Mirabeau n'aboie pas...

--Mirabeau? il est sourd. Son matre le tuera  le faire engraisser
comme une volaille.

Et on prtait l'oreille: on n'entendait plus rien.

J'appliquais le nez et les deux mains contre la vitre froide de la
fentre, et, jusqu' ce que la bue ft paisse, je regardais le ciel
gris, la terre et les arbres dnuds, et des moineaux qui venaient,
en ppiant, tout prs de l, picorer les miettes du djeuner. Soudain,
Mirabeau, qui semblait dormir, allong devant le feu comme un rti, se
levait brusquement, grommelait, allait  la porte en agitant la queue.

--Cette fois..., disait Flicie.

Et elle tait heureuse de revoir son Sucre-d'Orge.

Leur amiti se perdait dans la nuit des temps, prtendaient grand'mre
et ces demoiselles qui en taient jalouses. Elle provenait de ce que
M. Laballue tait doux. Lui seul savait recevoir, sans se rebiffer
jamais, les vivacits de Flicie. Cette amnit, par un effet
contraire, nous exasprait presque tous.

Quand M. Laballue faisait la lecture aprs le dner, l'oncle Plant
allumait son bougeoir et s'en allait en grognant dans son pavillon
du bout du monde; grand'mre prenait son chapelet, ces demoiselles
s'endormaient. Il lisait, du mme ton onctueux et admiratif, les
_Contes  ma fille_, de Bouilly, et _Paul et Virginie_, du Chnedoll
ou du Chateaubriand; des vers de Lamartine ou des vers de Madame
Amable Tastu. Quelquefois, M. Laballue repartait dans la soire; mais
l'hiver, et surtout au temps de la chasse, il couchait et restait
jusqu'au jeudi soir. L'oncle Plant refusait de lui prter son chien;
c'tait le seul acte de protestation qu'il se permt.

L'opposition  Sucre-d'Orge s'tait attnue, ces derniers temps,
parce qu'on avait beaucoup  obtenir de Flicie, et que l'on comptait
la prendre par son grand ami. Peu s'en fallt qu'on ne lui ft la
cour. Comme il tait sans rancune et trs sensible  la flatterie,
il se laissait gagner. Ce fut grce  lui que l'on dcida la malade 
recourir  un clbre mdecin de Tours nomm Gurineau.

Quelle affaire! C'tait la terreur de Flicie qu'un homme habile lui
dcouvrt une affection mortelle. Avec toute son nergie, elle
avait une peur terrible de mourir. Et elle aimait  se reposer sur
l'ignorance du docteur Lveill qui se contentait de lui dire: C'est
nerveux, et la gavait de drogues ordinaires. M. Laballue, qui ne
prononait jamais un mot plus haut que l'autre, s'leva un soir comme
un ouragan soudain et dit:

--Votre docteur Lveill est un ne!

Et, trois mercredis de suite, il dveloppa cette proposition.
Lui-mme se chargea d'aller  Tours pressentir le docteur Gurineau
et finalement l'amena, avec le concours du mdecin de Beaumont. On
m'avait ordonn de rester  jouer dans la cour, sous le marronnier, le
temps que durerait la consultation. Le cheval de M. Lveill et
celui de M. Laballue, non dtels, labouraient le sol, sous l'oeil de
Fridolin. La Boscotte, la cuisinire ou Valentine venaient tour  tour
informer le domestique mle de ce qui se passait  l'intrieur. Elles
lui parlaient, la main en cornet sur la bouche. Fridolin recevait ces
communications d'un air impassible; il flattait de la main les naseaux
des deux btes et aspirait l'air vif, du coin de la lvre. La mre
Pidoux, qui tait craintive, vint gratter  la petite porte jaune et
demanda:

--Croyez-vous qu'elle en rchappe?

Les deux mdecins sortirent enfin; ils dposrent chacun une petite
pice dans la main de Fridolin et montrent en voiture.

On ne fut pas plus avanc. Le docteur Gurineau n'avait rien ordonn,
sinon d'interrompre l'usage des mdicaments. Flicie dit qu'il tait
un charlatan: il ne lui inspirait aucune confiance, et c'tait de
l'argent jet par la fentre. Et,  cause de cette visite du mdecin
de Tours, on vint de quatre lieues  la ronde s'informer de sa sant,
ce qui la mit dans tous ses tats.


Elle surmonta ses douleurs. L'ide de la dchance lui tait
intolrable. Au coeur de l'hiver, elle se montra comme par le pass
dans ses mtairies. Coiffe d'un chaud bonnet noir, emmitoufle d'un
long chle,  la main son parapluie ou sa canne  corne d'or, elle
arpentait les chemins et les sentiers et enfonait ses galoches dans
le purin des cours de ferme.

Parfois, son mal l'arrtait, et elle s'appuyait du coude contre
un noyer, esprant toujours vomir le crabe qui lui rongeait
l'intrieur, puis, les yeux inonds,  la suite d'efforts atroces,
elle tirait de sa poche un flacon qui ne la quittait pas, et buvait 
mme l'eau de mlisse des Carmes.

--Ne te tourmente pas, mon enfant, disait-elle; quand on est vieux,
vois-tu, on a ses petites misres... mais il faut accomplir son devoir
jusqu'au bout.

Et nous marchions contre la bise, car il s'agissait de savoir si les
maons travaillaient  la grange de Pnilleau, qu'une tempte avait
endommage.

Arrivs  pinay, elle me disait de rester l, de peur d'abmer mes
souliers; et elle s'avanait toute seule au milieu des travaux. Elle
relevait ses jupes ou les ramenait tout  coup entre ses genoux serrs
et se plantait sur le sol grmilleux et blondi par la chaux vive. Elle
mesurait de l'oeil l'ouvrage excut depuis la veille, et, du bout
de sa canne, donnait des indications en appelant chaque homme par son
nom.

--S'ils ne savaient que je reviendrai demain, ils ne feraient pas
oeuvre de leurs dix doigts!

Nous retournions souvent  travers champs, par le plus court, parce
que le soleil, tout ple, comme un grand chapeau de paille d'Italie,
descendait l-bas, derrire les peupliers nus de Gruteau. Nos pas
martelaient la terre gele. Des vols de corbeaux s'levaient,  longue
distance, en croassant, s'abattaient, se relevaient, pour s'abattre
encore, pareils  un grain noir qu'un grand semeur invisible, et
marchant  pas compts, et sem dans le ciel d'hiver.

D'ordinaire, nous rentrions sans sonner, par la petite porte des
communs, et nous passions par la cuisine. Un jour, Clarisse et la
Boscotte nous y accueillirent avec des yeux lourds et gns, et
Flicie vit Pidoux qui se tenait tapi prs du foyer, touchant la bote
de sel gris. Il tournait son chapeau entre ses mains et il dit:

--C'est moi, que je venais, ma'me Plant, rapport  bien des choses,
depuis le temps qu'on ne se cause plus...

Elle le laissa parler, pendant qu'elle changeait de chaussures.

Il fut promptement question du moulin. Elle lui montra la porte.

--C'est pas pour vous fcher, ma'me Plant; voyons donc! On avait
l'habitude de vous demander conseil quand on tait dans l'embarras;
voil donc tout chang,  c'te heure?

--Est-ce que vous m'avez demand conseil quand vous avez t mettre
deux mille francs dans la poche de M. Fantin?

--Allons! ma'me Plant, vous voulez rire! Votre beau-frre ou bien
vous, voyons! c'est-il pas la mme chose?

Elle frappa la table de cuisine d'un grand coup de canne qui branla
les paules de tous et fit vibrer les cuivres. Elle savait o le
paysan voulait en venir.

--Une fois pour toutes, dit-elle, entendez-le bien: je ne fais honneur
qu' ma signature.

Mais elle pensa que Pidoux pouvait connatre quelque chose de
nouveau sur l'affaire; et la curiosit l'emporta. Elle lui permit de
s'expliquer.

Il tait surtout indign de ce que le vieil oncle Goislard se portt
trs bien. L'agent voyer de Beaumont arrivait justement de Langeais et
il avait vu le bonhomme passer fort gaillard dans sa petite voiture.

--Ce n'est pas a que nous avait dit votre beau-frre... Dame! s'il
ne se dpche pas d'hriter, il pourrait bien se trouver mal  l'aise
pour payer ses billets  six mois...

--Il a sign des billets  six mois? demanda Flicie.

--a se dit. J'aime mieux que a soit  d'autres qu' moi, mais c'est
tout de mme dommage pour le pauvre monde de voir son argent couler
 la rivire... sans compter que a ne fait pas de bien non plus  la
famille...

--Que voulez-vous dire?

--Rien, ma'me Plant, rien du tout. Je n'ai point en vue de vous
offenser.

Il revenait  son ide fixe: savoir si Flicie laisserait protester
les billets. Il reprit:

--Ce n'est pas non plus pour critiquer ce qui se fait  Gruteau
pendant que nous sommes l  causer, vous et moi, ma'me Plant; il n'y
a point de danger que je me mle de ce qui ne me regarde point...

Et il attendait l'effet de ces petites piqres  la curiosit de
Flicie. Elle l'interrogea elle-mme:

--Qu'est-ce qui se fait donc  Gruteau?

Il entra dans mille dtails. Grand-pre Fantin commandait des travaux
gigantesques; il bouleversait le rgime des cultures autour du moulin;
il remplaait la meule de pierre par des cylindres d'acier; et, entre
autres amliorations, voulait irriguer un plateau situ  quelque
vingt mtres au-dessus du niveau de la rivire. Dans tout le pays, il
tait dj question de la machine lvatoire.

--Pour du beau matriel, c'est du beau matriel!... En cas que la
chose ne russisse pas  votre beau-frre, celui-l qui achtera le
tout au rabais ne fera pas une mauvaise opration...

Il fixait sur Flicie ses petits yeux brillants, en passant la main
sur la rpe d'une barbe de huit jours.

--C'est tout ce que vous aviez  me dire? interrogea Flicie.

--Pardi! ma'me Plant, j'avais  vous dire sans avoir  vous dire...
Une fois qu'on est  causer, on peut aller loin! Il y a bien aussi la
question de ma fille Valentine...

--Comment! la question de votre fille Valentine?

--Ma'me Plant ne veut pas me reprocher de m'occuper de mon enfant.
La voil bien instruite et bien duque,  c'te heure, c'est-il pas
la vrit? Et, pour ce qui est de la fracheur, elle en a, et de la
tournure, sauf votre respect,  faire fauter un vicaire... Vous pensez
bien, ma'me Plant, qu'elle n'est point sans tre demande...

--Qui est-ce qui vous l'a demande?

--C'est celui-ci et celui-l, pardi! Il ne manque point de galants
pour une fille dans sa position... Mais, pour ce qui est d'tre prt
 mettre sa signature au bas d'un papier, a sera-t-il celui-ci, a
sera-t-il celui-l? c'est selon la dot qu'elle aura.

--Vous avez une dot  lui donner?

--Ma'me Plant veut rire!

--Je n'en ai pas l'air.

--Alors, a sera pour une autre fois, ma'me Plant. On est de revue,
n'est-ce pas? Il n'y a point de rivire  passer de chez vous chez
nous. N'ayez pas peur, pour cette question-l, je dormons sur les deux
oreilles: M. Plant, qui est bien savant, n'est pas sans connatre
qu'on paie tout en argent comptant dans le monde o je vivons... On ne
lui fait point la malhonntet de croire qu'il ne sera pas gnreux...

Flicie tait assise devant le feu et prsentait  la flamme haute ses
pieds chausss de pantoufles. Elle se redressa et chercha de la main
sa canne, dont on l'avait dbarrasse. Je crois qu'elle en et fendu
le crne du paysan cynique et finaud. Dans le court moment que dura
son geste inutile, elle comprit la ncessit de se taire et de sembler
n'avoir pas entendu. Elle gagna la porte comme un automate, blme et
frlant la table et la huche, et elle dit:

--Bonjour, Pidoux.


Les heures de la triste saison tournaient au cadran de bronze, sous le
corps gracieux du Cupidon. Quand elles sonnaient, ces dames
levaient la tte sans interrompre leur ouvrage, et il se trouvait
invariablement quelqu'un pour annoncer le nombre des battements
du petit marteau. Le feu de bois sec ptillait; on confiait des
chtaignes  la cendre brlante; tout  coup cela sentait le roussi:
on se levait et secouait ses robes; ou bien une chtaigne faisait
explosion, et tout le monde se mettait debout. On tait sensible
au souffle du vent,  la moindre goutte de pluie au dehors; la
temprature tait l'objet d'une proccupation constante, et l'on avait
presque des battements de coeur lorsque, le temps s'tant mis  la
neige, on piait, les yeux au ciel sali, la chute tremblotante des
premires blancheurs.

Les flammes semblaient s'allonger dans la grande chemine,  mesure
que le jour baissait. Peu  peu, sur leur ouvrage, les doigts de ces
dames s'immobilisaient, et, avant que l'on se dcidt  allumer la
lampe, il s'coulait toujours quelques minutes durant lesquelles le
foyer nous clairait tout seul, pareil  un guignol o danseraient des
pantins rouges.

Grand'mre, frileuse, tenait les pincettes et, la main gauche pose en
guise d'cran devant les yeux, elle tisonnait. Elle tait sans rival
dans l'art d'asseoir une bche de fond contre la montagne de cendres,
de disposer en avant la bche moyenne retenue par la tige de fer, et
d'unir le tout au moyen de rondins vite embrass et dont il convient
de relever attentivement et une  une, les parcelles aveuglantes, au
fur et  mesure de leurs chutes. Parfois mme, et en face d'un feu
parfaitement quilibr, maniant son instrument favori, elle pinait,
dans le vide, des tisons imaginaires. C'tait lorsqu'elle suivait son
rve. Et alors, il lui arrivait de prononcer tout haut: J'en
connais qui seraient heureux de se chauffer l... Ce n'tait pas
compromettant; cela pouvait s'appliquer  beaucoup. Cela s'appliquait
 Philibert et  sa famille. Personne n'en doutait. Elle essayait
d'veiller un cho,  tout hasard, et mesdemoiselles Victoire et
Adlade, ses complices, louchaient  la drobe du ct de Flicie.

Les deux vieilles tantes n'approchaient point du feu, hantes
sans cesse par l'apprhension de l'incendie. Elles travaillaient,
infatigablement, chacune  un coin de la porte-fentre. Il fallait
les dranger pour passer au dehors; et, au moindre signe, elles
soulevaient leur petite installation et s'aplatissaient, s'effaaient.
Ah! si elles avaient pu ne tenir point de place!

Un de ces soirs d'hiver,  la tombe du jour, nous remes la visite
extraordinaire de l'arrire-grand'tante, mademoiselle Gillot. Elle
venait remercier Flicie qui lui avait renouvel son mobilier,
reconstitu son trousseau, rtabli sa provision de bois.

Elle disparaissait tout entire sous un caban noir en usage chez
les femmes du pays, et dont l'ample capeline embobelinait sa tte
de centenaire. Elle tait couverte d'un semis de givre qui fondit
rapidement et mouilla tout. Aprs l'avoir approche, chacun s'essuya
les mains. On recourut  mille crmonies pour la contraindre 
s'asseoir, car elle avait la timidit des solitaires et se trouvait
trs incommode. Quand elle fut sur la chaise, il s'leva d'elle une
vapeur, comme du goulot de la bouillotte.

Elle se nourrissait l'esprit des prnes du cur de la Ville-aux-Dames
et de la lecture d'almanachs divers. La proccupation de l'avenir
absorbait toutes les facults de cette malheureuse qui avait achev
sa vie; elle voyait partout des prsages, et ses prsages taient
sinistres.  son avis, le ciel tait hautement courrouc contre
l'homme et rsolu  une vengeance exemplaire. Elle nous prdit cent
calamits.

 cette heure  demi tnbreuse, on finissait par y croire. Flicie
ordonna d'allumer la lampe. Mademoiselle Gillot qui se couchait
avec le jour, se retira, et on n'en fut pas fch. On la reconduisit
jusqu' la porte de la cuisine o on l'abandonna aux soins de la
Boscotte munie d'une lanterne.


Vers le milieu de dcembre, il tomba une grande quantit de neige. Les
routes devenues impraticables, nous fmes quinze jours sans voir mon
pre, et M. Laballue manqua un mercredi. Mais, lui, huit jours aprs,
venait  pied,  demi gel. On trouva cela trs bien. Flicie dit, en
se tournant vers sa soeur:

--Ce n'est pas ton gendre qui en ferait autant!

Et on levait les yeux vers la photographie de la morte, dont on avait
plac des agrandissements dans toutes les pices. On la plaignait
comme si le veuf l'et nglige ou trahie, en tmoignant pour la
famille moins de zle que M. Laballue. La calme figure nous regardait
de son cadre d'bne, la lvre souriante et les yeux graves, telle
qu'on l'avait connue. On n'et pu dire si elle souffrait ou si elle
tait heureuse. Chacun interprtait son visage  sa guise.

Du moindre geste du malheureux veuf on tait jaloux; on discutait des
jours entiers l'opportunit de ses dplacements; on lui faisait la
moue chaque fois que l'on avait vent d'un dner chez les Pope; on
piait les personnes qu'il pouvait frquenter chez M. Clrambourg;
afin de l'loigner du bureau de tabac, que de maux n'avait-on pas
prdits aux fumeurs! Un soir, M. Laballue affirma  table que l'on
connaissait l'amant de la dangereuse buraliste. On tressaillit.
Il nomma le receveur de l'enregistrement, petit homme bilieux et
vindicatif. C'est une des rares occasions o l'on put voir grand'mre
et Flicie pousser un soupir de soulagement.

En raison du temps que l'on avait pass sans voir mon pre, on
l'invita, avec quelque crmonie,  Nol. On l'attendait, malgr le
dgel qui laissait les routes en mauvais tat. La veille de la fte,
il envoya un mot disant que sa jument s'tait couronne en glissant
sur le pont. L'accident tait vrai; nous pmes nous en convaincre 
Beaumont, en sortant de la grand'messe. Mon pre quitta ses clients
pour venir jusqu' la calche prsenter ses excuses.

--Eh bien! dit Flicie, rien n'est plus simple: je vous envoie
chercher ce soir par Fridolin qui vous ramnera.

--Sapristi! je n'avais pas pens  ce moyen d'aller dner chez vous;
sans quoi je n'aurais pas accept ailleurs...

--Ah! trs bien.

On se regarda de part et d'autre, un peu embarrasss.

--Vous allez vous mouiller les pieds dans le ruisseau, dit Flicie en
relevant doucement la glace.  une autre fois!

--C'est cela, c'est cela,  une autre fois!

Flicie fit arrter la voiture devant le bureau de tabac pour acheter
des bougies, des allumettes, un jeu de cartes. Fridolin descendit
s'acquitter de ces commissions. On voyait, entre les cigarettes et les
pipes, une grande femme brune vtue d'un peignoir bleu, qui parlait
en faisant virer prestement ses petits paquets sangls en croix d'une
ficelle qu'elle coupa net, finalement, sur la lame du porte-bobine.
Quand Fridolin ouvrit la portire pour nous passer ses achats, il
nous dit, de ce ton solennel qui affectait de couvrir des secrets
diplomatiques:

--Parat qu'il s'en est fallu de peu que madame ne trouve pas 
acheter une demi-douzaine de bougies dans la ville, rapport au dner
de la maison Pope.

--Ah! fit Flicie.

Elle et sa soeur se regardrent.

Toutes les deux ensemble me demandrent si j'avais faim. Je savais ce
que cela voulait dire: si je n'tais pas trop press de djeuner,
on obliquait  droite au sortir de Beaumont et on allait l-haut,
c'est--dire au cimetire.

Nous avanmes entre les tombes. La boue nous avalait les pieds
jusqu'aux chevilles, et refermait d'elle-mme ses lvres gluantes sur
la trace de nos pas. De peur que je ne prisse un rhume, grand'mre me
permettait de marcher sur les pierres funraires, et elle me tenait
par la main lorsque je sautais de l'une  l'autre. L'endroit o ma
mre reposait tait entour d'un petit jardin sabl, et d'une grille
de fer, au pied d'un cyprs. Deux places rectangulaires taient
rserves, l'une  grand'mre, l'autre  Flicie, de chaque ct de la
dalle de marbre blanc o on lisait difficilement, entre les couronnes
 peine dfrachies: Marie-Flicie-Clmence... dans sa vingt-huitime
anne... Arrives l, les deux soeurs tombaient  genoux; elles
faisaient des signes de croix, elles croyaient prier Dieu; mais leur
me s'adressait directement  l'tre chri qu'elles n'avaient pas
encore compltement dsappris d'embrasser. Elles recueillaient dans
leur mmoire fidle sa jolie figure et ses mains; elles l'appelaient
par son nom: Marie... ma chre Marie... Elles lui demandaient pardon
pour celui qui, ce soir, allait dner chez les Pope.


Des deux dates de Nol et du jour de l'an que nous envisagions un peu
comme des phares dans notre nuit d'hiver, l'une tait donc passe sans
rompre la monotone tristesse de Courance. On n'y avait gagn qu'un
nouveau motif d'inquitude.

--Quand une anne se met  tre mauvaise, disait mademoiselle
Adlade, il ne faut rien en esprer de bon. Mais attendons le 1er
janvier: il n'y a rien de tel que de changer de calendrier.

Le 1er janvier, mon pre vint ds le matin afin de nous consacrer la
journe. Il tait de bonne humeur; il apportait des jouets pour moi
et des cadeaux pour tout le monde. Il amenait avec lui le facteur
rencontr sur la route. Celui-ci nous remit une grosse lettre de Paris
o l'on reconnaissait l'criture de Philibert.

L'enveloppe contenait trois lettres: une de Philibert, une de sa
femme, une de sa fille. Jamais ces deux dernires ne s'taient permis
une relation avec la famille. Nous fmes tous tmoins de l'motion de
Flicie lorsqu'elle distingua d'un coup d'oeil ces critures diverses.
Elle ne retint que la lettre de Philibert et en prit connaissance,
puis elle replaa le tout dans l'enveloppe et la glissa dans sa poche
en disant:

--C'est un peu long; je finirai cela plus tard.

Personne n'osa lui en demander davantage, mais on fut gn tout
le jour par cet vnement dont chacun s'efforait d'augurer les
consquences. Ces demoiselles et grand'mre s'interrogeaient dans les
coins.

--Qu'est-ce que tu en penses, toi?

--J'ai bien peur que le pauvre garon n'ait commis une imprudence.

--La lettre de la petite sauvera tout.

Les trois lettres taient contenues dans une grande enveloppe jaune.
Flicie l'avait plie en deux dans le sens de la longueur, et un bon
bout pointait hors de la poche. Il hypnotisait ces dames; elles le
suivaient des yeux quand Flicie changeait de place.

On supposa qu'elle ne voulait point rgler l'incident devant mon pre.
Aprs avoir tant dsir qu'il vnt, on tait presque impatient de son
dpart. Il dna et ne se montra point press. On l'avait rarement vu
si loquace.

Il ne fit aucun mystre de son dner de Nol; il disait merveilles de
la famille Pope. Le luxe de ces trangers l'exaltait. Comme notaire,
il connaissait leur fortune; il citait des chiffres normes, d'un
petit air narquois et familier.

--Leur fortune! leur fortune! s'cria Flicie, l'avez-vous vue? en
quoi consiste-t-elle?

--Dans l'exploitation des cornes de boeufs sur les rives du
Mississipi.

Flicie et l'oncle Plant se rcrirent. Hormis la terre et la rente,
ils ne concevaient pas que l'on pt faire fonds de quelque chose. Mon
pre, au contraire, s'tait promptement modernis au contact des
Amricains; il dfendait leur cause avec chaleur, vantait leurs
moeurs, proclamait leur supriorit, enfin semblait avoir dcouvert le
Prou. Mais on sentait trop qu'il se laissait blouir.

Sa belle-mre lui dit:

--Je vois que les Frelandire sont enfoncs!

Il eut pour les Frelandire un petit geste ddaigneux. Nous smes
plus tard que, sous le prtexte de ses attaches avec la famille
protestante, le marquis lui avait retir la clientle du chteau.

--Tout ce qui reluit n'est pas or, dit l'oncle Plant.

Hlas! ce n'tait pas en vain que mon pre tait fils de paysans
courbs sur le sol plat de la Beauce. Le plus maigre relief lui
semblait une montagne; tout chemin de montagne escaladait le ciel. Il
avait cru au djeuner du chteau; il donnait sa foi aux avances d'un
millionnaire qui tonnait le pays.

Vers neuf heures, il serra les mains et m'embrassa. On l'entoura
jusqu' la porte, par o venait un petit vent frisquet. Toutes ces
dames se garantirent en enfonant le cou dans les paules. Chacun
prta l'oreille au bruit de la voiture descendant l'alle des ormes;
on distingua nettement le choc de la grille de fer, le jeu de la
serrure sous la main ferme de Fridolin, qui cracha haut, comme
toujours. Cela fit dire  Flicie:

--Le vent a tourn.

Grand'mre toussa un peu, et risqua:

--Alors, a ne va pas trop mal  Paris?

Flicie comprit ce qu'on rclamait d'elle; elle avana la lvre
infrieure et fit des yeux qui ne signifiaient rien de bon. Elle vint
s'asseoir  la table qu'clairait la lampe et dit:

--Il faudrait au moins que j'aie mes lunettes.

Ces demoiselles bondirent; elles ttonnrent sur la chemine, sur la
console, sur le canap,  la recherche des lunettes. Flicie les tira
de sa poche en mme temps que l'enveloppe jaune. Le coeur battait 
toutes ces bonnes femmes.

Flicie lut la lettre de Philibert d'une voix volontairement monotone,
comme lorsqu'on veut paratre tout  fait dtach. De temps en temps,
elle prenait un petit ton boudeur. Elle relevait les yeux frquemment
au-dessus de ses verres de lunettes pour surveiller la lampe; sa fine
peau blanche et ride de femme nerveuse et toujours mue semblait
agite par des remous profonds; et ces ondes couraient et se
contrariaient sous son front, sous ses joues diaphanes, sous ce menton
jadis si gracieux, d'aprs le crayon de Langeais.

Philibert crivait des choses gentilles, avec l'humour et la libre
allure de sa parole. Sa mthode avait consist toujours  faire contre
mauvaise fortune bon coeur. Il ignorait les expressions amres; au
pire moment de sa dtresse, personne ne se souvenait qu'il se ft
plaint. Sa lettre rappelait les prcdentes: il jetait question de ses
travaux, que la famille ne prenait pourtant gure au srieux. Mais il
en parlait sans se dpiter, avec une srnit inlassable. Certaines
de ses phrases eussent pu paratre d'une ironie froce: celles o, 
l'aide des mots les plus simples, il vous donnait  entendre les pires
tristesses de sa condition. Mais non, il n'y pensait pas: il avait la
rsignation de sa mre. Il disait: J'ai vendu hier une frimousse de
femme au pastel, vue de trois quarts en arrire, avec une nom d'un
petit bonhomme de nuque un peu grasse et dore comme un poulet qui
cuit,  faire mourir de joie. J'ai su dessus pendant un mois. J'ai
pleur devant deux jours; a a t mes trennes. Mon brocanteur m'en
a donn cinq louis; c'est toujours bon  prendre... On retenait
seulement qu'il s'tait fait un mois de cent francs, et on haussait
les paules. Il est vrai qu'il n'crivait pas pour qu'on le comprt,
mais pour raconter ce qui tait.

Le ton ne diffrait pas de celui du paragraphe suivant o on lisait:
Nous sommes alls en bateau, dimanche, jusqu' Suresnes. Ah! le joli
soleil d'hiver!

 la fin de sa lettre, seulement, il disait:

Ma femme et ma fille, qui partagent mes sentiments, ont tenu  vous
en faire part elles-mmes,  leur faon. Ce sont deux bons coeurs
qui vous aiment. Ma foi, je ne crois pas que cela puisse vous tre
dsagrable.

Mesdemoiselles Victoire et Adlade soulignaient chaque mot par un
signe de tte approbatif. Elles approuvaient tout confusment sans
tre certaines de bien entendre, mais en vertu d'un systme; et elles
rptaient, chaque fois que la voix de Flicie baissait:

--C'est un brave garon!

--Comme il est bon! Comme il est bon!

Grand'mre, tournant le dos  sa soeur, construisait dans le foyer
les chteaux de ses rves et dissimulait l'moi de sa figure. Flicie
s'arrta un moment, aprs avoir lu les derniers mots de Philibert. Les
deux autres lettres taient dessous; elle les touchait de ses doigts
sans cesse agits. Une feuille de la dernire retombait, o l'on
distinguait une criture enfantine.

Flicie dit:

--Ah bien! moi, je suis fatigue; lisez donc a, vous autres.

Et elle tendit les deux lettres  qui voulut les prendre. Ces
demoiselles les saisirent sans trop savoir comment interprter la
dcision de Flicie. Elles cherchrent leurs lunettes. Pendant ce
temps, Flicie se leva. Elles se troublrent; mademoiselle Adlade ne
trouvait point son tui; mademoiselle Victoire carquillait des yeux
tout grands et n'y voyait goutte. Flicie ouvrit la porte:

--J'ai  parler  la cuisinire. Vous n'avez pas besoin de moi; vous
savez lire, je pense.

Tout tait perdu. Les deux pauvres demoiselles s'en rejetrent la
responsabilit:

--Tu es l qui te ttes sur toutes les coutures, aussi! Tu sais bien
que a l'impatiente!

--Je me tte, je me tte! Eh bien, et toi qui as tes lunettes sur le
nez et qui n'es pas fichue de lire un mot! Si tu avais commenc, elle
serait reste jusqu' la fin.

--Mais lisez donc!--fit grand'mre en se retournant brusquement, la
joue rougie par la flamme;--lisez donc, sinon elle va tre furieuse en
rentrant.

La lettre de la femme de Philibert tait trs insignifiante. On y
sentait les efforts de la malheureuse  remplir quatre pages sans
prononcer un mot compromettant; des brouillons avaient d prcder
ce texte, et il portait des ratures. La lettre de l'enfant tait
mouvante. Elle crivait:

Il ne faut pas m'en vouloir de mon criture, madame ma tante de
Courance, parce que je ne peux pas me tenir comme les autres pour
crire, et je suis couche jusqu' l'ge de quinze ans,  ce que dit
notre mdecin, Bilboquet, qui est Amricain et qui a un bien plus
drle de nom que celui-l, mais je ne sais pas l'crire. Papa
m'apprend  dessiner tout de mme, et il parat que je serai peintre
de plafonds, ce qui rapporte plus d'argent que le reste qui n'en
rapporte pas beaucoup. Et alors, je pense que, quand j'aurai une belle
couverture qui me cache et une toilette mirobolante, je pourrai aller
au Bois sans qu'on s'aperoive de ce que j'ai...

On avait tout lu, que Flicie causait encore avec la cuisinire.
Lorsqu'elle rentra, son premier regard fut pour la pendule.

--Dix heures! mais qu'est-ce que vous faites l? Il est temps d'aller
se coucher.

Elle alluma elle-mme les bougies ranges sur la console. Grand'mre
et ces demoiselles, mues et dsoles, les yeux pleins d'eau,
barbotaient et se dpensaient en vains mouvements. Une d'elles osa
dire, en tendant les lettres:

--Lis cela avant de t'endormir, Flicie!

Le ton avait une telle loquence qu'il n'tait pas possible de dire
davantage. On se coucha encore confiants dans le lendemain. Mais
Flicie ne fit plus jamais allusion  cette tentative d'introduction
de la famille lgitime. Elle dit seulement  sa soeur:

--Quand tu criras  ton fils, prviens-moi avant de fermer ta lettre.

C'tait pour y glisser un billet de banque.




VIII

INDULGENCE DE LA CHAIR


Les pauvres femmes s'agitrent du jour de l'An  Pques, et Dieu seul
connut tout  fait les complots touffs, les alarmes secrtes, les
timides rbellions et la sombre nergie que couvrit le battement des
ailes de leurs bonnets noirs.

Ces scnes se passrent dans la pice au meuble d'utrecht, sous le
geste du Cupidon et le sourire incertain de la disparue qui semblait
nous regarder de trs loin. On avait descendu du grenier d'anciens
journaux illustrs qui sentaient la poussire, la lavande et la souris
confusment. Je suivais, sur leurs images, la campagne d'Italie ou les
grimaces des semaines comiques de Cham, lorsque le vent tordait les
arbres du jardin, soufflait dans le corridor ou faisait trembler tout
 coup le paravent de papier jaune.

Grand'mre et ces demoiselles, trop bonnes pour dsesprer,
caressaient la conviction que toutes les difficults seraient
aplanies; ne sachant par quel moyen, elles tranchaient la question
par une date: Pques. Pques, c'tait le bon Dieu, le printemps, la
lumire; les causes justes devaient triompher  Pques. Elles
voyaient trs bien Philibert arrivant avec sa femme et sa fille. Elles
disposaient les chambres; elles savaient o l'on mettrait la petite
voiture sur laquelle l'enfant passait sa vie tendue. Est-ce que
Flicie ouvrirait la maison neuve? Une fois dcide, elle ne faisait
pas les choses  demi.

Le temps coulait et Flicie ne se dcidait point. Elle devenait si
malade que l'on osait  peine lui parler.  l'poque de Carnaval, on
pitinait encore sur place. Un vnement faillit tout perdre: c'est
que Philibert se fchait.

Lui, si patient et si humble lorsqu'on maltraitait son art, il s'avisa
d'tre susceptible lorsqu'il s'agit de sa femme et de sa fille. Il
regimba parce que la tante n'avait rpondu que par un envoi d'argent
aux deux lettres du 1er janvier. Trois mois on demeura sans nouvelles
de lui; on ne s'en inquitait pas trop, car il n'aimait pas crire.
Mais, vers la Mi-Carme, il avertit qu'il ne viendrait pas  Pques.

La lettre tait adresse  sa mre; il fallut la cacher  Flicie.
Ce furent des mots couverts, des rsolutions, des serments, des
manoeuvres dans les tnbres. Mesdemoiselles Victoire et Adlade
furent informes; M. Laballue sut la chose; on la confia mme 
l'oncle Plant. Que d'alles et venues! que de colloques dans les
coins! que de hem! hem! la main sur la bouche, lorsqu'on entendait
le pas de la matresse de maison! Tout le monde crivit  Philibert,
chacun de son ct, et  la drobe; on me tint la main pour tracer
quelques lignes suppliantes au bas d'une page. On affirmait qu'il
avait failli tuer sa tante; on le conjurait d'tre indulgent pour elle
en raison de sa sant dplorable. Il eut peur et crivit  Flicie
elle-mme une lettre trs convenable o il annonait qu'il arriverait
la veille de Pques, _comme  l'ordinaire_.

On respira; il semblait qu'on ft satisfait. Tel est l'avantage des
pires maux qu'aprs les avoir redouts, on se contente de l'tat
mdiocre dont l'inconvnient semblait d'abord mriter la guerre.

On vit donc venir Philibert seul, sans songer que cela mme
constituait une dfaite irrparable. En effet, si l'on n'accueillait
pas la nouvelle famille  la premire occasion qui suivait le mariage,
y avait-il espoir qu'on le ft jamais?

Philibert ne manifesta point de rancune  sa tante; il l'embrassa
tendrement, sous le marronnier, en descendant de voiture; et il
pronona sans acrimonie ses premiers mots:

--Ma femme et ma fille m'ont charg de tous leurs respects.

Mais il n'vita plus  aucun moment de parler de son intrieur. Les
noms de Marceline et d'Adrienne lui taient aussi frquents que ceux
de Riquet ou de Flicie.

On fut oblig de comprendre ce qu'il avait d lui en coter de se
taire: car son amour se rpandait avec toutes ses paroles. Flicie
disait: Oui, oui, sans ajouter jamais un mot d'encouragement.

Il s'encourageait tout seul. Il profitait du silence pour raconter
sa vie passe cte  cte avec Marceline et Adrienne. Bientt nous
connmes dans tous ses dtails le petit magasin de mercerie, situ
au bas de la rue Monsieur-le-Prince, qui les avait, dix ans durant,
aids  vivre.

Ce magasin de mercerie fit mauvais effet. Ces demoiselles elles-mmes
trouvaient qu'il et mieux valu n'en point parler. Non qu'elles
manquassent de modestie! Elles taient, toute leur vie, demeures
pauvres et  la charge de tel ou tel parent plus fortun. Mais jamais
l'ide ne leur ft venue qu'elles pussent exercer quelque mtier
rtribu. Ce prjug gisait chez ces filles de petits bourgeois aussi
profondment que chez d'authentiques duchesses.

Marceline ouvrait les volets  six heures, lavait les carreaux,
balayait la boutique, pour vendre six sous de fil dans la matine.
Son enfant devenue malade, elle avait d se multiplier. Elle avait
confectionn des robes, habill des filles du quartier latin.

--Elles venaient en cheveux, disait Philibert, et voulaient,  midi,
une toilette pour aller le soir au thtre.

--Assez! s'cria Flicie, nous n'avons pas besoin de tous ces
dtails...

Il revenait, malgr lui,  ces dtails. Il racontait la vrit, sans
adresse, donnant libre cours  sa reconnaissance envers sa femme
mconnue.

--Je l'ai vue, disait-il, excuter deux costumes dans sa journe: elle
courait au Bon March acheter des toffes, pendant que nous tions 
table.

Grand'mre fit observer que madame Besnier, couturire  Beaumont,
demanderait quinze jours pour un pareil travail.

Et on pensa  la couturire de Beaumont. La femme de Philibert n'tait
pas autre chose, malgr toute son activit. Et elle habillait des
filles. L'auditoire ne s'chauffait point.

--Si tu avais t raisonnable, si tu avais fait comme tout le monde,
cela ne serait pas arriv.

Mesdemoiselles Victoire et Adlade reprochaient  grand'mre de leur
avoir cach cette misre. Grand'mre, qui n'tait cependant pas fine,
avait flair que tout cela n'embellissait pas la cause de son fils.
Elle s'tait contente de dire: Je vous assure que sa femme a
beaucoup de mrite. En le rptant tous les jours, tandis que Flicie
ne disait rien, elle avait fini par monter les ttes.

Philibert parlait aussi sottement de sa fille. Il croyait lui gagner
des admirateurs en rapportant ce got naturel de la jeune Parisienne
pour la toilette, qui rjouissait son esprit artiste. Lorsqu'il disait
qu'elle faisait elle-mme ses chapeaux,  dix ans et demi, il avait un
geste des doigts qui vous dessinait la forme, un peu extravagante pour
la province; et le ravissement qu'on lisait dans ses yeux passait pour
une coupable excitation  la coquetterie. Il nommait les peintres
qui le suppliaient de laisser poser sa fille, tant elle tait belle.
Lui-mme venait d'envoyer au Salon un portrait d'elle, couche dans
une barque et mangeant des cerises. La mre et lui ne rvaient plus
que d'installer la petite voiture dans un coin de la salle o la toile
serait expose.

--Singulire prparation  la premire communion! dit Flicie.

Depuis que mesdemoiselles Victoire et Adlade taient retournes
insensiblement au parti de Flicie, elles avaient recouvr la paix qui
rside du ct du plus fort. Elles prouvaient un grand soulagement;
elles s'pargnaient la peine de penser, de rflchir, de juger,
d'adopter une opinion: elles ressemblaient aux enfants qui ont eu
peur, un instant isols, et se croient sauvs ds qu'ils se sont
bouch les yeux dans le giron de leur mre. Elles n'accordaient
plus aux rcits de Philibert qu'une oreille distraite, un peu gnes
seulement quand l'audition de ses misres devenait touchante et
faisait pleurer grand'mre.

Flicie y gagnait, de leur part, un redoublement d'attentions et
de soins, ce qui n'tait pas superflu, car son mal empirait. Il lui
laissait si peu de rpit qu'elle ne pouvait ni travailler ni lire,
et elle s'y reprenait  dix fois pour mettre  jour ses livres de
comptes. Le plus pnible tait pour elle de se montrer malade devant
ses gens. Quand un mtayer venait compter et que la douleur la prenait
en face de lui, elle tenaillait la table de ses doigts crisps
et faisait hu hu hu du bout des lvres, semblant poursuivre ses
calculs. Mais, plusieurs fois, nous l'avons vue sortir brusquement par
la porte du corridor, derrire le paravent. On n'osait pas la suivre;
on ne savait que dire. On entendait respirer l'homme sur les petits
sacs d'argent en grosse toile; chaque souffle poussait un peu plus
loin l'odeur d'ail qu'il exhalait. Un jour, comme elle tardait 
revenir, on la trouva affaisse dans le corridor, sur les marches de
l'escalier. Elle se releva brusquement:

--Ce n'est rien, ce n'est rien.

Elle rentra et reprit son addition.

Son aversion pour les mdecins dsesprait la famille. Elle ne
voulait mme plus voir le docteur Lveill. Elle fit venir de l'eau de
Lourdes: une caisse. Elle alla  Beaumont, un dimanche matin, avant
la premire messe, se confessa, communia. Puis elle but pieusement.
On parlait beaucoup d'un cur de la Charente qui gurissait. Elle
s'informa et pratiqua sa mthode. Elle s'appliquait, le soir,
sur l'estomac, des serviettes plonges dans l'eau bouillante. On
l'entendait crier; elle se brlait la peau. Le jour elle buvait une
infusion de feuilles de noyer; une grande bouillotte, tenue sans cesse
devant le feu,  distance, rpandait dans la pice ce parfum familier
des routes de Courance, qui rappelait nos promenades d't. On sut par
les journaux que le cur tait poursuivi pour exercice illgal de la
mdecine: elle cessa aussitt le traitement, prise de peur. Alors,
elle s'abandonna au mal, lui donnant toutefois deux ou trois ans avant
qu'il vnt  bout de son corps.

M. Laballue avait puis tous les arguments afin de la dcider  un
voyage  Tours. Ce n'tait pas en une sance, disait-il, qu'un mdecin
pouvait diagnostiquer la nature de sa maladie. Il connaissait une
maison, tenue par des religieuses, excessivement propre, o il tait
possible de se soumettre  un examen prolong des praticiens. Par la
chirurgie, n'obtenait-on pas aujourd'hui des rsultats merveilleux?

Flicie le regardait en dessous:

--Vous, vous savez quelque chose: le docteur Gurineau vous a dit ce
que j'ai.

Il jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien.

--Parce que, voyez-vous, s'il s'agit de m'ouvrir le ventre, j'aime
mieux mourir l, tout de suite. Moi, je ne demande qu'une chose au bon
Dieu, c'est de fermer l'oeil dans mon lit, chez moi.

Ses doigts, diaphanes comme la chair de ses joues, frmissaient
quand elle prononait: chez moi. Son regard, si clair, si prcis,
s'affolait  l'ide d'tre transporte chez des trangers.

--De quoi vous effrayez-vous? disait Philibert. Milwaukee a fait trois
oprations  Adrienne, ce n'est rien du tout.

--C'est celui qu'elle appelle Bilboquet? demanda Flicie.

--La petite ne se gne pas avec lui, dit Philibert, parce qu'ils sont
devenus deux grands amis.

On sourit,  cause du nom du chirurgien, et, en mme temps, on se
regardait  la drobe parce que c'tait la premire fois que Flicie
semblait se souvenir de la lettre du jour de l'An.

Elle sortait toujours dans l'aprs-midi. Sa volont la portait plutt
que ses jambes. Philibert nous accompagnait.

Le printemps venait  petits pas au-devant de nous; la campagne tait
frache et pure comme l'aube humide; un bl jeune et soyeux, qui
paraissait n du matin, jouait sous le vent; dans les chemins bords
de buissons gris encore, les fils de la Vierge vous chatouillaient la
figure; on et voulu mordre  mme et manger les blancheurs roses des
arbres en fleur.

Flicie marchait en s'aidant de la canne  corne d'or; elle regardait
 droite et  gauche ses terres ensemences; ses fines narines
palpaient l'air nouveau qui allait tirer les germes du sol.

Elle se tourna brusquement vers Philibert, qui ne parlait pas, et elle
lui dit  brle-pourpoint:

--Enfin, _elle_ vit, c'est un rsultat, cela...

--Qui est-ce qui vit, ma tante?

--Mais... la petite... ta fille...

--Ma fille! rpta Philibert.

Il restait la bouche ouverte. Jamais Flicie n'avait spontanment
daign faire allusion  sa fille.

--Alors, tu crois que c'est ton mdecin qui l'a sauve?

--Milwaukee? oui.

--Raconte-moi a.

Il reprit par le menu toutes les phases de la maladie d'Adrienne.

Quand il s'interrompait, Flicie murmurait:

--Il a fait a!... Et alors, qu'est-ce qu'elle disait, la petite?...
L'important, c'est que ces tres-l arrivent  vous inspirer
confiance... On l'endormait; et aprs, est-ce qu'elle souffrait?...
Comme cela, maintenant, vous tes  tu et  toi avec le mdecin?...
Et,  ton avis, toi, elle en reviendra?...

Il eut le tact de ne pas insister outre mesure, malgr son motion
qu'il contenait difficilement. Flicie le poussait sans cesse. Elle
ne voulait point paratre s'intresser trop au mdecin, et parlait
surtout d'Adrienne. Il comprenait le jeu de sa tante et n'pargnait
aucun loge du mdecin. Mais les deux sujets taient lis, et
Philibert caressait des yeux un horizon nouveau, inespr.

En rentrant  la maison, ils se turent, ce qui donna  leur
conversation l'importance d'un secret. Les femmes sentent vite cela:
grand'mre et ces demoiselles les regardaient l'un et l'autre en se
demandant ce qu'il y avait. Cependant, mme entre eux, Flicie et
Philibert dissimulaient et rusaient.  chaque promenade ils taient
aussi lents  aborder le sujet qu'intimement impatients d'y aboutir,
et ils employaient les dtours les plus maladroits. Je les coutais,
trop jeune pour sourire du comique de leur embarras, et je me disais:
Ce sera pour la route de corail... Non?... Alors, ce sera pour les
sapins d'pinay. Pas encore. Ce sera pour la Chaume! Quelquefois,
nous arrivions jusqu'au dolmen,  l'heure du retour, avant qu'ils
eussent trouv le joint.

Flicie n'ignorait plus rien de la petite Adrienne; elle tait difie
sur le compte de Milwaukee, au point de le croire capable de miracles:
et ils n'avaient pas encore parl franchement.

Vers la fin du sjour de Philibert, nous tions assis tous les trois
sur le dolmen, aprs une tourne insignifiante, mais par un temps
charmant. Flicie portait pour la premire fois son grand chapeau
d't, et les gens de la campagne se le montraient au loin comme
l'indice des beaux jours. Elle promenait sur Courance le cadre arrondi
que formait pour sa vue cette vote de paille, et dsignait du bout de
la canne telle ou telle pice de terre.

Ces rectangles ingaux, tapissant les terrains onduls, flattaient
les yeux par la varit et la douceur des tons. Les terres fortes et
sombres au fond de la valle, les terres lgres et blondes sur les
hauteurs, le sens divers des sillons de labour, les pices dfonces
 la charrue profonde, les semis passs  la herse, multipliaient les
jeux de la lumire; le duvet naissant des bls et des avoines, le
vert lointain des prs et les arbres fleuris rpandaient une gaiet
nouvelle.

Flicie se tourna vers Philibert:

--Tu ne dis rien?

--Il fait si bon!

Quand il tait  la campagne, son coeur s'attendrissait pour un parfum
qui passait, pour une feuille qui remuait, pour le chant d'un oiseau.

Flicie considra un moment sa figure aux grands traits agrables.
Son nez semblait moins osseux et moins long quand il avait bien mang
quinze jours durant; sa mchoire et son front trahissaient des dsirs
immenses, et la douceur un peu fatigue de ses yeux, une certaine
mollesse de dsenchantement.

Il reprit, en regardant devant lui:

--Il y a des moments o l'on voudrait avoir de grands bras pour
embrasser tout.

--Te voil toujours avec tes ides! dit Flicie.

Le soleil argentait la rivire et faisait tinceler sur la cte de
Gruteau un nouveau toit d'ardoises. C'taient les btiments destins
 couvrir la machine lvatoire de grand-pre Fantin. Flicie haussa
les paules et soupira.

On entendait, sous les noyers des chemins, les lents chariots tirs
par des boeufs, ou les carrioles plus lgres. Flicie suivait chaque
attelage:

--C'est le domestique de Pnilleau qui rapporte le linge de lessive...
a, c'est la charrette du meunier... Voil cet animal de Pidoux qui
revient de Beaumont; ce n'est pas trop tt!... Ne te presse pas, va,
mon bonhomme!...

Des vols brusques de moineaux nous passaient sur la tte, dchirant
l'air calme de petits _cuic cuic_ cres et pointus, puis se plaquaient
tout  coup dans un buisson, comme une porte de plomb contre un
talus. Les pies jacassaient. Une bue se forma au-dessus de la rivire
et des prs, et, de ce nuage, premier signe des fracheurs du soir,
parut sortir le triste cri des courlis; il s'approcha, en balanant,
d'un bord  l'autre de la valle, ses appels plaintifs.

Flicie porta vivement sa main au creux de l'estomac, se leva et s'en
alla  l'cart. Le bruit de ses efforts douloureux vint jusqu' nous.
C'tait toujours le crabe qui s'obstinait  ne pas sortir. Elle
revint, le mouchoir aux lvres et les joues animes par la secousse;
elle prit dans sa poche un morceau de sucre envelopp dans du papier,
l'imbiba d'eau de mlisse, l'aspira et le croqua avec une voracit
de toute la mchoire, comme si elle s'accrochait, avec une nergie
farouche,  quelque chose qui lui rendait la vie.

Le tumulte des oiseaux s'tait largi: c'tait un joli vacarme qui
courait les alles de noyers, les haies et la lisire des bois, et
dont le parc de Courance, aux arbres touffus, semblait le puissant
noyau sonore.

--Oh! je sais bien ce que j'ai, dit Flicie; je n'ai pas besoin de
mdecin pour me l'apprendre... J'ai un cancer  l'estomac.

--Mais non! mais non!

--Ta, ta, ta, je ne suis pas une enfant!

Philibert trembla qu'elle n'et renonc  toute consultation sous
le prtexte qu'elle connaissait son mal. Je vis ses yeux qui
s'apprtaient  pleurer encore un rve vanoui. Il hsitait  parler.
Flicie avait quelque chose  dire. Elle attendait qu'une occasion
vnt  son aide. Un bon moment de silence s'coula. Tous les bruits
taient dissips.

Comme un cri d'oiseau attard, on entendit, dans la direction du
moulin, mais venant des collines lointaines o les rayons du jour se
mouraient, le sifflet du chemin de fer. Flicie dit:

-- propos, tu sais que j'ai pris une grave dcision?

--Une dcision?

--Oui. J'irai  Paris.




IX

LES MESSAGERS


Flicie annona la nouvelle  table.

Je me souviens que l'oncle Plant trempait dans le jus un morceau de
pain qu'il allait tendre  Mirabeau; il le tint en l'air, sous le
coup de la surprise: de grosses gouttes en tombaient, une  une, comme
d'une ponge.

Ces demoiselles firent une tte si drle que Philibert ne put
s'empcher de rire, et, sa serviette sur la bouche, il dit:

--Voil!... J'enlve ma tante!... Nous allons faire, rue
Monsieur-le-Prince, une noce  tout casser!

Flicie ne releva ni la libert de l'expression ni l'allusion  la
reconnaissance implicite du mnage lgitim. On restait stupfait.

--Vous comprenez, dit-elle, ce n'est plus comme si j'allais confier
ma peau au premier mdecin venu. Celui-l voit la petite deux fois
par semaine, et elle le tutoie. Quand elle lui dira: Voil ma vieille
bonne femme de tante, il y a des chances pour qu'il ne me traite pas
comme une chair d'amphithtre...

--Certainement! dit grand'mre, certainement!

Autour d'elle, chacun se rptait mentalement le voil ma vieille
bonne femme de tante. Qui est-ce qui mettait cela dans la bouche de
l'enfant que Flicie affectait d'ignorer? C'tait Flicie. Mais, comme
elle avait toujours raison, chacun redit, aprs grand'mre:

--Certainement! certainement!

Flicie jugea toutefois qu'elle devait tayer sa dtermination: elle
rapporta ce qu'elle savait de Milwaukee. Elle donna les dtails des
oprations, insista sur les exemples d'habilet particulire, trouva
des termes pour nous voquer l'enfant renaissant sous les doigts de
fe du savant tranger. Elle prononait: Bilboquet, et appelait la
petite: Adrienne, maternellement. Elle se tournait vers son neveu:

--N'est-ce pas, Philibert?

 la fin du dner, tout cela paraissait simple et naturel. Chacun, 
part soi, croyait avoir men  bien cette oeuvre, mme mesdemoiselles
Adlade et Victoire, qui, ces derniers temps, travaillaient en sens
contraire. Elles dirent  grand'mre:

--Puisque Flicie a dcid comme cela, tout est pour le mieux.

On alla se coucher contents.

De ce jour-l, notre humeur refleurit comme la terre sous la saison
nouvelle. Le ciel semblait dgag; on osait parler d'espoir. Flicie
donnait le signal. Le docteur au nom exotique lui inspirait une foi
complte. Aprs l'eau de Lourdes et le cur gurisseur qui n'avaient
flatt que la partie anmie de son esprit, Milwaukee, unissant
la science au mystre de son pays d'origine, se prsentait
 point.--C'tait la mme femme qui ne pouvait souffrir les
trangers!--Elle tait toute prte  se faire couper en morceaux s'il
le fallait. Elle en parlait couramment, courageusement. Les termes
affreux du manuel opratoire lui devenaient familiers. M. Laballue,
le mercredi, lui lisait la _Gazette des hpitaux_. Et l'aimable homme,
lorsqu'il avait termin, regardait la future patiente, de ses petits
yeux doux, sous ses lunettes, et souriait.

--a vous amuse, vous? disait Flicie.

--Je songe, ma bonne amie, que Milwaukee pourrait bien vous clater de
rire au nez,  propos de toute votre charcuterie, et vous faire sauter
vos maux d'estomac d'une petite chiquenaude!

On n'attendait plus qu'une lettre de Paris annonant le rendez-vous
fix par Milwaukee.

Depuis le beau temps, mon pre ne manquait plus de venir le lundi. Il
tait moins sombre; il avait plus d'entrain.

--Aprs tout, disait-on, la compagnie de ses Pope lui vaut peut-tre
mieux que celle de M. Clrambourg!

trange effet du ciel rassrn! Cet homme, si criminel, durant
l'hiver, pour avoir dn dans une maison heureuse, nous parut, au
printemps, mriter des distractions. Une de ces demoiselles fit
observer qu' tout prendre, il avait t trs digne depuis son
veuvage.

--Et il faut avouer que, pour un homme de son ge, la vie solitaire, 
Beaumont, n'a rien de sduisant.

On en tomba d'accord. Quand grand'mre tait loigne de son gendre,
elle lui trouvait cent qualits.

--Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne porte pas ses quarante ans.

--Heu! heu!... Moi, je ne voudrais pas donner cent sous de chaque poil
blanc qu'il a aux tempes!

--Oui, mais c'est du crin que ses cheveux! Il se tient bien; il n'a
pas plus de ventre qu'tant garon...

--J'entends toujours Adle, qui faisait son mnage ds cette poque:
Madame! quand on voit cet homme-l passer dans la rue et qu'il est
habill, on ne peut pas s'empcher de dire qu'il ne lui manque qu'une
femme au bras.

--Votre gendre se remariera, fit une de ces demoiselles.

On lui imposa silence de toutes parts.

Mais quelque chose mijotait,  quoi personne ne voulait prendre sur
soi de risquer une allusion. Valentine m'avait dit en me couchant:

--On vous a trouv une autre maman.

Les sous-entendus se multipliaient, s'entassaient:

--Un homme livr  lui-mme est expos  un coup de tte...

--La discrtion, c'est trs joli; mais, faute d'un conseil donn 
temps, on fait une sottise irrparable!...

--On n'pouse pas une femme, on pouse la famille...

--Une femme peut avoir toutes les vertus et tre une affreuse martre
pour l'enfant de son mari.

--Oh! si ce n'tait pas le petit!...

--Voyez-vous une jeune fille qui trouve un enfant de sept ans dans sa
corbeille de mariage?...

--L'idal serait une veuve sans enfant.

--Ah! oui; mais voil!...

--Moi, je dis qu'une veuve qui sait dj ce que c'est qu'un enfant est
plus dispose  en adopter un second...

--Surtout un petit garon!

--Pourquoi?

--La femme a bien souvent une prfrence pour le garon.

--Principalement, quand elle n'a pas pu en avoir un.

--Ou qu'elle a dj une fille...

Ce n'tait pas encore pour cette fois. On ne pronona aucun nom. Mais,
le lendemain, mademoiselle Adlade, en tricotant un bas, et mme
billant dans sa main, c'est--dire de l'air le plus dtach du monde,
hasarda:

--C'est dcidment une srieuse amiti qu'a madame Leduc pour cette
petite madame Letermill?

Personne ne se pressa d'aller plus loin. Grand'mre dit:

--Je crois que c'est justice; la pauvre jeune femme a bien des vertus.

--Je m'en rapporterais  madame Leduc, d'autant plus qu'elle insiste
dans ses lettres, d'une faon...

--Ah! tu l'as remarqu?

--Toi aussi?

-- moins qu'on ne soit aveugle!...

Et ce fut tout encore. Valentine me dit, le soir:

--a y est!

--Quoi donc?

--Votre maman numro deux! c'est la dame que vous avez vue  Langeais,
qui a une demoiselle de votre ge. a fait d'une pierre deux coups:
vous allez gagner en mme temps une petite soeur.

Je ne soufflais mot; elle me demanda:

--Vous n'tes pas content?

--Comment est-ce que je l'appellerai?

--Qui?

--Madame Letermill.

--Vous l'appellerez maman.

--Et l'autre, alors, la vraie?

--On ne confondra point; n'ayez pas peur.

--C'est que, dis donc, madame Letermill sera damne!

--Pourquoi a?

--C'est elle qui l'a dit  Philibert pendant qu'il lui passait un
doigt sous la manche, au-dessous du coude, l o c'est le plus gras...

--On ne va pas en enfer pour si peu! Sans doute qu'ils essayaient de
voir s'ils pouvaient se marier ensemble. Bientt ce sera votre papa
qui lui fera a.

--Ah!

Je n'tais pas fch  l'ide que Suzanne viendrait courir avec moi
dans le jardin. Il tait beau comme l'anne d'avant, alors que je m'y
amusais si bien au moment mme o maman, la vraie, mourait  Beaumont.
Les massifs regorgeaient de lilas et de lauriers fleuris; les cytises
rpandaient leur pluie d'or et les tamaris dlicats leurs fines larmes
roses. Chaque anne, invariablement, l'oncle Plant disposait de ses
mains, sur la pelouse, une corbeille de jacinthes et de tulipes, une
de ptunias, une de dahlias et une de graniums dans une couronne de
bgonias.

Fridolin passait et repassait,  heures fixes, avec des arrosoirs
lourds qui faisaient saillir les veines au long des bras tendus.
Flicie m'apprenait  ctoyer sans avoir peur les ruches d'abeilles.
Nous traversions au pas le bourdonnant village: elle s'arrtait, comme
dans ses fermes,  causer sur le pas des portes des petits chalets de
paille; elle parlait avec ces bonnes ouvrires qui la connaissaient
et la mnageaient. Puis nous allions, pour elles, jusqu' la pompe du
potager, remplir d'eau deux mortiers  bords plats o elles pouvaient
aisment se poser  sec et boire.

Le beau temps nous valait des visites. Un roulement de voiture, hormis
le lundi et le mercredi, mettait la maison en moi. Valentine, les
jupes haut trousses, courait jusqu' mi-chemin de la grille. On la
voyait revenir essouffle, et jetant les noms  tous vents. Alors
Flicie allait ou non faire toilette.

Nous remes ainsi la famille Pergeline qui prsentait le fianc
de Georgette. C'tait un jeune receveur de l'enregistrement, dj
bedonnant, un peu bouffi de figure, fris et jouissant d'un teint
rose. Mon ancienne amie prtendait autrefois, sur la balanoire,
qu'elle n'pouserait jamais qu'un grand garon ple, au visage coup
d'une longue moustache noire, ou tout au moins chtain fonc. Elle
s'accommodait pourtant de celui-ci. Ils s'asseyaient cte  cte et
se touchaient souvent les mains. Ils se regardaient avec des yeux de
braise. L'un d'eux commenait  avancer les lvres en cul-de-poule;
tait-ce pour rire? Point du tout. De son plus grand srieux, l'autre
rpondait par le mme signe; et un tout petit bruit de baiser leur
chappait. Tout  coup, leurs penses muettes les faisaient rougir.
Au goter, ils burent et posrent leurs verres si prs l'un de l'autre
que le cristal tinta.

C'tait la cadette qui se mariait la premire. L'ane dit  ces
demoiselles:

--Je comprends, quand on est sur le point de se marier, que l'on se
permette des choses plus ou moins convenables; mais ma soeur s'en paie
jusque-l!

Elle haussait les paules:

--Que voulez-vous? maman n'y voit que du feu!

Madame Pergeline dcrivait la toilette de la marie dj prte, et
nous invitait  l'aller voir chez elle, expose dans la pice o l'on
montrait, l'anne prcdente, l'uniforme du fils tu  l'ennemi.

--Monsieur votre gendre, dit-elle  grand'mre, nous a fait l'honneur
d'y jeter un coup d'oeil, aprs la signature du contrat. Quel homme
distingu!... Il rajeunit.

--C'est ce que nous disions l'autre jour.

--Le pauvre homme a chrement pay sa dette, lui aussi...

On soupira; on leva les yeux sur la photographie de la morte. Madame
Pergeline trempait un biscuit dans un verre de vin vieux. Elle reprit:

--C'est la vie. On ne peut pas pleurer ternellement.

On ne distinguait pas bien la liaison de son discours; il semblait
qu'elle en et aspir une portion avec le biscuit. Il y eut un instant
d'embarras. Elle se leva en disant:

--D'ailleurs, il y a du mariage dans l'air, cette anne. C'est dans
l'air... N'est-ce pas, mignonne?

Elle touffait dj cette phrase nigmatique contre les joues de la
jeune fille. La soeur ane regardait chacun comme s'il venait de lui
marcher sur la robe. On les reconduisit jusqu' leur voiture.

Une visite inopine nous arriva un jour, au moment o nous partions,
Flicie et moi, pour notre tourne quotidienne. Nous touchions  la
grille, quand, tout en haut de la route de Beaumont, quelque chose
pointa.

--Attends, dit Flicie, voyons d'abord ce que c'est.

Cela n'allait pas vite et ne prit forme que peu  peu.

--On dirait deux dames dans une petite voiture de rien du tout...

--Qu'est-ce que tu chantes? dit Flicie; deux dames, une petite
voiture?...

Elle fit la grimace. Elle pensait aux Amricaines, que nous avions
vues, un dimanche,  Beaumont, se promener en charrette anglaise alors
que tout le monde sortait de l'glise.

L'attelage descendait en zigzaguant. L'une des personnes frappait 
tour de bras sur l'animal.

--A-t-on jamais vu pareille brutalit! dit Flicie; il n'y a que des
Yankees, des sauvages, pour...

--Tante! tu ne sais pas qui c'est? c'est monsieur le cur de la
Ville-aux-Dames avec madame Franois.

Madame Franois conduisait. Sa figure tait ombrage d'une capeline
baleine, en tissu  fleurettes. Les disques bleus de ses conserves
brillotaient sous cette petite vote. Le bout de son nez, fureteur,
mergeait tout seul en coupe-vent. M. le cur Fombonne tait fortement
tabli  son ct et occupait presque tout l'espace de l'troit
vhicule. Ses gros doigts taient croiss au-dessus de sa ceinture
soutenue par l'embonpoint de l'abdomen. Ds qu'il reconnut madame
Plant, il ta son chapeau, et l'air mariait ses longs cheveux blancs
avec les ailes de la capeline.

On n'avait point vu le cur depuis la scne du presbytre. Le
pittoresque de l'quipage nous vita le malaise d'une premire
rencontre. Le petit ne, qui marchait en rechignant, se dcida
 trotter quand il fallut faire halte. Il passa devant nous, les
oreilles droites, et tricotant des pattes avec un entrain que la
gouvernante tait impuissante  calmer. Elle se levait de son sige,
gesticulait, criait  tue-tte, tandis que le cur, essayant de
toucher l'animal par la douceur, l'appelait: Mon ami, mon bon petit
ami!... Tout cela s'engouffra dans l'alle des ormes, Flicie et moi
courant par derrire. Le bruit attira les domestiques, et Fridolin
parut sous le marronnier. Il s'avana, avec son flegme ordinaire, et
cueillit l'ne au passage, tel un joueur reoit la balle contre la
paume de la main.

Tout le monde s'extasia devant l'lgance de l'attelage. C'tait bel
et bien une charrette anglaise, et le harnais du bourriquet portait
quatre boucles d'argent.

--a ne nous a pas cot cher, dit madame Franois, c'est un cadeau.

--Chut! fit le cur, c'est un cadeau du diable!...

Mesdemoiselles Victoire et Adlade, ainsi que grand'mre, taient l.
On formait un cercle autour des nouveaux venus.

--Oui...--continua le cur sur un ton de mystre,--c'est ici le
prsent de... de... devinez, mesdames!...

On tait trs intrigu. Madame Franois riait de tout son coeur.

--J'ai failli refuser ce don magnifique, dit le cur: _Timeo Danaos
et dona ferentes!_ Mais le bon Dieu m'a inspir une parole qui
conciliera, je l'espre, les intrts de l'glise et la convoitise
toute profane d'un pauvre desservant: Madame, ai-je dit  cette
gnreuse personne, madame, c'est sur un ne que Notre-Seigneur fit
son entre  Jrusalem... Puisse cette gentille petite bte vous
conduire un jour  la vritable glise de Dieu!

On se taisait toujours.

--Mesdames, reprit le cur, j'ai la ferme conviction que je ramnerai
dans cette voiture une brebis gare...

--Je donne ma langue au chat! dit Flicie.

Madame Franois la pina  la manche, et, du cintre de sa cornette,
jeta sous la vote du chapeau de paille:

--Les protestants de la tasse  caf!... Voyons, madame Plant, vous
ne pensez qu' eux, j'en lverais la main! Mais c'est toujours comme
a quand il s'agit de deviner.

--J'tais  cent lieues de penser  ces...

--Vous seriez donc la seule, dans le pays,  ne point vous occuper
d'eux! Le contraire serait bien plus croyable!...

Et elle se mit  rire, la main en cran devant les dents.

Flicie se laissa entraner par elle, tandis que le cur demeurait
dans l'autre groupe, selon une tactique sans doute prmdite.

--Que je vous dise, madame Plant, comment c'est que nous avons fait
la connaissance de ces Engliches. Et d'abord, ils ne nous ont pas
donn seulement l'ne et la petite voiture, sans compter le service 
caf,--qui nous en fait deux avec le vtre, car, soit dit en passant,
j'ai bien racommod la tasse:--ils nous ont donn cinq mille francs
pour la rparation du clocher, sous prtexte que ce M. Pope, comme
ils l'appellent, s'occupe des monuments de l'ancien temps! Mon Dieu!
faut-il en avoir dans ses coffres pour faire des gnrosits pareilles
d'un seul coup!... Telle que vous me voyez, moi, j'ai bien fait cadeau
de trois mille francs au bon Dieu, mais j'y ai mis vingt ans!...
Enfin, je voulais donc vous raconter, madame Plant, que ce
monsieur tait venu rder bien des fois par chez nous, en tirant des
photographies de l'glise; mme que monsieur le cur m'a dit un jour:
Madame Franois, envoyez donc Follette mordre un peu les talons de
cet ostrogot!... J'ai envoy Follette qui s'est mise  aboyer comme
si c'tait le diable en personne, tant et si bien qu'il s'est en all
avec son ustensile, et qu'on ne l'a plus revu de trois mois... Et
quand il est revenu, par exemple, c'tait avec des dames, toutes
mieux attifes les unes que les autres; et celle qui avait l'air
de gouverner ce monde-l, une grande perche, unie comme un manche 
balai, avec un chapeau de paille de garon, tenait sur les bras, en
guise de poitrine, sauf votre respect, madame Plant, un petit chien
qui tait gentil, mais qui tait gentil comme un agneau! Eh! que je
dis  monsieur le cur en regardant par le rideau de vitrage, pourvu
que Follette ne soit pas dehors, et qu'elle n'aille pas manger les
chevilles de toute cette belle compagnie! Madame Plant! je
n'avais pas fini de parler, que je vois le petit chien sauter et se
prcipiter, la queue en trompette, au-devant de Follette qui hrissait
un poil tout le long de l'chine, droit en l'air,  y brosser ses
habits. Nous voil perdus! que je m'crie. Follette ne va faire
qu'une bouche de ce petit bichon qui vaut peut-tre des centaines
de francs: avec ce monde-l, est-ce qu'on sait?--Courez vite, me
dit monsieur le cur, courez vite, madame Franois, pour empcher
un malheur. Madame Plant, ce que je vais vous dire vous paratra
incroyable; mais c'est la preuve que tout arrive par la permission
spciale du bon Dieu. Voil-t-il pas, aussitt que j'ai mis le nez
dehors, toute la socit qui se tourne de mon ct; et des clignements
d'yeux! et des chuchoteries! et des demoiselles qui se cognent les
coudes! et le grand manche  balai qui vient  moi et qui me parle
aussi clair que je vous parle, madame Plant. Madame, qu'elle me dit
poliment, c'est bien vous qui tes chez monsieur le cur?--Mais, oui,
madame.--Mon Dieu, madame, qu'elle reprend, que nous sommes donc bien
aises de vous voir! nous avons tant entendu parler de vous et de vos
mrites!--Je n'en ai gure, madame, que je lui fais.--Si, si! nous le
savons.--Mon Dieu, madame, c'est sans doute qu'on vous aura parl des
trois mille francs que j'ai mis de ma poche dans le mnage de dfunt
monsieur le cur de Chaumussay: on ne peut rien tenir cach dans ces
coquins de pays!... L-dessus, elle ne fait ni une ni deux, madame
Plant: elle me glisse une pice de vingt francs en or dans la main,
en m'appelant par mon nom, comme si nous tions venues au monde porte
 porte! Madame Franois, qu'elle me dit, notre intention est de
faire du bien autour de nous: monsieur le cur n'a-t-il pas des
pauvres?--Oh! si fait! madame, que je lui dis, en tournant ma pice
dans le creux de ma main; c'est-il pour eux que vous me donnez
tant d'argent!--Non! non! cela n'est rien; gardez-le; mais ne
pourrions-nous pas faire une visite  monsieur le cur?--Eh! mesdames,
la porte est toute grande ouverte, entrez donc; je vois bien que c'est
le bon Dieu qui vous amne.

--De ce moment-l, dit Flicie, voil ces trangers matres chez vous.

--Eh! mon Dieu! qu'est-ce que vous voulez donc, madame Plant?
c'est-il bien ncessaire d'tre plus royalistes que le roi? Pour dire
la vrit, monsieur le cur ne leur a point fait mauvaise figure...
Entre nous soit dit, madame Plant, vous qui avez de l'instruction,
c'est-il vrai qu'ils ne sont pas baptiss?

Flicie ne s'tait jamais pos la question. Provisoirement, elle
secoua la tte.

--Eh! l, mon Jsus! c'est-il bien possible, et qu'ils soient en mme
temps si gnreux? et polis! comme il n'y en a pas, mme chez les
nobles!... Il fallait les voir--je parle des deux amies, madame Pope
avec celle qu'on appelle la Crole... en attendant,--il fallait les
voir dans leur petite charrette: vous m'en croirez si vous voulez,
mme au galop de leur poney, quand elles me croisaient sur la route,
pour me parler de la sant de monsieur le cur, elles s'arrtaient net
comme un livre qui a reu le plomb dans les pattes. Mon Dieu! que je
leur dis une fois, mesdames, si monsieur le cur avait seulement une
toute petite voiture cent fois moins jolie que la vtre, pour aller
faire sa tourne, il retarderait de dix ans son entre au Paradis!...
Pas seulement trois jours aprs que j'avais dit a, le jour de la
Chandeleur, au matin, qu'est-ce que je vois arriver?...

--Je comprends, dit schement Flicie; je comprends.

--Eh pardi! madame Plant, vous me laissez rciter mon chapelet,
et, quand j'ai le temps, je dirais le rosaire tout entier! Mais je
m'aperois que je vous ennuie  vous raconter des choses que vous
savez peut-tre bien dj... M. Nadaud, le papa de ce petit garon-l,
aura eu la langue trop longue...

Flicie suspendit le pas et interrogea madame Franois du seul
tonnement de ses yeux.

--Il n'y a point de mystre l-dessous, madame Plant. M. Nadaud tait
en compagnie de ces dames,--comme bien souvent,--quand elles sont
venues nous faire leur beau cadeau, mme qu'on a convenu, tous
ensemble, que la premire sortie de monsieur le cur, en voiture,
serait pour vous faire visite.

--Comment, tous ensemble?... De quoi ces personnes se mlent-elles
en parlant de moi; elles n'ont jamais mis les pieds chez moi!

-- qui le dites-vous, madame Plant? Moi qui sais combien elles
paieraient cher pour les y mettre!

Flicie:

--Est-ce qu'elles ont prononc le chiffre?

--Ah! voyons, madame Plant, si vous prenez la chose du mauvais ct,
il n'y aura point moyen de s'entendre. coutez-moi donc: on a bien du
mal  tenir  distance celui qui est dcid  entrer chez vous.

--Sabre de bois! il se peut que des poules mouilles soient incapables
de tenir les gens en respect. Mais je vous jure...

--Ne jurez point, madame Plant: on s'en repent toujours aprs. On
dit qu'on fera et qu'on ne fera pas, et puis les choses se font
toutes seules et par elles-mmes. Un jour, vous serez  dfendre votre
grille, et on viendra vous annoncer que toute la compagnie vous attend
au salon.

--Elle m'y attendra!...

--Le temps de faire votre toilette, madame Plant!... Je parie la
voiture et le bourriquet, que vous irez leur dire bonjour, quand a
ne serait que pour ne pas faire affront au papa de ce petit jeune
homme...

--Au papa!... Ah ! que voulez-vous dire? Je n'ignore pas que
Nadaud frquente ce monde-l, mais je me plais  reconnatre qu'il a
toujours eu le tact de ne pas chercher  me l'imposer.

--Madame Plant, je ne mettrais pas ma main au feu que vous ne vous
seriez point aperue de ses manigances!... Sans tre ce qu'on appelle
malin, malin, M. Nadaud connat les affaires; et ce n'est point un
homme  ne pas entr'ouvrir les portes ou  ne pas les faire pousser
devant lui, plutt que d'tre oblig de les dfoncer au jour venu...

--J'en ai assez! dit Flicie, si on vous a paye pour m'apprendre
quelque chose, parlez franais!

--Allons! madame Plant! voil-t-il pas que nous serions encore
fches pour des malentendus! Ce que c'est que de ne point savoir
causer: je resterai toute ma vie une bte, faute d'avoir t 
l'cole!... Mais, puisque vous tes si curieuse, madame Plant,
adressez-vous donc  monsieur le cur. Il en sait plus que moi,
l-dessus comme sur autre chose, et puis, au moins, chez ces messieurs
prtres, on est toujours sr que c'est le Saint-Esprit qui parle par
leur bouche.

Nous vmes vis--vis de nous, au tournant d'un massif d'arbres
verts, le groupe compos de l'abb Fombonne, de grand'mre et de ces
demoiselles, qui avait fait le tour de la grande pelouse, comme nous,
mais en sens inverse. Le premier mouvement des trois femmes fut de
rebrousser chemin. Leur figure tait dcompose. Monsieur le cur,
pour elles, avait d mettre les pieds dans le plat, cependant qu'on
jugeait que Flicie mritait des prparations.

Elle comprit aux visages ce que le discours de madame Franois avait
t impuissant  lui faire entendre.

--Monsieur le cur, dit-elle, vous tes charg de m'annoncer une
nouvelle qui intresse vivement la famille; qu'attendez-vous donc?

--Plt au ciel, dit le cur, que j'eusse t trouv digne de
servir d'intermdiaire entre deux maisons que Dieu bnit pour leur
bienfaisance! Mon rle est plus modeste; je m'entretenais simplement
avec ces dames d'un projet d'union que tout le pays a fait avant
les principaux intresss, ce qui en montre la convenance... Je suis
surpris de l'motion...

--Qu'est-ce que vous voulez? dit Flicie, nous sommes un peu
sensibles, chez nous... L'affection... les souvenirs... le deuil que
nous portons...

--Croyez, madame,--dit le prtre, en tendant les deux mains,--que je
respecte profondment...

--Ah! s'cria Flicie, je ne sais vraiment pas ce qu'on respecte
aujourd'hui. Je ne parle pas des pauvres morts que l'on remplace
comme on fait d'une paire de chaussures! Mais quand je vois les
ecclsiastiques eux-mmes faire cause commune avec des aventuriers
sans religion, des gens qui ont peut-tre assassin, vol,--qui vous
dit le contraire? avez-vous vu leurs papiers?--des femmes vtues comme
des drlesses et qui ont des moeurs de maquignons... eh bien! c'est
plus fort que moi... mon sang se retourne, et je suis tente de ne
plus croire ni  Dieu ni  diable!...

--Madame Plant! dit le cur, est-il possible que j'entende votre
bouche profrer un tel blasphme?...

--Oui! c'est possible! oui, je l'ai dit, et je le rpte, et je le
rpterai encore! Je ne crois plus  rien!  rien!

--Flicie! Flicie! par grce, contiens-toi!

--Elle est malade, monsieur le cur!... Il faut tre indulgent!

--C'est la surprise, le chagrin. La pauvre femme tait si peu prpare
 cette nouvelle!...

--Parfaitement! parfaitement! disait le cur.

Grand'mre et ces demoiselles agitaient les bras autour de Flicie,
qui voulait parler encore et qui touffait. Elle porta son mouchoir 
ses lvres; on dut la soutenir.

Monsieur le cur s'essuyait le front,  l'ombre, son chapeau  la
main.

Madame Franois s'accroupit devant moi, me prit les mains et faillit
m'appliquer sur la figure ses grands verres de lunettes bleus, qui me
rappelrent tout  coup ces lentilles par o l'on regarde, dans
les baraques foraines, des excutions de criminels clbres ou des
naufrages.

--Et nous, voyons, monsieur le petit jeune homme, qu'est-ce que nous
disons de tout a? Est-ce que nous n'aimerions pas avoir une maman
bien frache et bien jolie?

Je rougis, sans rpondre, et dtournai la tte, parce que madame
Franois exhalait une petite odeur de moisi.

Mais elle tenait  s'informer:

--Ah! c'est peut-tre bien aussi que notre tante Plant nous avait
dcouvert une maman  son got?... Ce n'est pas une bte, notre tante
Plant: je parie bien que, du premier coup, elle avait mis la main sur
une perle?...

Je dis, avec une assurance  la Fridolin:

--Ce n'tait pas non plus ce qu'il fallait; mais, au moins, j'aurais
eu une petite soeur pour jouer.

--Voyez-vous a! dit-elle,  cet ge-l, a a dj ses ides sur les
personnes!

Le comble de la disgrce pour Flicie fut de devoir, aprs sa crise,
demander pardon au prtre:

--Monsieur le cur, j'ai eu la parole un peu vive...

Il fit le geste de l'absoudre.

--Je savais bien, chre madame, que votre nature est foncirement
chrtienne.

--Heu! heu! bougonnait Flicie; on a tant d'occasions de s'indigner!

Il l'exhorta  la patience,  la douceur. Les hommes ne sont-ils pas
tous frres, qu'ils proviennent d'un continent ou de l'autre?

--Pourvu qu'ils paient! dit Flicie.

Grand'mre et ces demoiselles se redressrent. Allait-elle repartir?

Par bonheur, les mots se mtamorphosaient dans l'oreille de l'abb
Fombonne, et il n'en percevait que le sens favorable. Il dit qu'en
effet l'argent servait  accomplir de belles et grandes choses.
C'tait trop l'avis de Flicie; nul argument ne pouvait la frapper
davantage. Il le vit bien et en usa. Il la prenait en contradiction
avec elle-mme; mais, comme elle tait sincre, elle baissait le ton.
Tous deux, fils de la terre, se rapprochaient par leur got commun de
la richesse. Tout  coup, Flicie s'avisa:

--Mais votre crole n'a pas le sou, au milieu de tous ces millions!
Vos Amricains cherchent  l'couler sur le continent, comme leur
camelotte!... Qui sait?... un laiss pour compte, peut-tre bien?
Dame! je vous demande si c'est naturel, quand on a roul sur le pav
des deux mondes, de venir pouser un notaire de province!... Allez!
allez!... Ce niais de Nadaud a donn dans le miroir aux allouettes!




X

COUP SUR COUP


Flicie partit un matin, au grand tonnement du pays qui ne croyait
point  ce voyage.

--Plus souvent, disait Pidoux, que ma'me Plant irait  Paris dpenser
de l'argent!... Pour ce qui est de se faire ter son mal avec un
couteau, c'est trop chanceux!

On avait fait la malle, prcipitamment, la veille, au reu d'un
tlgramme de Philibert. Les fentres taient ouvertes sur le jardin
peupl d'ombres; les papillons nocturnes heurtaient l'abat-jour, et
toutes sortes de petites btes ailes venaient mourir au pied de
la lampe. Flicie distribuait ses vtements  Valentine agenouille
devant la caisse de bois noir, et elle inscrivait chaque objet, comme
autrefois l'argenterie au bord du puits perdu. Entre temps, elle
confiait  sa soeur:

--Mon testament est chez M. Laballue... Comme cela, il n'y aura pas
d'indiscrtions.

L'motion l'touffait; elle s'puisait  le dissimuler: de temps en
temps, elle allait jusqu' la fentre et s'y penchait, implorant le
secours de l'air. Une courte pluie tait tombe; la terre avait de
l'odeur; des tampons d'ouate s'effilochaient  passer rapidement sous
la lune; suspendue  la nuit par un fil invisible, une chauve-souris,
petite loque de velours, oscillait lentement et en mesure.

--Madame, venez donc voir o je mets votre linge fin...

Elle tint  emporter une paire de draps.

--Si je n'en reviens pas, vous comprenez, je ne veux pas tre
ensevelie dans du linge d'hpital.

Elle recommanda  Fridolin d'avoir bien soin de donner  boire aux
abeilles.

--Que je vous dise: si vous voyez que le chvrefeuille est trop
lourd, n'ayez pas peur de tailler  mme; il ne s'agit pas de laisser
dchausser la muraille!... Ah! pendant que j'y pense, n'oubliez pas
que c'est le cerisier prs des framboises qu'il faut cueillir le
premier.

 huit heures du matin, nous tions tous runis sous le marronnier des
communs, o Fridolin attelait la calche. Valentine parut, portant des
cartons, un panier, un sac, un parapluie, une ombrelle.

Mademoiselle Victoire, humide de rose, revenait du jardin avec une
gerbe de fleurs:

--Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse de cela?

--Prends donc, prends donc: a gaie!

On avait le coeur serr, et cela se voyait sur les figures. On ne
disait mot, et puis, d'un coup, tout le monde s'lanait  la fois:

--Quel beau temps! c'est encore une chance.

--Oui, mais il ne faut pas se fier  la chaleur; as-tu bien ta
couverture?

--Et ta quinine?

--Je parie qu'on n'a pas mis tes pantoufles!

--Tche d'avoir un coin!

Tout cela n'tait que du remplissage; tout cela avait dj t dit.
Mais le silence faisait peur.

Clarisse accourut en essuyant sa main frachement rince, et elle la
tendit  sa matresse. Flicie la prit:

--Bonjour, ma fille; portez-vous bien!... Et ne les laissez pas mourir
de faim!...

Fridolin, srieux et droit, la main aux naseaux de la jument, dit
d'une voix forte:

--Si madame est bien dcide  prendre le train, ce n'est pas le
moment de raconter la trahison de Bazaine!

--Allons! dit Flicie.

Ces demoiselles la baisrent  grand bruit. L'oncle Plant, timide et
bourru, s'approcha.

Flicie vint  son aide:

--On peut bien s'embrasser, une fois dans la vie, dit-elle.

Ils s'embrassrent, ce qui fit sourire. Mais l'oncle Plant crasa
deux larmes, de ses gros doigts velus.

Grand'mre et moi montmes dans la voiture, car nous devions aller
jusqu' la gare. Flicie s'installa. Elle jeta un dernier coup d'oeil
sur ses btiments familiers: l'curie, l'table, le toit aux lapins,
la boulangerie, le pigeonnier. Elle dsigna un pauvre fuchsia au bord
d'une fentre:

--Faites donc attention! dit-elle, le fuchsia vous tombera sur la
tte, un de ces quatre matins!

Elle aperut, sous le dcrottoir, les chaussures  semelles de bois
qu'elle avait mises la veille pour sa dernire promenade, et elle dit
encore:

--Rentrez donc mes galoches!

Fridolin nous emportait.

On nous apprit,  notre retour, que Pidoux tait venu au premier vent
du dpart de Flicie. Il paraissait trs tonn, et, ce voyage ne lui
convenant pas, il avait commenc  faire du bruit dans la cuisine.

--Prenez garde, Pidoux! madame pourrait avoir manqu le train!...

Il tait retourn chez lui. Il guettait notre rentre et fut aussitt
que nous  la maison. Sa colre clata: il ne craignait plus personne.

Il accusait Flicie d'avoir vendu le pauvre monde en s'esquivant
juste au moment o les affaires de Gruteau empiraient.

--Faudrait pas venir nous dire qu'elle ne l'a pas fait exprs: c'est
d'hier que le premier billet Fantin est arriv protest  Beaumont!

--C'est un hasard, dit grand'mre; si Flicie l'avait su, elle ne
serait pas partie tranquille, quoiqu'elle vous ait rpt cent fois
que ces affaires ne la regardent pas.

--Elles ne la regardent pas? Eh bien! et vous, tes-vous ma'me Fantin
ou ne l'tes-vous point?

--Mais, mon pauvre ami!...

--Il n'y a point d'ami!... Je causons affaires!

On dut recourir  l'oncle Plant. Il manquait d'arguments. Il se
montra avec son fouet, son chien, ses jurons. Il tonna, fit plus de
bruit que le mtayer; les aboiements de Mirabeau s'levrent sur le
tout et le couvrirent. Pidoux repassa la porte, la menace  la bouche.

La cuisinire secouait la tte:

--Il faut que madame soit loin, pour qu'on voie des choses
pareilles!...

Mon pre arriva  l'improviste. Ce n'tait pas son jour. tait-il
possible que la tante et quitt Courance d'une manire si brusque,
sans dire adieu? Il n'avait gure t flatt d'apprendre cela par
Clrambourg.

--Comment?... par Clrambourg?

--Il sait tout... Si j'avais t prvenu plus tt, je me serais ht
de faire part  ma tante d'une nouvelle qui doit apporter une certaine
modification  ma vie...

Grand'mre le regarda par-dessus ses verres de lunettes:

--Avouez donc que vous accourez vous acquitter de la petite formalit
aussitt que Flicie a les talons dehors...

--Permettez!...

--Vous avez tort de vous effrayer: ma soeur n'est pas un
croquemitaine. Si c'est pour sa sant que vous redoutiez l'effet
de la nouvelle, rassurez-vous: elle a essuy le premier feu. Nous
sommes informs.

--Ah!

--Pas par Clrambourg, nous autres, mais par des trangers aussi...
Cela fait compensation.

Il y eut un petit silence embarrassant. Mademoiselle Adlade
tricotait; sa soeur se levait presque toujours lorsque la conversation
devenait difficile. Grand'mre cousait avec une application feinte, et
mordait son fil.

--Ma conduite n'a rien d'incorrect. Somme toute, c'est par gard
pour vous qui me reprsentez le pass, les souvenirs... toujours trs
chers, trs respects... que j'ai hsit  vous entretenir de... mes
projets, tout au moins avant une certaine priode de temps rvolue...

On le laissa aller.

--Rien ne pressait, d'ailleurs: cela ne se fera pas encore de
sitt. Le bruit public donne une consistance prmature  des choses
lointaines...

Il s'arrta.  l'ordinaire, il m'et dit: Eh bien! gamin? et
il m'et pris sur son genou. Il n'y songea pas. Il avait l'air de
m'annoncer,  moi aussi, la nouvelle, et, pour la premire fois, ma
prsence le gnait. Ces dames le sentaient bien et je crois qu'elles
en prouvaient un malin plaisir.

Enfin, il se donna du ton:

--J'pouse..., dit-il.

--Si nous sortions? interrompit grand'mre.

On se leva. Le malheureux s'pongea le front avant de franchir le
seuil, et il fit au moins vingt pas sur le sable avec sa belle-mre
et ses tantes avant de pouvoir ajouter un mot. Grand'mre se retourna
pour m'ordonner d'aller jouer. Mais je restai plant l, tout rouge,
tout penaud et ayant une grande envie de pleurer  cause de l'embarras
atroce o j'avais vu mon pre.

M. Laballue vint le mercredi, comme  l'ordinaire; non pas faute
d'tre averti du dpart de Flicie, mais il et jug indcent de
s'abstenir.

Ces dames furent sans complaisance: elles avaient cess de le flatter
depuis que ses services ne s'imposaient plus. Le dner et la soire
furent on ne peut plus pnibles. Cependant M. Laballue se montra
courageux et galant jusqu'au bout: il fit la lecture  haute voix,
comme s'il s'adressait  son amie absente, et coucha. Il et pu se
venger en nous apprenant une mauvaise nouvelle qu'il savait, mais il
ne le fit pas; et, le lendemain, il monta en voiture en nous disant:

-- mercredi prochain!

La mauvaise nouvelle nous arriva par le facteur qui parla, vingt
minutes durant, avant de toucher  son verre de vin et de remettre le
courrier  Valentine. Les souscripteurs de grand'pre Fantin, impays,
poursuivaient. Le bruit courait la ville et prenait les proportions
d'un scandale.

Fridolin aspira de l'air et dit:

--C'est l'croulement de la maison!

Valentine nous rpta les paroles du facteur et celles de Fridolin.
Grand'mre s'assit, et sa figure diminua. Ses paupires flchirent.
Elle sembla avaler quelque chose avec recueillement; mais ce ne fut
pas long. Et elle demanda:

--Il n'y a pas de lettres?

Si, il y avait deux lettres: une de Flicie, une de Philibert.


Tranquillise-toi, ma bonne vieille, crivait Philibert, la tante est
arrive, et il n'y a encore rien de cass. J'ai t la cueillir 
la gare, un peu blette, mais plus mue que fatigue. Je crois bien
qu'elle s'attendait  voir nos trois frimousses derrire les employs
de l'octroi, et elle pensait avec terreur aux discours de bienvenue
qui devraient s'changer au dbott.--Non, non, ma tante, nous
faisons la fte  nous deux ce soir. Je vous ai retenu une chambre
dans un petit htel trs propre, prs de Saint-Sulpice; vous y serez
chez vous! Elle s'est dride tout de suite; nous avons soup en
tte  tte. Je l'ai laisse dormir, aprs avoir convenu que _nous_
viendrions lui dire bonjour le lendemain matin.

Nous voil,  dix heures tapant,  l'htel: elle aura fait la grasse
matine, nous allons la trouver frache. Madame Plant, s'il vous
plat?--Cette dame est sortie depuis huit heures. Devine o elle
tait alle?  Notre-Dame-des-Victoires, d'abord, en accomplissement
d'un voeu qu'elle avait fait pour le cas o son train la dposerait
 Paris sans draillement; ensuite, et sans perdre de temps, chez
les grainetiers du quai. Nous l'attendons.  dix heures vingt, elle
dbarque, pouvante des heures de voiture  payer. On l'avertit que
nous sommes dans le salon de l'htel. On l'entend qui dit: Mais il
faut que j'aille rajuster un peu mon chapeau! Je me montre: Mais
non, ma tante, allez-vous pas faire des manires! Je lui prends la
main: elle tremblait comme la feuille. Ma femme parat en disant:
Enfin! enfin! Je soulve Adrienne. Quand Flicie voit sa figure,
elle est subjugue, comme tout le monde. J'en tais sr d'avance. Elle
bredouille je ne sais quoi. Mais la petite, elle, ne perd pas la tte;
elle lui dit: On vous connat bien, allez, madame la tante; papa a
fait votre portrait et il se cache derrire en contrefaisant votre
voix...

Flicie dit: Ah! vraiment... ah! vraiment...--Et moi? dites-moi
ce que vous pensez. Est-ce que a se voit  ma figure que je suis...
comme je suis?... Dame! il y a un voyou, une fois, qui m'a appele la
jolie bossue, quand je passais, couche dans ma voiture! Je ne suis
pas mal faite du tout, vous savez! Seulement, pour la force, autant
essayer de mettre debout une serviette de table roule dans son rond.
Papa n'a pas voulu que je sorte ce matin avec ma robe neuve... Et
des dtails sur celui-ci, sur celui-l; et des interrogations sur les
bonnes gens de Courance! et des opinions sur le salon de peinture, sur
la dmolition des Tuileries, sur la libration du territoire! 
mourir de rire. J'en pleurais de joie. Quand je te disais qu'elle est
extraordinaire!

C'est Flicie qui a t intimide. Elle m'a dit qu'elle ne
s'attendait pas  trouver ma femme et ma fille si _veilles_,
et qu'elles doivent la juger ridicule. Elle croyait Marceline
une maritorne. Quant au bagout de la petite, elle en est tue,
littralement.

En somme, c'est beaucoup plus que je n'osais esprer, et je me frotte
les mains. Je te tiendrai au courant.

Je t'embrasse, ma chre bonne femme...

    Ton fils,

    PHILIBERT.

_P.-S._--Madame la tante, comme dit la petite, viendra dner chez
nous: on va mettre les petits plats dans les grands. Ma pauvre femme
sue sang et eau.

Dis-moi donc: je reois l'une sur l'autre, deux lettres de mon pre
qui miaule comme un chat qui a la queue prise dans une porte, et
traite son oncle Goislard de vieux grigou. Que se passe-t-il? Je ne
comprends pas trs bien.  l'entendre, il s'agirait de madame Leduc
qui aurait essay de taper le bonhomme et aurait chou.--Tant de
courroux  cause de sa soeur?

Mon Dieu! pourvu que ses affaires ne se compliquent pas! Il m'a pay
une anne d'intrts d'avance, ce qui me porte  croire que a marche.
Ah! pourquoi, mme, aprs tant de dboires, ne peut-on s'arracher du
coeur cette confiance incurable en son pre? Cependant, je te jure
bien que, si j'avais su l'antipathie de Flicie pour cet achat du
moulin, j'aurais gard mon argent. Il serait peut-tre mang  l'heure
qu'il est, mais je prfrerais en porter le deuil, plutt que de me
sentir pousser une chair de poule  rper du sucre, quand il me vient
 l'ide que Flicie peut dcouvrir qu'il y a des godets  moi sur la
machine lvatoire.

    P...

    HOTEL
    des
    SAINTS-GERVAIS ET PROTAIS

    3, rue du Cherche-Midi.


    Ma chre Clina,

J'ai fait un bon voyage et a ne va pas plus mal. Vous allez recevoir
par le chemin de fer trois sacs de chez Vilmorin, l'un de flageolets
nains, l'autre de petits pois de Clamart, le troisime de choux-fleurs
d'automne. Ils seront adresss en gare  Port-de-Piles; il faudra
les aller prendre avec le break, et ce sera une occasion de sortir le
petit, qui ne marche pas assez depuis mon dpart. Fais-moi le plaisir
de dire  Fridolin de me semer cela tout de suite dans les deux
plates-bandes libres,  gauche de l'alle d'oseille, et dans le carr
qui touche les asperges; les choux-fleurs, le plus prs de la pompe.

Je ne verrai le mdecin que demain. Il est ncessaire, parat-il, que
je sois compltement repose. En attendant, je m'exaspre. Philibert
veut que je me promne en voiture; il n'a pas l'air de se douter de ce
que a cote. Sans compter que, d'aprs ce qu'il me dit aujourd'hui,
l'opration--si elle est invitable--me reviendra plus cher que l'on
n'avait estim d'abord.

J'ai vu le mnage de prs: c'est  faire piti.

Ton mari est en correspondance assidue avec son fils. Je ne les avais
jamais sus en si bons termes. Philibert parle de la maison Goislard
comme s'il y tait. Il a une faon de traiter par-dessous la jambe
madame Letermill, qui ne concorde gure avec l'opinion de madame
Leduc. Il est vrai que le pauvre garon rira de tout, jusqu' sa
dernire bouche de pain.

Dis  Plant que je lui ai trouv des gutres de chasse. Il pourrait
bien se donner la peine d'aller demander  Pnilleau le rsultat de
son march de mardi,  Beaumont.

Il faut que le petit sache au moins jusqu' Philippe le Bel  mon
retour, et le bassin de la Loire tout entier.

Allons, souhaite le bonjour autour de toi; je ne puis penser  tout,
mais reporte-toi aux recommandations que je t'ai mises avant de partir
sur un morceau de papier.

    Ta soeur affectionne,

    FLICIE Fe PLANT.

Dans l'aprs-midi, nous vmes revenir mon pre, cette fois-ci homme
d'affaires.

--Ah ! dit-il, mais cela va trs mal; je viens d'apprendre par
Clrambourg...

--Clrambourg!... Clrambourg!... dit grand'mre, si c'est Clrambourg
qui conseille les gens du pays, il leur en fait faire de belles!

--Je vous affirme, au contraire, qu'il s'est puis  empcher
l'excution... Il comptait si bien y russir qu'il ne m'avait pas
averti des menaces.

--Oui, oui; tout cela, c'est du joli. Et si Flicie apprend ce qui se
passe?... Et, en somme, que se passe-t-il? Moi, je ne connais rien aux
affaires.

--Les cranciers ont obtenu hypothque sur Gruteau, ils provoquent la
mise en vente. J'ai vu le rouleau d'affiches.

--Eh bien! ils vendront, ils se paieront; et puis aprs?

--Aprs? mais il y aura les autres, ceux qui ont fait signer des
effets  un an,  deux ans, et que le prix de la vente judiciaire ne
saurait suffire  dsintresser.

--Eh bien! ceux-l, dites-moi,--n'entrez pas dans vos explications,
je n'y comprends goutte,--ceux-l, qu'est-ce qu'ils peuvent contre mon
mari?

--Mon Dieu!... votre mari est insolvable.

--Alors? alors?...

Il carta les bras et les laissa retomber au long du corps en signe de
nant.

--Vous tes sr qu'ils ne peuvent rien?...

Elle fit le geste d'apprhender son interlocuteur au gilet. Une seule
chose effrayait la malheureuse femme,  l'preuve des dsastres de
fortune: la terrible contrainte par corps.

Le notaire secoua la tte:

--Non, non! dit-il,... abolie.

Elle respira.

Mon pre la regardait, comme une enfant, tonn de sa simplicit et de
son ignorance, quoiqu'il la connt bien. Il reprit:

--Il reste toutefois un petit point noir: c'est la solidarit morale
de la famille. Il est disgracieux...

--Oh! oh!--interrompit-elle,--aprs les services qu'il a rendus  son
vieil oncle Goislard, il est en droit d'escompter une avance.

--Une avance?

--Sur l'hritage. Voyons, entre nous, le bonhomme a quatre-vingts ans
sonns!... Non, non! ce qui m'inquite, c'est Flicie... La voyez-vous
entre les mains des mdecins,  Paris, apprenant cela et s'exagrant
les choses?

Mon pre rpta: S'exagrant les choses... Il marchait en tortillant
ses favoris. Il dit:

--C'est agaant, c'est agaant!... tout cela tombe bien mal  propos.

Nous descendions l'alle des ormes. Une pelouse, plante de pommiers,
s'talait  notre gauche jusqu'au mur, o l'on voyait l'oncle Plant,
sur une chelle, semant des culs de bouteilles pour loigner les
maraudeurs. Mirabeau, qui tait couch non loin de son matre, bondit
au roulement d'un vhicule. Il distinguait, au bruit, les voitures
devant entrer par la grille, et les carrioles de fermiers ou de
fournisseurs, qui suivaient, derrire le mur, le chemin des communs.
Il attendit, le poil en brosse. Cela arrivait  fond de train: c'tait
le boucher.

On vit le sommet de la casquette qui courait comme un rat sur la crte
du mur; mais quelque chose de luisant lui tait accol. Au premier
saut hors de l'ornire, on reconnut un chapeau haut de forme.

--Une visite!

Au mme moment, l'oncle Plant descendait de son chelle, et il
restait l, tout bent, les bras en manche de veste.

Un second cahot; nous fmes tous:

--Ah! mon Dieu!

Une face large, rayonnante et rose, un saint sacrement dans une gloire
de favoris blancs; des yeux qui s'amincirent comme ceux d'un enfant
qui fait une espiglerie; une bouche en croissant, et une voix de
fausset qui lana:

--Coucou!

--Casimir!... soupira grand'mre.

--Coucou! rptait Casimir, secou par l'allure endiable de la
voiture.

La tte plongeait ou se relevait, tel un canot que la mer agite, au
gr de la profondeur ingale des ornires. Elle sombra derrire les
pommiers. Une troite claircie nous la rendit,  cinquante pas de
nous...

--Coucou!

L'oncle Plant nous rejoignait. Il regardait sa belle-soeur et mon
pre, l'air stupide. Ils ne valaient pas mieux.

Grand'mre dit:

--Heureusement que Flicie n'est pas l!

On sonnait  la porte. Sous le marronnier, grand-pre Fantin s'avana.
Il portait, comme un nourrisson sur le bras, les trois sacs de
graines: choux-fleurs, flageolets nains, petits pois de Clamart. Il
fit, de sa main libre, un salut  la mousquetaire, envoya ses yeux de
ct, et dit:

--C'est moi... Voil tout ce que j'ai trouv  la gare.

Il embrassa sa femme en bgayant des phrases sentimentales. Le faible
oncle Plant lui donna la main et dit:

--Vous pouvez vous flatter d'avoir de la chance! Flicie vous aurait
mal reu.

--Comment! ce que me disait mon conducteur serait vrai? Flicie n'est
pas ici?

Chacun fit non.

--Je m'explique pourquoi je n'ai trouv personne  la descente du
train: vous n'avez pas reu ma lettre?

--Quelle lettre?

--J'ai crit  Flicie hier, pour lui demander l'hospitalit, vu
l'urgence...

--Seigneur Jsus! s'cria grand'mre, elle aura reu cela  Paris! Tu
l'as tue, malheureux, tu l'as tue!

--Encore! dit Casimir,--se souvenant des Flicie en mourra dont on
l'avait abreuv.

Mon pre tourmentait sa barbe.

--Voyons! fit-il, tout n'est peut-tre pas perdu. Je remonte en
voiture et cours  la poste de Beaumont: il est possible qu'on n'ait
pas encore rexpdi la lettre. Je dirai que madame Plant est de
retour.

--Courez! courez! dit grand'mre; et faites-nous rapporter la
nouvelle; vous nous sauvez la vie!

Grand-pre Fantin ne s'inquitait point. Il donna  entendre
qu'il avait l'estomac creux. Et il glissait des gauloiseries 
mesdemoiselles Victoire et Adlade, qui se bousculaient pour le
servir et murmuraient: Quel homme!... quel drle de corps!...

Il se faisait fort d'arrter les poursuites par le seul fait de sa
prsence chez Flicie.

--C'est ce que j'exposais dans ma lettre  cette chre amie, dit-il!
Le malheur est venu de ce que vous m'avez ferm votre porte; il
cessera du jour o j'en aurai repass le seuil. Question de sympathie
 part, c'est une affaire que je vous propose, un mariage de raison,
si vous aimez mieux. Vous souffrirez de la perscution de mes ennemis
plus que d'une alliance avec moi, et notre alliance touffera la
perscution.

Ces demoiselles pensaient que cela tait trs bien dit, mais n'y
comprenaient rien du tout; grand'mre pas davantage.

--En somme, qu'est-ce que je demande  Flicie? une seule chose:
qu'elle m'abrite sous son toit.

--Autrement dit:  son auberge!--osa lancer l'oncle Plant.

On changea de conversation. Comment allait l'oncle Goislard? et madame
Leduc? et cette petite madame Letermill? et mademoiselle Bringuet?

--Laissons cela! dit-il, j'ai soif d'air pur!

--Hein?

On s'carta. Qu'allait-on apprendre encore?

--Je m'en doutais, fit grand'mre, il y a eu l-bas du grabuge...

--Tu ne te doutais de rien, dit Casimir.

Il avalait de grandes cuilleres d'oeufs au lait.

--Parle, lui dit sa femme.

--De grce! que l'on me permette de souffler...

On l'installa provisoirement. Il devait mettre en ordre une
correspondance volumineuse. Plac au centre de ses oprations,--la
plupart de ses cranciers taient du pays,--il s'agissait de faire
face aux difficults. Il crivit jusqu' l'heure du dner.

On tait sur les pines, parce qu'aucune nouvelle n'arrivait du bureau
de poste. On supputait l'heure des leves, le dpart de Langeais,
l'arrive  Beaumont, la rexpdition directe sur Paris. Une
diligence tait charge du service postal  Beaumont.  la rigueur, on
retrouverait peut-tre la lettre  la station du chemin de fer, mais
les employs la livreraient-ils? Par bonheur, grand-pre nous tourdit
avec ses histoires, mme anciennes. Les repas taient ordinairement
si mornes qu'on lui sut presque gr d'tre l. Et il captivait, parce
qu'on attendait toujours l'explication de ses paroles mystrieuses.

Vers la fin du dner, Mirabeau aboya. On eut un petit coup au coeur.
On allait savoir si Flicie avait ou non reu la lettre: l'annonce des
vnements, de la prsence de Casimir  sa table.

On entendit tinter la sonnette de la cour. Puis, plus rien. Le chien
avait fui et n'aboyait plus. Grand'mre se leva  demi; sa chaise nous
parut produire un grand bruit. Tous ensemble firent:

--Chut!...

Puis quelqu'un dit:

--coutez!

--Ce n'est rien.

--Mais si!

--Chut!...

Tout  coup, des chaises dplaces vivement dans la cuisine; une porte
intrieure qui grince, mais pas une voix. Enfin, des pas prcipits,
la porte ouverte brusquement, et Clarisse, sans lumire, effare, qui
hurle comme si elle avait vu la mort:

--Madame!

Et elle s'efface. On voit s'avancer dans l'ombre la face d'ivoire de
Flicie.

Grand'mre et ces demoiselles se signent, croient  une apparition, 
la fin du monde.

D'instinct, chacun s'est mis debout.

L'exaltation et la colre rendent la figure de Flicie vritablement
surhumaine.

Le premier mot qui sort de sa bouche:

--Allez-vous-en!

Cela s'adresse  Casimir. Il salue; il agite sa serviette; on l'entend
murmurer:

--Mais, ma bonne!...

--Allez-vous-en!

Flicie se rapproche de lui. Elle tient  la main son parapluie et son
ombrelle; elle les lve sur lui;

--Allez-vous-en!

Grand'mre, toute blme, les yeux chavirs soudain dans deux grands
trous bistrs, prend son mari par la manche:

--Retire-toi, un instant, dit-elle; on s'expliquera plus tard: elle
est si malade!

Il sort, en disant:

--Je vais prendre un peu l'air.

Alors, Flicie s'assied; elle allonge sur la nappe sa main encore
gante. Dans le cadre noir de la capote noue sous le menton, sa tte
semble rogne, gratte, rduite aux dimensions d'une bille de billard.
Le crne pousse la peau du front en avant, la tend,  craquer; les
tempes sont vides; les joues sont flasques comme du linge de lessive;
les yeux--ce qui n'chappe  personne--ont perdu leur clat. Une
piti insurmontable nous saisit; on surprend dans les gorges le petit
ronflement touff qui annonce la monte des larmes.

C'est elle qui parle la premire:

--Le petit n'a pas t malade?

--Mais non, mais non!... Et toi, ta sant?... Comment se fait-il?...

--Moi? Je suis condamne, je viens mourir dans mon lit.

Tous protestent. Ils mentent d'un mme lan. Elle reprend:

--J'ai vu le mdecin. Opration urgente. Tout tait prt. Ce matin,
j'ai reu par la poste une affiche de mise en vente. J'ai pris le
train.

--Une affiche!... C'est donc cela!...

--Philibert tait l; il a fait des yeux blancs. Il a dit: Mes vingt
mille francs sont f...! a lui a chapp.

--Le pauvre garon avait cela sur le coeur! Il a failli te l'avouer
cent fois.

--C'est un crtin. Il s'est fait voler; c'est bien fait.

On entend des soupirs, des mains croises comme pour invoquer Dieu,
qui retombent sur la table. C'est le rle des esprances nes le mois
dernier aussi soudainement qu'elles meurent en ce moment mme: le
relvement de la sant de Flicie, la rentre en grce de Philibert.
Quel est l'assassin? Casimir.

Et c'est pour Casimir qu'on implore.

Dans le jardin, il a allum un cigare; et la petite rondelle de braise
ardente passe et repasse sur un fond d'ombre et d'toiles. Quelles
catastrophes nouvelles prpare son gnie? En attendant, il faut
obtenir pour lui la permission de ne pas coucher dehors.

Il coucha dedans, et fit mieux.

Mon pre arriva  bride abattue, ayant  demi crev son cheval, ouvert
lui-mme la grille. Il arrta sa voiture devant la maison et cria:

--J'ai la lettre!

On se regarda. Il descendit, entra, l'enveloppe  la main. Il vit
Flicie. Son bras s'abattit, et il fit malgr lui:

--Sacrebleu!

On dut tout expliquer  Flicie. Elle lut la lettre de Casimir et sa
colre redoubla:

--Il ne passera pas la nuit chez moi! dit-elle. Puisque Nadaud est
l, il va l'emmener avec lui  Beaumont. Il y a un htel pour les
voyageurs.

Alors commena l'oeuvre de charit de grand'mre et de ces
demoiselles. Toutes les raisons de sentiment furent puises. Mon pre
y ajouta quelques considrations plus positives: il craignait surtout
le scandale qui rsulterait de cette expulsion d'un homme, somme toute
malheureux. Flicie demeurait inflexible. Enfin, on osa faire allusion
au motif invoqu par Casimir lui-mme dans la lettre dont la lecture
avait t si fcheuse. Et ce fut cet argument qui porta. Flicie posa
l'index sur son front, rflchit et dit:

--Quant  l'abriter sous mon toit, jamais de la vie! Mais, qu'il ait
l'air d'tre mon hte, provisoirement; si cela peut aboutir  une
transaction avec les cranciers, j'aurais tort de m'y refuser. Il est
bien convenu, une fois pour toutes, que je ne m'engage  rien.

Elle tait excde. Sa tte penchait en avant, ce que nous n'avions
jamais encore remarqu. Elle avait essay en vain de prendre un
potage. Elle dit qu'elle se sentait la gorge noue avec une corde de
la grosseur du petit doigt.

Grand'mre la pria, en dsignant l'homme au cigare dans l'ombre du
jardin:

--Permets-lui d'achever son dner!

Et elle alla le chercher.

Il n'tait point troubl, et dit, en entrant, qu'il faisait un temps
superbe. On parla de la saison qui s'annonait chaude. Les pluies
manquaient  Langeais. Si on l'et cout, rien n'tait plus ais que
d'amnager une prise d'eau dans la Loire mme; mais non! Et Cadoudal
tarissait les pompes! Ces ides potagres lui remirent en mmoire les
trois petits sacs de graines trouvs  la gare.

--Alors, dit Flicie, c'est vous qui les avez apports?

Elle lui avait adress la parole!

Quand elle sut qu'il avait parcouru  pied, les petits sacs et sa
valise  bout de bras, la route de Port-de-Piles jusqu' la rencontre
fortuite du boucher, elle dut le remercier. En plein dsastre, il
bnficiait de tout. C'tait l'histoire de sa vie entire qui se
poursuivait, identique.

Il se fit conduire le lendemain  Beaumont, dans le break de la
maison; il vit son notaire, ses cranciers; parla, promit, jura, se
montra surtout, et montra davantage encore la voiture de madame Plant
et Fridolin. En trois journes de dmarches, sa faconde, sa mine
panouie et l'adresse qu'il laissait  chacun: Casimir Fantin, 
Courance, avaient conjur le danger immdiat. On le voyait arriver,
le soir, en triomphateur. L'intrt de ses rcits tait en proportion
des craintes que l'on avait prouves, et on finissait par accorder
du mrite au moindre pas qu'il faisait pour se tirer de l'abme. Mieux
que cela: ce genre de proccupation dtournait Flicie de l'obsession
de sa maladie,--danger dsormais le plus redoutable, car elle se
frappait,--et voil qu'on en savait gr  Casimir.

Cependant, Flicie fit observer qu' Langeais on paraissait se soucier
mdiocrement de l'absent: point de nouvelles.

--Peuh! faisait Casimir.

--Mais enfin! dit Flicie, tout votre espoir de salut gt l-bas?

--Hu-hu!...

--Quoi?

--Je dis: Hu-hu!...

--Et moi, je ne comprends pas ce que cela signifie.

--Eh bien! puisque le sort en est jet, je vais vous conter la chose
en deux mots.

La famille tait assise  l'ombre des noisetiers, sur des chaises de
jardin.

--D'abord, dit-il, c'est la faute de ma soeur. Depuis un an et plus,
madame Leduc branlait la maison Goislard de ses jrmiades. Entre
nous soit dit, c'est une femme  la cte... Que voulez-vous que j'y
fasse? Que vouliez-vous qu'y ft le bonhomme Goislard? Chantepie est
un trou, un prcipice; sa fortune entire y et sombr. Il opposait
la sourde oreille. On parla plus fort: un jour, il montra qu'il
entendait... ne pas souscrire un maravdis. Madame Leduc fut parfaite:
elle avait entrepris la conversion religieuse de l'ingrat vieillard;
elle la poursuivit avec une patience anglique. On avait obtenu les
pratiques extrieures du culte; les liens spirituels se resserrrent
progressivement: le cur dnait trois fois la semaine. On passa aux
sacrements: pour Pques, l'oncle Goislard se confessa. Alors, le cur
parla en faveur de madame Leduc. L'oncle appela son notaire, s'enferma
avec lui, et, le soir, au dessert, confia au prtre que sa fortune,
jusqu'au dernier liard, tait place en viager.

--C'tait une plaisanterie, dit Flicie.

--C'tait la pure vrit, dit Casimir.

--Mais, malheureux! qu'allez-vous manger?

Il se leva, prit le dossier de la chaise de rotin, la balana, en
regardant le ciel, et il dit:

--Aux petits des oiseaux, il donne la pture...

Ces dames le contemplaient.  la stupfaction de leur regard, il se
mlait une sorte de respect pour le don merveilleux d'insouciance
qu'avait reu cet homme.

--Enfin, soupira Flicie, il vous reste que le bonhomme est taill
pour gagner la centaine: tant qu'il vivra, vous aurez toujours le
couvert...

--Certainement, dit Casimir, certainement!...

On s'en tint l pour cette journe.

Enfin une lettre de madame Leduc arriva. Flicie fit un soubresaut en
dchiffrant le timbre.

--Tiens, dit-elle  Casimir, votre soeur est donc  Langeais?

--Mais oui.

--Ah!

    Langeais, ce 19 juin.

    CHRE FLICIE,

Grce  Dieu, voici enfin une minute de loisir, et je ne saurais la
mieux employer qu' vous donner une marque nouvelle de ma toujours
fidle et bien affectueuse sympathie. Comment va votre chancelante
sant? Vous savez comme elle m'est prcieuse. Ah! n'taient de plus
imprieux devoirs, combien volontiers j'eusse t m'en informer
moi-mme, aux cts de mon frre courb sous les preuves! La
Providence en a dcid autrement; elle nous dicte notre conduite 
chacun. Soyons les serviteurs aveugles des grandes causes. Obissons
sans murmures!

J'ai  vous informer d'une petite rvolution que j'ai accomplie ici,
ou mieux, et pour viter l'emploi de ce mot dmagogique, d'une mesure
de salubrit indispensable  la dignit d'une maison rendue sacre,
j'oserai le dire, par la prsence d'un vieillard vnrable et qui se
prpare  la mort.

Je ne doute pas que notre chre Clina--qui a t  mme de juger
_de visu_--ne vous ait parl d'une certaine Bringuet, intrigante de
profession, sans pudeur comme sans foi, et remplissant, prs de notre
excellent oncle, les fonctions de gouvernante. Cette crature honte,
place entre deux hommes, l'un affaibli par l'ge, et l'autre dont
nous connaissons, hlas! le caractre dbile, tait parvenue--par
quels moyens, grand Dieu! je lui fais la charit de ne point les
examiner!-- possder la haute main sur l'ensemble des affaires de la
maison. Relations, fournisseurs, maniement de la fortune mobilire,
tout y passait. Rsultats: un coulage dsastreux, la ruine  bref
dlai et, trs probablement, la constitution d'un formidable magot
dans le bas de la demoiselle. Combien de fois ai-je dit  Casimir:
Mon ami, ouvre l'oeil! Casimir haussait les paules, objectait
l'ordre apparent, la sant du vieil oncle, le danger de rompre ses
habitudes. Bref, un homme pieds et poings lis  cette sirne d'eaux
mnagres! Pour elle, pas plus de secrets que pour l'oreiller; les
embarras du moulin taient sa chose. Casimir, Casimir! cette fille
te trahira!... Il me riait au nez. On mprisait mes avis; et
qu'arrivait-il? Il arrivait que le ver, poursuivant son oeuvre
souterraine, rongeait pour jamais, par sa base, l'espoir de mon
imprudent et coupable frre. Au prix de quelle stipulation tnbreuse
la domestique a-t-elle excut sur la fortune de son matre ce tour de
passe-passe qui l'a fait disparatre  la bouche mme de l'affam? Je
l'ignore. Mais le tour a t jou. Il n'tait que temps. Le bruit
du moulin de Gruteau devenait sinistre. Casimir dormait sur les deux
oreilles. Mademoiselle Bringuet devait rire en chantonnant: Meunier,
tu dors... Quand il s'veilla pour frapper  la caisse, M. Goislard
n'avait plus,  lui appartenant, que ses hardes et ses bquilles.

Mince vnement, chre amie, quand on le compare  notre salut!
Casimir a eu bien tort de s'en fcher et de bouder, et surtout de
rcriminer tout haut, de faon  s'attirer de son oncle l'algarade
aprs laquelle il aura beaucoup de mal  rentrer en grce, que dis-je?
 remettre les pieds  la maison!

Dieu merci, je suis l. Par ma prsence continue, par des soins
clairs, une femme peut beaucoup obtenir; et la religion, que le cher
vieillard embrasse, enseigne l'indulgence et le pardon. Donc, espoir,
mais patience! Il faut d'abord laisser se cicatriser la blessure
cause par l'excution de mademoiselle Bringuet.

Car c'est fait. Et me voici dans la place. La tche sera ingrate,
mais le contentement de la conscience et les joies du coeur sont le
vrai, le seul paiement des sacrifices.

Ma brave et charmante amie madame Letermill m'a seconde dans
l'aride besogne. Je l'aurai souvent, je l'espre; sa grce et sa
beaut drident le matre de la maison; les jeux de l'enfant avec
la soubrette le rajeunissent. Il est convenu que mes enfants et
petits-enfants viendront passer les vacances. Inutile d'ajouter que
notre voeu le plus cher serait de vous voir vous joindre  eux. Nous
donnerons des dners et nous recevrons, comme du temps de Casimir.
Je ne veux modifier en rien les habitudes de notre vieux parent
bien-aim. Puisse le ciel prolonger de longues annes sa vie dsormais
difiante, et la vtre, chre Flicie! Je ne lui demande point d'autre
rcompense.

Recevez, chre Flicie, etc.

    VVE LEDUC.

C'tait vers la fin du djeuner. Le Cupidon tait assis sur la
pointe des deux aiguilles et visait, de sa petite flche d'or, la
photographie aux beaux yeux paisibles. Les stores baisss, de leurs
mille raies de lumire et d'ombre, nous composaient l'atmosphre
exquise des intrieurs d't. On entendait sur le toit du pignon
pointu le roucoulement des pigeons et, de plus loin, le chant des
poules pondeuses, et, de presque partout, cette douce sonorit
bienheureuse des choses qui chauffent au soleil. Au bord des tasses
 caf, les mouches, la tte en bas, pompaient la fine mousse blonde;
d'autres, rappelant de vieilles dames aux voiles de crpe, pntraient
dans le sucrier blanc, comme dans une glise neuve, et, l dedans,
trafiquaient, se bousculaient, se chevauchaient, parfois expulsaient
l'une d'elles tout  coup, pour quelque mystrieux scandale dont les
commentaires faisaient bruire les parois de porcelaine.

Flicie lut la lettre sans donner aucun signe d'tonnement,
d'indignation ou de douleur. On voyait, au travers des lunettes,
la chair grossie des paupires immobiles; seul, un coin de la lvre
suprieure,  droite, battait, comme un pouls. Elle passa le papier
bord d'un mince filet noir  sa soeur, qui le passa  mademoiselle
Adlade, et ainsi de suite. Quand chacun en eut pris connaissance,
Flicie le jeta  Casimir.

On se leva. Pas une parole n'avait t prononce; aucune ne le fut,
sinon celle-ci, lorsque Casimir voulut ouvrir la bouche:

--Taisez-vous.

Et Flicie, en le regardant, quoiqu'elle ft de sa taille, semblait
le regarder tout petit et par terre. Elle ne pouvait plus dsormais
prouver de colre contre lui: il tait garanti par l'excs mme de sa
sottise et de sa misre.

Pour tout autre que Casimir, c'tait le moment de s'crier: Je suis
sauv! Mais il n'avait ni malice, ni esprit de calcul. Il se confiait
simplement  sa destine qui n'avait jamais failli  le rasseoir en
bonne place, aussitt touch le fond du gouffre. Tel tait l'lan
communiqu par le coup de pied reu  Langeais, que l'expuls
dfonait la porte d'entre de Courance. Un toit valait l'autre.




XI

ENTREZ! ENTREZ!... TANT QU'IL Y AURA DU PAIN DANS LA HUCHE...


La rsignation de Flicie nous effraya plus que sa colre.

Elle jouait aux cartes avec Casimir!

Ils taient assis l'un vis--vis de l'autre,  une petite table ovale;
le matin, l'aprs-midi, le soir, tous les jours de la semaine hormis
celui o venait M. Laballue. Les termes du bsigue et du piquet
s'levaient seuls dans le salon d'utrecht, avec les gazouillements
des jetons d'ivoire. Grand'mre et ces demoiselles osaient  peine
regarder les deux partenaires, et tremblaient.

On tait presque plus  l'aise quand la douleur physique faisait crier
Flicie. Alors, elle jetait les cartes et allait se tordre sur le
canap. On avait descendu le paravent, malgr l't; elle dissimulait
sa torture derrire les images grotesques, et elle se piquait 
la morphine. On entendait s'amollir sa plainte, et ses soupirs se
rgulariser et dcrotre, puis se relever en un souffle de bien-tre
ou d'extase. Et elle reprenait le jeu qui lui trompait l'attente de la
mort.

Il n'tait plus question de rien. Il semblait que la vie morale nous
manqut totalement. Ce qui et, autrefois, retourn la maison, ne
parvenait pas  soulever une onde sur l'accalmie plus inquitante, 
vrai dire, que la tempte.

Un jour, l'oncle Plant surprit Casimir qui pinait Valentine, dans le
corridor. Il jura si fort que tout le monde accourut, mme Flicie; et
l'on comprit. Personne ne dit mot. L'oncle lui-mme se tut.

On laissait parler Casimir  table; on lui permettait de prendre la
voiture pour aller au moulin ou chez son notaire. Un de ses cranciers
sonna, un matin. Il le reut sous les noisetiers. De son fauteuil,
Flicie apercevait les deux hommes qui discutaient.

--Quand le ciel croulerait, soupirait-elle, qu'est-ce que vous voulez
que j'y fasse?

--Flicie! voyons, tu ne dis pas ce que tu penses!

--Moi? Ah bien! je vous prie de vous imaginer qu' mon ge les
illusions sont tombes! Je l'ai dj rpt cent fois: je ne crois
plus  rien de rien.

Elle n'avait pas mis le pied hors des murs, depuis son retour de
Paris. Ses jambes la trahissaient;  cause de ses crises frquentes,
elle redoutait mme une sortie en voiture. Adieu les tournes dans
les fermes, les promenades sous les noyers, les haltes sous les vieux
sapins ou au dolmen! Elle pouvait marcher jusqu'aux abeilles, et
revenir. C'est l qu'elle allait volontiers:

--Bonjour, leur disait-elle, vous me reconnaissez donc encore? Allons,
travaillez bien... Et puis, ne vous tonnez pas trop si vous ne me
voyez plus.

Quel regard, lorsque, penche sur la canne fourchue, elle considrait
l'alle fuyant au fond du jardin, sous les lilas, o il fallait
s'abstenir de risquer un pas de plus, sous peine de se faire traner
pour revenir, comme une bourre de bois mort!

--coute, mon petit, coute!

Elle entendait la pluie que rpandaient les arrosoirs de Fridolin, et
en mme temps le bruit d'une bche:

--Va voir, mon petit, si c'est ton oncle Plant qui bine les poiriers.
J'espre bien qu'ils ne m'ont pas pris encore un homme de journe...

Elle prtendait ne plus croire  rien!

Un des secrets tourments de ces dames tait de n'avoir pas su
contraindre la malade  retourner  Paris. Peut-tre et-il t
encore temps de l'oprer, bien que le chirurgien et dclar la
chose urgente: Quand on pense qu' l'heure qu'il est, Flicie
serait sauve!... Une lettre alarme arriva de Paris. La croissance
d'Adrienne ncessitait une opration nouvelle: Oh! un rien! Mais,
avec ces satanes histoires-l, est-on jamais parfaitement tranquille?
Et les frais, grand Dieu!... Deux jours aprs, une dpche: Ange
succomb dans nos bras. Fous de douleur. Cette fois-ci, Milwaukee
avait chou.

--Vous voyez ce que c'est! dit Flicie. Mourir pour mourir, autant
s'en aller  son heure.

Elle envoya des secours  Paris et oublia, dans sa lettre, son
dernier ressentiment contre Philibert. Le malheureux crivit des pages
perdues,  donner des inquitudes pour sa raison. On l'invita  venir
se remettre  Courance. Il tlgraphia: Avec ma femme? Flicie
fit rpondre: Avec ta femme. Ils arrivrent. Leur chagrin tait
indescriptible, leur dtresse complte. Le tableau du Salon, vendu
trois cents francs au brocanteur, pour les honoraires du mdecin; les
tudes, la dernire pochade, pour les frais de l'glise. Au moins, la
petite chrie avait eu un enterrement convenable; quant au monument,
on verrait plus tard.

Philibert et sa femme furent installs au premier tage de la maison
neuve. Marceline tait une femme commune, que la timidit, la
peine, et aussi l'ivresse de se voir  Courance, excitaient  parler
beaucoup, de tout, sans cesse,  tort et  travers. On ne pensa
presque pas  s'en choquer; pas plus qu'on ne songea qu'on s'tait
battu, une anne entire,  propos de l'admission de cette femme  la
maison. On n'en tait plus  faire la petite bouche.

Flicie avait adopt quelques phrases qu'elle rptait: Quand le ciel
croulerait... Entrez! entrez...! tant qu'il y aura du pain dans
la huche..., allusion  l'hbergement forc de Casimir, du mnage
parisien, de la future famille de mon pre. Lorsqu'elle causait toute
seule avec M. Laballue, elle parlait souvent de faire la part du
feu.

Mon pre annona que son mariage tait fix au 1er septembre.

--C'est un excellent moment, dit Flicie, pour le voyage de noces.

--Oh! nous n'irons pas loin. Comme la crmonie doit avoir lieu 
Paris, nous nous contenterons d'y sjourner un peu.

-- Paris?

--M. Pope, oncle et tuteur, a conserv son domicile lgal  Paris. Je
prfre, d'ailleurs,  tous gards...

--Parfaitement! parfaitement!

Aprs mille prcautions oratoires, il demanda la permission de
prsenter sa fiance. Flicie jeta un: Ma maison est ouverte! qui
lui coupa la respiration.

Ces manifestations de libralisme affect faisaient courir des
frissons sur les paules. L'intransigeance de jadis nous et paru bien
prfrable.

Mon pre tournait son chapeau, comme un paysan. Il hsitait; il
balbutia:

--Mais... c'est que...

Elle vint  son aide:

--C'est qu'elle ne peut pas venir toute seule?... Que les Pope
l'amnent! Entrez! entrez!...

La veille du jour fix pour la visite, Flicie commanda d'ouvrir
le grand salon, et Fridolin parut, les bras en croix, entre les
persiennes replies. La mine de ce serviteur dvou s'effondrait en
mme temps que la figure altire de Courance. Il avait vieilli plus
que Flicie. Il prononait  tout propos des jugements sombres. Il
aspira l'air par sa brche, et dit:

--Il me semble que je livre les fortifications de la ville de Metz.

--Plat-il? dit Valentine qui battait dj les meubles.

--Suffit, jeunesse!

Malgr le mal que l'on se donnait pour tre calme, la prochaine entre
des Pope  Courance causait de violentes palpitations. Grand'mre me
prit par la main et me mena devant la photographie:

--Mon enfant, te rappelles-tu ta maman?

--Oui.

--Eh bien! mets-toi cela dans la tte: quoi qu'il arrive, et quoi
qu'on te dise, tu n'auras jamais qu'une maman; c'est celle-l. Il n'y
en a pas de meilleure ni de plus belle. C'tait une sainte; elle est
au ciel; elle te voit. Allons! promets-lui que tu l'aimeras toujours.

Je joignis les mains et je dis:

--N'aie pas peur, maman; l'autre, c'est bon pour papa, mais moi...

--Ce n'est pas comme cela qu'il fallait t'exprimer, dit grand'mre,
mais enfin, c'est bien. Allons, tiens-toi propre, et sois poli quand
_on_ t'embrassera.

Ce fut vers quatre heures que fut signal le roulement de la voiture.
Valentine courut  la grille, pour tre bien sre, et elle remonta
l'alle en hurlant:

--V'l les Pope! V'l les Pope!

Chaque pas du cheval trottant sous les ormes nous heurtait la
poitrine. Au sortir de l'alle, on reconnut la victoria de mon pre. 
ct de lui: du rouge et des cheveux noirs. Point de Pope.

La voiture, vitant les communs, vint par l'esplanade sable, et
s'arrta devant le perron. Mon pre sauta, mais un peu tard pour
prsenter la main, et la robe rouge, prise au marchepied, dcouvrit
une jambe, fine et longue, jusqu'au genou.

Nous vmes cela du petit salon. Quelqu'un fit: Ae! ae! comme
lorsqu'on est piqu d'une aiguille, et une grimace passa sur les
visages.

--C'est heureux, dit grand'mre, que le marchepied ne soit pas plus
haut!

Mon pre monta le perron, mu, ple comme son gilet.

Les Pope avaient d partir pour Paris, en vue des prparatifs urgents.
Mademoiselle les rejoindrait sous peu; elle s'tait soumise  un dsir
d'escapade, d'une incorrection!...

--Un enlvement! dit-il.

Les lvres murmuraient:

--Charmant! charmant!

_On_ fut tout de suite sans faons. _On_ m'embrassa, avec force
compliments. C'tait la deuxime femme, pour moi, qui sentt si
bon. Le salon fut promptement imprgn de son parfum. Elle avait des
cheveux luisants, pais, bouillonnants, dbordants; des yeux deux fois
plus grands que les ntres; un petit front; une bouche tout en dehors,
troite, carlate. Quand elle souriait, ses dents taient plus claires
que le jour.

Elle avait un brimborion d'accent tranger, un rien, une rsonance
ancienne demeure  la vote du palais, une musique entendue d'au
del de l'eau. C'est elle qui parlait le plus, car elle tait le moins
embarrasse. videmment, on lui trouvait mauvais genre, mais le
trouble qu'elle rpandait par son tranget nous gagnait. Je ne
voulais plus m'en aller de ses jupes; je la respirais de toutes mes
forces; je me laissais asseoir sur ses genoux, et, quand elle me
pressait, je restais le nez contre son corsage. En m'embrassant, elle
me causait un plaisir extraordinaire.

Mon pre triomphait, et les couleurs lui revenaient, quoiqu'il et un
regard d'homme ivre. Les pauvres figures de ces dames faisaient peine
 voir.

On se leva pour passer  la salle  manger, o des rafrachissements
taient prpars. On s'tonnait que la crole ft si peu prodigue
de dtails sur la Nouvelle-Orlans. Car on se la figurait leve au
milieu des rizires, des ngres, des serpents boas. Elle avait vcu
vingt-deux ans  Paris.

--Cela ne me rajeunit pas! disait-elle.

Elle connaissait beaucoup les peintres; pas Philibert, toutefois. Mais
il ne s'en froissa point, et ils parlrent ensemble d'expositions.

--Et vous ne regrettez pas Paris?

--On y est si mchant! dit-elle.

Flicie s'excusa de ne point nous accompagner au jardin; grand'mre
tint  rester prs de sa soeur; les vieilles tantes s'taient
clipses ainsi que l'oncle Plant. Ce fut Casimir qui assuma le rle
de cicrone; et il semblait montrer sa proprit.

La crole ondulait devant nous, ployant la taille pour viter les
branches, ou tendant la joue, soudain,  la caresse d'une pointe de
feuille. Elle se retournait et abusait de son rire facile. Prs des
abeilles, elle ramena des deux mains sa robe en avant, et courut comme
une fillette. Flicie et grand'mre, assises sous les noisetiers, la
regardaient de loin. Mon pre me dit:

--Dans quelques jours, elle sera ta maman. Est-ce que tu l'aimeras?

J'avais envie de dire oui,  cause de sa bonne odeur; mais je me
souvins de la leon de grand'mre. Il en eut le soupon et reprit d'un
ton impratif:

--Il faut que tu l'aimes. C'est moi qui te le dis. Je suis ton pre,
sacrdi!...

Nous ne les vmes plus avant le mariage. Mais grand-pre Fantin, qui
consultait M. Clrambourg, nous donna des nouvelles. Les Pope, partis
pour Paris, ne devaient plus revenir  Beaumont. Le chteau de la
Roche tait en vente,--le pays, entirement explor, n'offrant plus
d'attraits  madame.

--Ces insulaires, disait M. Clrambourg, ont du mal  s'acclimater
dans nos petits endroits; il leur faut du neuf tous les matins. Nadaud
va perdre une bonne maison...

--Il en a pris la fleur, dit Casimir.

--Elle lui cotera cher, dit M. Clrambourg.

On sut, en effet, que non seulement le marquis de la Frelandire, mais
la plupart des maisons nobles, et plusieurs propritaires catholiques
lui avaient retir leur clientle. La valeur de son tude s'en
trouvait singulirement diminue. De dpit, n'affichait-il pas des
opinions dmocratiques?

--Parfait, disait M. Clrambourg, quand vous avez la bonne fortune de
trouver des capitalistes assez excentriques pour vous soutenir; mais,
dans l'tat actuel de la proprit foncire, les ides avances sont
incompatibles avec le notariat.

Casimir dveloppait ce sujet avec complaisance, car c'tait dtourner
l'attention de ses affaires personnelles. La table, augmente d'une
rallonge pour les trois bouches nouvelles, restait silencieuse; on
baissait le nez dans son assiette et relevait un oeil furtif sur
Flicie. Elle ne bronchait pas.

Une seule chose semblait la proccuper dsormais: la morphine et le
nombre des piqres autorises. On avait d lui arracher la seringue,
ainsi que le petit flacon de baume souverain et mortel, car elle en
abusait. Cette excution s'tait faite, un mercredi soir, Sucre-d'Orge
tant mont sur ses grands chevaux et ayant parl  sa vieille amie
comme  un animal indompt; l'oncle Plant, Philibert et toutes
les femmes formant cercle autour d'elle et frappant du pied. Scne
affreuse. On avait vu, pour la premire fois, Flicie pleurer. Elle
avait cd  la force, et remis entre les mains de sa soeur l'tui
plat en maroquin noir. Depuis lors, elle pleurait quelquefois,
pareille  une enfant prive de sa poupe, et redemandait la chose
avec des minauderies gentilles et puriles, plus atroces que des cris.
Grand'mre allait avec elle derrire le paravent et la piquait. Dans
la griserie du soulagement, il arrivait que Flicie embrasst sa
soeur.

Le paravent prenait l'aspect d'une clture sacre derrire laquelle se
passaient des scnes mystrieuses. Je n'osais plus en dchiffrer
les lgendes. Les messieurs au bain, les curs de village, les
mamans-canards, ne donnaient plus envie de rire.

Flicie m'envoyait avec Philibert dans les fermes. L'application
du malheureux  s'initier  l'agriculture tait touchante. Il
interrogeait les femmes dans les champs; il faisait causer les
enfants au bord des chemins, afin de surprendre les notions par trop
lmentaires dont il n'osait avouer l'ignorance: l'poque o l'on sme
le bl, o l'on fume la terre, o l'on taille la vigne, o l'on doit
rentrer les regains. Mais son cerveau tait rebelle  tout cela;
souvent il coutait mal ce qu'il s'tait donn tant de peine
 demander, et il demeurait absorb par quelque particularit
pittoresque de la personne qui lui parlait. Bien des fois aussi, tout
en marchant, tout en causant, quelque chose comme un flot lui montait
 la gorge, et il dtournait la tte: c'tait le regret d'Adrienne,
qui se gonflait dans son coeur. Il restait maladroit dans les rapports
que nous faisions  Flicie, et il tait humili parce qu'elle
m'coutait de prfrence.

Quand elle nous ordonnait de lui ramener Pnilleau, Cornet, ou le pre
Moreau, elle humait sur les paules du paysan, par-dessus le livre de
comptes, l'odeur de chacune de ses terres, de chacune de ses tables,
et elle en voquait avec une prcision minutieuse les plus infimes
dtails, comme un exil qui pense au jardin de son pre. Elle ne
congdiait plus ses hommes sans leur dire:

--C'est peut-tre la dernire fois que nous comptons ensemble; mais,
que j'y sois ou que je n'y sois plus, il n'y aura rien de chang.

On interprtait de diffrentes faons ces paroles ambigus.
L'interroger sur l'avenir semblait encore prmatur et de mauvais
got. Elle-mme ajoutait parfois ce commentaire:

--Qu'est-ce que je suis, moi? rien. Qui est-ce qui vous nourrit? c'est
Courance.

On le savait bien; et c'tait Courance que tous convoitaient.

Cet apptit naturel se dissimulait  peine depuis que Flicie
baissait. Casimir tait certain de prvoir la teneur du testament, 
un legs prs. Il s'interdisait d'tre trop optimiste: les parents
gs ne devaient compter que sur une petite rente...  moins que la
ncessit, surgissant des affaires du moulin de Gruteau, ne fort la
main  la testatrice: Avec le tiers d'une ferme, elle comblerait le
trou!... Selon lui, Courance serait partag en deux moitis divises
ou indivises, attribues aux deux neveux: Philibert, d'une part, et le
petit, de l'autre, venant en reprsentation de feu sa pauvre mre.

--Du petit, n'en parlons pas: Nadaud sera l qui prendra les intrts
de son fils et qui, personnellement, aura faim pour plusieurs. J'ai
tout lieu d'esprer que Philibert se conduira bien avec nous...

--Mais, l'oncle Plant? disait grand'mre.

En effet! on l'oubliait toujours. Cependant, il tait probable qu'il
garderait, sa vie durant, la jouissance de toute la fortune.

--La mort de sa femme, quoi qu'on en pense, sera pour lui un grand
coup.

--Il a toujours eu l'habitude de vivre dans son ombre.

La plus acharne  connatre son sort  venir tait la vieille tante
Gillot, la centenaire. Elle venait frquemment, depuis le voyage de
Paris, sous prtexte de demander des nouvelles, et la peur qu'elle
avait que l'on toucht  la rente que lui servait Flicie perait sous
toutes ses interrogations. Elle eut plus d'audace que les autres
et ouvrit la brche en parlant presque nettement. Tout le monde s'y
prcipita:

--Un malheur est si vite arriv! Flicie, vois-tu, il n'est jamais
trop tt pour mettre ordre  ses affaires...

--Tout est en ordre, nous le savons bien. Ah! certes, ce n'est pas la
confiance en toi qui nous manque!

--Mais c'est prcisment cette confiance aveugle que nous avons en
toi, qui nous fait redouter de tomber entre les mains de Dieu sait
qui!

--Il est bien vident que nous pouvons tous disparatre avant toi,
mais, notre chandelle teinte,  nous, personne ne s'en apercevra:
tandis que...

Flicie regarda une  une toutes les bouches et dit:

--Vous aurez  manger.




XII

LA TERRE EST SAUVE!


Flicie s'alita dans les premiers jours de septembre.

On ne la vit pas descendre, un matin; au moment de se mettre  table,
ces dames s'interrogrent en dsignant la place vide, et grand'mre
fit signe de la tte: Non. Pendant quelques jours encore, on posa
son couvert,  la place habituelle, devant la chemine, sous la
photographie et le Cupidon. L'oncle Plant regardait, en face de lui,
la serviette sangle dans le rond d'ivoire.

La femme de Philibert se rvla promptement une garde-malade
incomparable. Elle, grand'mre et la Boscotte montaient et
descendaient tout le jour; on les rencontrait dans le corridor,
faisant du vent  leur passage. Et Flicie ne voulait point que les
autres personnes entrassent dans sa chambre, car elle avait honte de
se montrer dlabre.

Une aprs-midi, je l'aperus du dehors. La fentre ouverte, au-dessus
de la salle  manger d'acajou, laissait voir un bonnet blanc et le
bras d'une camisole  dessins mauves. Le bonnet tourna, et les yeux
bleus parurent dans une chair couleur de paille d'avoine. Ils se
fixrent  distance. Ils devaient, au del du parc, caresser le coteau
o mrissait la vendange. Ils restrent l, longtemps. Peut-tre
voyaient-ils plus loin encore... Le jour tait magnifique; un air doux
soulevait le parfum des hliotropes autour du perron; la jolie rouille
de l'automne commenait de gagner les touffes d'arbres; l'oncle
Plant, au bout de la pelouse, mettait en place les bulbes des
jacinthes; contre le mur, entre les tamaris et un grand bouleau
blond, Fridolin passait aux grappes de chasselas, comme  de belles
chevelures dores, des filets de crin; et, de l'autre ct de la
clture, on entendait un homme qui poussait la charrue en nommant tour
 tour ses boeufs: Brun et Ros.  et l, un cri d'oiseau, une
voix dans la campagne. Tous les bruits taient familiers et charmants.
Et, au-dessus de cela, dans le grand dsert du ciel immobile, qui
dira jamais ce qu'il y avait, pour qu'un enfant, qui ne recevait que
l'impression confuse des choses, en ait frmi?

Philibert, tonn de me trouver si attentif, frappa dans ses mains. Je
sautai, et, l-haut, la face jaune abaissa les yeux sur nous.

Elle tait prise! On l'avait vue; ne pouvait-on l'approcher?
Philibert demanda la permission de monter. Elle branla sa pauvre tte
dsespre. Nous insistmes. Alors elle nous dit:

--Eh bien! attendez un peu que je fasse un brin de toilette.

Marceline parut au bord de la fentre, tenant  deux mains la
veilleuse, un tablier bleu  la ceinture. Toujours en train, tuant son
chagrin  force d'agir, elle travaillait plus que les bonnes, veillait
la malade, la changeait, lui cuisinait des plats lgers, connaissait
tous les soins subtils. Flicie, humilie d'abord, la boudait sans
tidir son zle, mais, vaincue par son courage, elle la prenait en
affection et ne permettait plus qu'aucune autre personne la toucht.
Grand'pre Fantin en augurait beaucoup de bien pour les dispositions
testamentaires.

Derrire nous, tout le monde pntra dans la chambre, et, de ce
jour-l, Flicie, qui ne comptait plus les dfaites, laissa voir sa
dcrpitude.

Elle tait assise dans un grand fauteuil garni de toile de Jouy 
vignettes, et sa personne semblait tasse, rduite, ainsi que sa
figure, comme si le crabe l'et mange tout entire. La table de
nuit portait des fioles; un guridon les six livres des fermes, en
toile noire lime aux angles; une armoire de noyer qu'on ouvrait
souvent exhalait une odeur de lavande et d'iris.

Elle parut tonne de nous voir si nombreux tout  coup autour d'elle:

--Mon Dieu! dit-elle, mais combien donc est-ce qu'il y en a?

On se compta, en riant, sans en avoir envie. On lui dit qu'il y
aurait demain une tte de plus, si elle le voulait bien: madame Leduc
rclamait la faveur de venir l'embrasser.

--Oh! oh! dit Flicie, cela sent mon enterrement.

Elle demanda  grand-pre Fantin s'il voyait un inconvnient  se
rencontrer avec sa soeur, malgr le tour qu'elle lui avait jou. Il
n'en voyait aucun.

--Allons! vous n'tes pas susceptible.

Trois jours aprs, le frre et la soeur se faisaient mille tendresses,
et ils se promenaient, bras dessus, bras dessous, dans les alles de
Courance: les meilleurs amis du monde.

La premire consquence du sjour de madame Leduc fut que Flicie
tmoigna le dsir de voir un prtre. Elle ne voulait point entendre
parler de l'abb Fombonne, cur de sa paroisse; mais elle dit qu'elle
recevrait monsieur le cur de Beaumont.

Le cur de Beaumont tait un vieillard sec, trs distingu et trs
digne. Originaire d'une grande famille, en dix annes de ministre
il avait distribu sa fortune. Il prchait le renoncement au monde et
vivait conformment  sa parole. C'est pour cela qu'on parlait peu de
lui.

Quand il vint, on le laissa avec sa pnitente, et leur entretien dura
longtemps. Flicie en sortit maussade.

--Je gage que monsieur le cur vous a reproch votre attachement aux
biens terrestres?

--Peu importe! dit-elle; mais, quand j'aurai besoin d'un conseil, ce
n'est pas  lui que je m'adresserai.

--Je vois qu'il n'a pas t de votre avis.

Ce petit incident causa des inquitudes. On souponna qu'elle avait
consult le cur  propos de son testament. Pourquoi n'approuvait-il
pas ses intentions? Et l'inquitude s'accrut parce que Flicie se
prparait dcidment  la mort, et ne parlait pas d'ajouter le moindre
codicille  ses dispositions dj anciennes.

Grand'mre blmait ceux qui doutaient de sa soeur:

-- vous entendre, en vrit, on la croirait inhumaine; mais depuis
quinze ans, vingt ans, qui est-ce donc qui nous a donn la becque?
Elle ne nous laissera pas mourir de faim; elle nous l'a promis; moi,
je ne lui demande pas autre chose.

Madame Leduc fut un ferment nouveau au milieu du groupe de ceux que la
rserve de Flicie commenait  aigrir. Des conciliabules secrets
se reformaient autour d'elle. Grand'pre Fantin parlait trs haut
et accusait Sucre-d'Orge d'tre le mauvais conseiller de Flicie.
Mesdemoiselles Victoire et Adlade, elles-mmes, taient assez
tapageuses.

Philibert, lui, dessinait des projets pour le monument de sa fille.
Sa femme se dpensait sans mot dire. L'oncle Plant abandonnait le
jardinage, ngligeait Valentine, s'enfermait tout seul, ou errait sur
les routes avec Mirabeau. En son absence, Casimir annona:

--Je vais frapper un grand coup.

--Oh! je t'en supplie, dit sa femme, ne fais rien!

Madame Leduc avait imagin de nous runir chaque soir auprs du lit
de la malade afin d'y rciter la prire en commun. Elle y joignait une
lecture pieuse que l'on coutait en silence. C'taient ordinairement
de noires mditations o le nom de la mort revenait frquemment ainsi
que le vanit des vanits que la lectrice prononait sur un ton
lamentable, et de prfrence en latin. Flicie, le nez lev vers le
ciel du lit, donnait l'exemple de la patience. Un soir, comme on se
retirait, elle me retint par la main et me dit:

--Mon petit, tu es bien jeune pour comprendre les termes bizarres
qu'on emploie devant toi; mais tu as de la mmoire et tu te
souviendras plus tard de ce que tu auras entendu. Crois-en ta vieille
tante qui est tout prs d'aller se faire juger par le bon Dieu; ce
n'est pas vrai!... tout n'est pas vain. Leur _vanitas vanitatum_,
c'est un charabia de gens qui n'ont jamais t bons  rien. Mfie-toi
toujours des grands mots; c'est comme pour les fruits trop pousss: a
n'a aucun got.

Rappelle-toi quand nous nous promenions ensemble: tu allais te
pencher sur la terre pour distinguer le bl tout petit; quelque temps
aprs, nous l'apercevions de la route; un beau jour il tait aussi
haut que toi; une autre fois, le vent le couchait comme si les
troupeaux s'taient vautrs dessus, et je me faisais des cheveux
blancs! enfin on le voyait battre, au milieu de nuages de poussire,
et on comptait le nombre des boisseaux de grain. Est-ce que c'tait
une plaisanterie? Est-ce que nous avions tort d'pier les brins
d'herbe dans les champs, et de nous intresser  eux, et de croire en
eux comme en des amis? Est-ce qu'ils nous ont jamais tromps? Est-ce
qu'ils se sont jamais lasss de devenir le pain que Fridolin met au
four? Est-ce que ce pain--que mange madame Leduc comme les autres--est
une vanit? Et le beau vin qui sent la framboise et que ton oncle
Plant regarde  contre-jour, par plaisir, en clignant des yeux?
Et nos sapins? Et les souches qui font les flambes d'hiver? Et nos
moutons? Et nos bonnes btes de vaches? Et les jolis fromages bleus,
dont les paysans se nourrissent? Des vanits, sans doute? Imbciles!
Pourquoi ne parlent-ils pas de cela dans leurs prires, au lieu de
nous donner la frousse avec leurs histoires apocalyptiques? Moi, mon
enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis de voir toutes
ces vanits-l renatre sous mes yeux, tous les ans, bien
rgulirement,--avec des hauts et des bas,--soixante-cinq annes bien
comptes.

Retiens ceci: c'est qu'il faut s'attacher  quelque chose et s'y
cramponner comme s'il n'y avait rien au monde de plus important; il
faut regarder prs de soi, et non pas dans les toiles; autrement, tu
feras des mots et point d'ouvrage. Va te coucher, mon petit bonhomme.

Dornavant, Flicie me prit frquemment la main, au pied de son lit,
ou sur ses genoux quand on l'asseyait dans le fauteuil. Et elle me
parlait de Courance:

--Ton pre, ta grand'mre, tes oncles, tes tantes, c'est trs bien,
disait-elle, mais regarde cette terre-l: c'est elle qui les fera
vivre tous.

Elle achevait parfois ses phrases entre ses dents, soit parce que
la douleur lui poignardait l'estomac, soit parce qu'elle les jugeait
au-dessus de mon ge. J'entendais souvent:

--On n'y touchera pas! Non, non! pas une motte de terre!...

Je restais des heures avec elle, un grand livre ouvert, prs de la
fentre. Le temps se maintenait au beau; c'tait la splendide srnit
de septembre. On apercevait jusqu' la ligne sinueuse des peupliers
dans les prs, et jusqu'aux vignes rouges dont les sarments pamprs,
relevs soigneusement autour de l'chalas rigide, faisaient de chaque
cep un petit soldat de bronze rang pour la bataille.  l'extrme
droite, autour du caillou gris du dolmen, descendaient les rangs plus
clairs des vignes blanches. Sous les noyers des routes, au loin,
un homme, haut comme une quille, passait, et l'oeil de Flicie le
suivait. D'un champ de chaume s'levait tout  coup une lourde vole
de perdreaux. Devant la maison, Mirabeau, couch dans le sable, les
quatre pattes en l'air, se roulait et modulait des vagissements de
bonheur. Flicie se dressait; ses narines transparentes battaient, et
j'avais peur qu'elle ne se jett par la fentre pour aller embrasser
la surface de la terre.

Son mal empira vers la fin du mois. On ne pouvait plus la lever ni
la toucher. Le buste tait dvor, les jambes gonfles de vaisseaux
douloureux. Elle poussait une petite plainte monotone et continue.
Grand'mre dfendait sa porte contre Casimir et contre madame Leduc
qui voulaient sans cesse lui parler affaires; et cela nous valait des
chamailleries, des disputes, touffes sur le palier,  grands
gestes, et qui reprenaient dans l'escalier et dans le corridor pour
se prolonger en bourdonnement dans la maison tout entire. Un jour,
l'oncle Plant ouvrit la porte de son pavillon, prs de l'horloge;
il tenait  la main son fouet  manche court, et il cria dans le long
boyau sonore:

--N... de D...! allez-vous vous taire!

Ses mots taient rares. Ceux-ci furent entendus jusques aux communs;
et les domestiques les rptrent longtemps.

Grand'mre nous raconta, le soir, qu'elle avait trouv l'oncle 
la porte de chez sa femme et n'osant frapper; qu'elle l'avait fait
entrer, qu'il s'tait mis  genoux au pied du lit, et que, sans
pouvoir se rien dire,--comme toute leur vie,--Flicie et lui taient
demeurs cinq minutes la main dans la main.

Il ne quittait plus son fouet, car depuis quelque temps son rle
consistait  chasser Pidoux qui, chaque jour, venait s'informer de ce
que la bourgeoise avait dcid rapport aux affaires. On avait d
embobeliner de linge le battant de la sonnette,  la porte jaune, 
cause des cranciers de Casimir qui ne se privaient plus d'approcher.
Ils cognaient contre la porte; ce bruit sinistre, du moins, ne
parvenait pas jusqu' Flicie; et ils dambulaient avec leur dbiteur,
dissimuls sous la vote des ormes.

Le mdecin les y croisait tous les jours; le cur de Beaumont les y
rencontra; mon pre, lors de sa premire visite, aprs le mariage,
passa au milieu d'eux, en voiture, avec sa femme.

Grand'mre en profita, ds qu'il eut mis pied  terre, pour l'engager
 tenter une dmarche prs de Flicie:

--D'un trait de plume, elle pourrait expulser de sa maison tous ces
corbeaux!... Un petit sacrifice, et mon pauvre mari est sauv!... Elle
s'est dj tant de fois montre gnreuse...

Il n'osa pas refuser, mais ne dissimula point le peu d'espoir qu'il
avait de russir. Il nous laissa sa femme et monta chez la malade.

Quand il redescendit, madame Leduc lui demanda:

--Eh bien! vous a-t-elle parl?

--Oui.

Il n'y eut qu'un bond vers lui. Sa femme resta toute seule en arrire.

--Qu'est-ce qu'elle a dit?

--Que toutes ses dispositions taient prises depuis longtemps, qu'elle
n'avait pas  y changer un _iota_; que son testament se trouvait chez
M. Laballue; qu'il serait ouvert aprs sa mort.

--Elle n'ajoutera rien  son testament?

--Pas un _iota_!

On savait  peu prs la date du testament. Il avait d tre compos
au moment o Flicie s'tait rsolue au voyage de Paris.  peine
convertie  l'ide de la dignit du mariage de Philibert, elle
ignorait alors et les mrites de la mre et les grces de la petite
Adrienne; et elle ne souponnait pas l'tendue des dsastres de
Casimir.

--Ainsi, elle n'ajoutera rien? rptait-on.

--Pas un _iota_! rptait mon pre.

--Mais, lui avez-vous rapport ce que vous avez vu sous les ormes?

--Ce que j'ai vu sous les ormes?...

--Sa maison envahie? La menace planant sur la tte de son beau-frre,
du pre de Philibert, du grand-pre de l'enfant?...

--Elle m'a dit: Je m'en vais... il est grand temps... parce qu'on
serait capable de me faire commettre des sottises.

--Vous voyez bien! elle sent qu'il y aurait quelque chose  faire!

--Oui: des sottises.

Casimir, ayant congdi ses souscripteurs, rentra. Il crasait sous
l'aisselle un mince rouleau de papier orange. Il baisa la main de la
jeune marie, lui adressa un compliment et s'adossa  la chemine.
On tremblait toujours quand on le voyait revenir de ses runions
d'affaires. Cependant il avait l'air vainqueur.

Il prit le rouleau; entre le pouce et l'index, il pina le haut de
la feuille, et, d'un mouvement preste, droula comme un tendard une
affiche d'un ton clatant. On lut: _Moulin de Gruteau... Vente par
autorit de justice..._ Cela suffisait.

Ses yeux taient  demi clos; il indiquait du doigt les lettres
capitales, et il souriait comme un grand-papa qui montre la lanterne
magique aux petits enfants.

--Cette fois, dit-il, c'est pour de bon.

Le notaire s'cria:

--Comment! Mais je croyais que vous aviez fait surseoir  six mois!...

-- huitaine!

Grand'mre se prcipita sur le papier orange:

--Cache a! dit-elle.

--Nenni! fit Casimir.

Nous sortmes presque tous, car on ne savait que dire de l'vnement.

Le jour tombait. Vers la rivire, sous un ciel de lilas, les courlis
 la voix plaintive annonaient la nuit. Quelque chose remuait soudain
dans les fourrs de lauriers-cerises ou de fusains, et un oiseau
fuyait. Des chats passaient, pareils  de l'ouate lgre que le vent
soulve. L'un d'eux miaula, au loin, et mademoiselle Adlade fit:
Ah! mon Dieu! parce qu'elle croyait reconnatre la chouette. La
tante Gillot l'avait entendue, disait-elle, et n'en dormait plus.
L'ombre paisse du jardin nous repoussait sur l'esplanade sable;
l'entre des alles couvertes semblait l'ouverture de puits profonds,
tandis que la maison neuve gardait de la lumire sur ses murs blancs.
Des clairs, trs espacs, soudain changeaient l'aspect des choses.
Quand la chauve-souris voletait au-dessus de nous, ces dames
ramenaient leurs paules en avant.

Un grand bruit de voix d'hommes, venu de l'intrieur, nous arrta net.
On prta l'oreille. Un murmure dans la chambre de Flicie; trois pas
sur le parquet; une porte ouverte; et l'clat d'une querelle nous
arriva. Puis on distingua l'organe bris de Flicie:

--Mais, qu'est-ce qu'il y a? Marceline, Marceline!...

Une main dut ttonner sur la table de nuit, un chandelier roula et
tomba. Tout se tut. On entendit refermer la porte, et Marceline qui
disait:

--Ne vous tourmentez pas, ce n'est rien. C'est votre mari et Casimir
qui ne se voyaient pas dans l'obscurit.

Un simple gmissement de Flicie nous parvint. Elle tait assez
extnue pour ne pas s'enqurir de ce que son mari et Casimir
faisaient l,  sa porte!...

Le silence s'tala de nouveau. La douce lumire de la veilleuse teinta
l'ombre dans la chambre de Flicie, et la femme de Philibert avana le
buste au dehors pour fermer les volets. La lampe s'allumait aussi dans
le pavillon, et l'on apercevait Valentine racontant quelque chose avec
des gestes dsordonns. Une de ces demoiselles se dtacha du groupe
et y alla; puis l'autre; madame Leduc les y rejoignit. Quand nous
arrivmes  notre tour, chacun faisait: Ch... t, ch... t, ch... t!
et nous ne smes encore rien.

On se mit  table. Marceline descendait; elle nous dit en branlant la
tte:

--Le pouls est si faible... si faible!...

--Envoyez chercher le prtre! dit madame Leduc.

--Montons! dit Casimir.

L'oncle Plant excuta un bond, de sa place  la porte. Il se campa
contre l'issue du corridor:

--Tonnerre! dit-il, vous n'irez pas!

--Vous squestrez votre femme! dit Casimir.

--Quand je devrais, jour et nuit, faire la sentinelle  la porte de ma
femme, je vous empcherai de pntrer chez elle!

On se regardait. Valentine s'cria:

--V'l que a recommence! ils vont encore se colleter!

Quelqu'un poussa la porte dans le dos de l'oncle Plant, et la
Boscotte parut. Elle demanda pardon, bredouilla, s'excusa de nouveau
et dit enfin:

--La peur nous a pris, l-haut... Si c'tait un effet de votre bont
que quelqu'un monte...

--Un prtre, un prtre! cria de toutes ses forces madame Leduc.

Et elle passa comme une balle sous le bras de l'oncle Plant. Il la
suivit. Mesdemoiselles Victoire et Adlade coururent aprs lui dans
le corridor. Casimir s'y engouffra. Tous disparurent.

J'tais rest tout seul. J'entendais Fridolin parler trs fort  la
cuisine. De temps en temps dans le corridor, une femme en chaussons
courait, et ses jupes faisaient autant de bruit qu'un vent d'orage qui
surprend la lessive tendue.

Puis, Fridolin dposa ses sabots; il devait marcher en chaussettes,
et chacun de ses pas tait marqu par le poids de son corps; il fit
siffler l'air par sa brche, aux premires marches de l'escalier.

Valentine descendit essouffle; elle entra et m'empoigna:

--Venez vite, venez vite!...

La chambre de Flicie tait imprgne d'une odeur de sucre brl. Tous
les gens de la maison s'y trouvaient. Madame Leduc, en l'absence du
prtre, approchait un crucifix en cuivre du creux de l'oreiller
o gisait quelque chose comme un foulard de soie jauni et froiss:
c'tait la tte de Flicie. Madame Leduc rcitait les prires; et
Casimir, qui savait tous les psaumes par coeur, marmottait les rpons
 genoux sur la descente de lit. Il voulut me faire avancer pour
embrasser la mourante; mais grand'mre se jeta sur moi et me retint:

--C'est de la folie! tu ne sais pas comme cet enfant est sensible!

Je fus rejet en arrire. Madame Leduc vint  la commode chercher un
chapelet. Elle se lamentait  haute voix:

--Allez donc vivre  la campagne, pour mourir sans le secours des
sacrements!

Et elle mit le chapelet aux mains inertes de Flicie, qui ne l'avaient
gure touch, sa vie durant.

On ouvrit les volets pour donner de l'air. Des clairs illuminaient
la campagne. Un instant, on distingua les vignes rouges comme si elles
eussent t  trente mtres, et Fridolin dit:

--Madame aurait donn le paradis pour avoir l'oeil une fois de plus 
ses vendanges.

L'oncle Plant qui se tenait en arrire, prs du domestique, grommela:

--Sacr bougre! c'est vous qui avez dit la vrit.

Et les larmes lui montrent  ce moment.

Les lumires attiraient les btes de nuit; la chauve-souris entra
et agita ses petits oripeaux aux quatre coins de la pice. La crole
poussa un cri. Son mari lui conseilla de sortir. Grand'mre me dit:

--Va-t'en, toi aussi, mon petit, va-t'en!

La jeune femme me donna la main. Nous descendmes tous les deux  la
salle  manger. Elle ne trouvait rien  dire. De temps en temps elle
m'embrassait.

Au bout de vingt minutes, Valentine ouvrit sans frapper et nous
annona:

--C'est fini.

Alors, on entendit les gens descendre et passer dans le corridor. La
cuisinire et la Boscotte sanglotaient. Fridolin rechaussa ses sabots.

Casimir vint manger une crote et dit  mon pre:

--Il s'agit de prvenir M. Laballue.

--Je m'en charge.

--Et la lecture du testament pourrait avoir lieu?...

--Mais, demain.

Le lendemain, M. Laballue vint, avec une serviette de maroquin sous le
bras. Tout le monde s'enferma dans le salon. La crole et moi restmes
seuls dehors.

Elle m'emmena au jardin. Elle mangeait des grappes de raisin dores.
Elle mordit  mme une pche d'espalier, sans la cueillir; et on
pouvait compter ses fines dents rgulires sur la chair du fruit
bless.

J'tais tellement accoutum  l'ordre en toutes choses, et au respect
des moindres objets de Courance, que je restai stupfait devant cette
fantaisie:

--Si on voyait a!

Elle me rpondit aussitt:

--Qui voulez-vous que cela regarde?

Je lui montrai, prs de la pompe, les choux-fleurs et, un peu
plus loin, les deux plates-bandes de petits pois de Clamart et de
flageolets nains, qui poussaient, et que Flicie n'avait jamais vus
hors de terre.

Nous remontmes par l'alle des abeilles. Chaque ruche tait entoure
d'un crpe noir. Cet usage du pays la fit sourire; et, parce qu'elle
avait peur des piqres, elle se sauva. Les abeilles en deuil me
bourdonnaient toutes sortes de choses aux oreilles; j'avais envie de
leur parler, en me rappelant les paroles que Flicie leur adressait si
souvent, mais je sentais que je me mettrais  pleurer si j'ouvrais la
bouche. La jeune femme me cria:

--Oh! vous voulez faire le petit homme brave, mais vous avez les joues
blanches comme un pierrot.

La famille dboucha soudain de la maison neuve, et noircit le perron.
Mon pre s'en dtacha vivement et accourut.  dix pas de sa femme, il
annona:

--C'est le gamin qui est lgataire universel!

Et il m'embrassa beaucoup plus tendrement qu' l'ordinaire. Les
groupes discutaient. Madame Leduc levait une voix aigre au-dessus des
autres:

--Tout ne sera pas rose pour l'hritier, disait-elle; les rentes 
payer aux parents absorberont le plus clair des revenus...

On entendit M. Laballue qui hritait du chapeau de paille de Flicie
et de la canne qu'il lui avait donne:

--Les intentions de madame Plant, dit-il, n'ont jamais t
d'avantager celui-ci au dtriment de celui-l, mais de sauvegarder
l'intgrit de la terre. Le veuf, usufruitier, ne vendra pas la
proprit de son fils, et le jeune lgataire,  l'abri du besoin et
non endett, respectera les volonts de sa tante...

On hurlait autour de lui:

--Mais tout le monde les et respectes!

--Pourquoi ne pas rtablir le droit d'anesse?

--Et les majorats, pendant que nous y sommes?

Philibert tait le plus malheureux et le plus frustr de tous; il ne
rcriminait pas. Il disait  sa femme:

--Ah! pour sr, que j'aurais bazard ma part!

Madame Leduc, demeure sur les marches du perron, lanait:

--Tout cela n'est rien: les intrts matriels psent peu dans la
balance du vritable chrtien; mais les sentiments! mais l'honneur!
Or, que vois-je? Un aeul infortun, vieilli dans les entreprises, us
par les dboires, d'une part rduit  grignoter la rente de sa femme,
et d'autre part poursuivi par des cranciers voraces auxquels il ne
pourra opposer que cette triste fin de non recevoir, tare du galant
homme: l'insolvabilit! Les hritiers de cette riche proprit ont
beau jeu! Capital par-ci, pain sous la dent par-l, c'est parfait!
Mais qui d'entre eux ne rougira en voyant passer prs de soi, le
regard louche et le poing menaant, le prteur impay, le souscripteur
confiant qui, un jour, ouvrit sa bourse  votre grand-pre,  votre
pre,  votre frre,  votre poux? Non!...

M. Laballue coupa le discours:

--Madame Plant, dit-il, professa toute sa vie un gal mpris pour les
filous et pour les imbciles, et elle ne se ft fait, et ne s'est fait
aucun scrupule de passer la tte haute vis--vis des personnes qui,
dans une pense de spculation, ont escompt sa gnrosit dbonnaire.
Elle a pourvu aux premires ncessits, sans en oublier aucune, et
elle a sauvegard l'avenir. Le reste et t un luxe qui dpassait ses
moyens. Quant  mon lgataire, m'a-t-elle dit cent fois, je suis bien
tranquille: celui qui possdera la terre sera toujours respect.

Les clats de voix de Valentine appelrent l'attention vers le berceau
de chvrefeuille, et on la vit qui sautait au cou de son pre. Elle
accourut et embrassa les vieilles tantes, grand'mre et l'oncle
Plant. On dut la faire taire en lui montrant, au premier, la fentre
aux volets clos. Elle remerciait tout le monde des cinq mille francs
que lui laissait Flicie pour sa dot. Pidoux,  distance, mais de la
voix des paysans qui porte loin, disait:

--Avec les deux mille francs que j'y suis de ma poche, a fait un
cadeau de trois mille francs, pour celui qui compte juste. Enfin!...

Il reprit, le lendemain, le service de la carriole interrompu depuis
la brouille; et les trois voitures montrent l'alle de noyers,
derrire le corps de Flicie port  bras par des femmes de son ge,
qui se relayaient souvent. Des retardataires couraient  travers les
chaumes. Les chiens aboyaient  l'agitation de la campagne. Une
longue file de voitures se joignit  nous au croisement de la route
de corail. Et tout le long du trajet,  chaque embranchement, notre
fleuve de deuil se grossissait de sombres ruisseaux.  la bifurcation
de la Ville-aux-Dames, madame Franois se faufila dans le cortge.

Le cur de Beaumont donna l'absoute, et l'abb Fombonne pronona
quelques paroles. On descendit Flicie dans le grand trou voisin de la
tombe de ma mre. Ma pauvre grand'mre tomba sur les genoux, au bord
de la fosse, quand on lui mit le goupillon  la main; et elle ne
s'en allait plus. On dut la pousser, car beaucoup d'autres personnes
avaient  faire le mme signe d'adieu. Prive du seul caractre solide
qu'elle et rencontr le long de sa vie, elle s'en allait  la drive,
et elle ne reconnaissait plus les gens qui lui tendaient la main.

Courance parut dpeupl. L'oncle Plant alla  la chasse, un jour,
et ne revint pas. On le trouva, la nuit, sous les sapins d'pinay que
vnrait sa femme et grce  Mirabeau qui faisait retentir le bois
de ses hurlements. Son fusil lui tait parti dans la figure. Ceux qui
avaient compris le muet amour de cet homme timide pour sa femme, ne
s'tonnrent pas outre mesure de l'accident.

Un mercredi, la voiture de Sucre-d'Orge monta l'alle des ormes comme
autrefois. On crut rver; on se demanda si le temps avait coul. Le
fidle ami venait rclamer, selon son droit, le chapeau et la canne.
Quelqu'un les avait dposs sur le canap d'utrecht; et personne
n'osait y toucher.  les voir l, on et dit que Flicie tait sur le
point de sortir. M. Laballue fit une courte visite et prit les objets,
pieusement. Il les tint  la main, de la porte du pavillon  sa
voiture, et les plaa  ct de lui sur le coussin. On les regarda
s'en aller, tant qu'on put, jusqu' la grille.


FIN


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