                                    LES
                              PETITS VAGABONDS

                                    PAR
                              Mme JEANNE MARCEL

                         ILLUSTRS DE 25 VIGNETTES
                               PAR E. BAYARD

                             CINQUIME DITION

                                   PARIS
                         LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
                      79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79






CHAPITRE PREMIER.

Csar, Aime et leur compagnon Balthasar.


Il tait une fois, mes petits lecteurs, deux enfants que Dieu avait
faits orphelins tout jeunes, et bien avant qu'ils fussent en tat de
garder le souvenir des soins et de la tendresse que leur avait prodigus
leur pauvre maman.

A l'poque o commence notre histoire, l'an, un garon, pouvait avoir
neuf ans, peut-tre dix, et le plus jeune, une fille, huit ans  peine.
Il ne faut pas me demander s'ils taient jolis; c'tait chose fort
difficile  dcouvrir sous leurs haillons, et je ne saurais vraiment
vous rpondre. Cela, du reste, leur importait si peu, qu'ils eussent
t eux-mmes bien embarrasss de dire s'ils avaient le nez camard ou
aquilin; de la vie, ils ne s'taient regards dans un miroir.

Je n'essayerai pas non plus de vous vanter leur intelligence; ils en
avaient, sans doute, mais il n'y paraissait gure, car ils avaient
toujours vcu comme des sauvages et ne savaient encore ni lire, ni
crire, ni prier. Ils ignoraient aussi tout ce qui concernait leur
premire enfance, et ne connaissaient rien des parents qu'ils avaient
perdus, ni de l'poque ou du lieu o ils taient ns. Aussi loin dans le
pass qu'ils pouvaient se reporter par le souvenir, ils se voyaient
du matin au soir errant sur le pav de Paris; o ils offraient aux
promeneurs des bouquets de roses et de violettes qu'on leur achetait
trop rarement, et du soir au matin couchs cte  cte sur de misrables
paillasses dans le logis de leur tuteur Joseph Ledoux.

Lorsque Csar, qui avait par moment des ides vagues et confuses d'un
temps plus heureux, s'enhardissait assez pour questionner Joseph,
celui-ci rpondait invariablement qu'ils n'taient que de misrables
enfants trouvs. Enfants trouvs!... Cela les faisait rflchir: ils se
reprsentaient tous deux abandonns sous le porche d'une glise, comme
ils entendaient dire qu'on trouvait quelquefois des enfants nouveau-ns,
ou bien perdus dans un chemin de traverse, au milieu des bois, tels
que Csar en voyait toujours la nuit dans ses rves, bien qu' sa
connaissance il n'et jamais t  la campagne. Et c'tait pour eux un
grand sujet de dsolation!

Ah! si  dfaut de parents, la Providence leur avait seulement donn
des amis! Mais l'amiti, douce au coeur des enfants comme au coeur des
hommes, leur faisait aussi dfaut. Personne ne s'intressait  eux
au del de cette piti passagre que leur grande jeunesse inspirait 
quelques promeneurs. De temps  autre ils entendaient qu'on disait en
passant prs d'eux: Pauvres petits! Touchs jusqu'au fond de l'me,
ils levaient sur la personne qui avait parl ainsi leurs beaux yeux
pleins de reconnaissance, mais on leur donnait deux sous et puis c'tait
fini. Ils taient donc seuls au monde et abandonns de tous, except de
Dieu, qui veille toujours sur ses cratures; mais ils ne connaissaient
point Dieu.

Si, je me trompe, Csar et Aime avaient un ami. Un seul, il est vrai,
mais plus attach et plus dvou qu'on ne serait autoris  l'exiger
d'un grand nombre. Il s'appelait Balthasar et n'tait, hlas! qu'un
pauvre caniche aussi mal plac dans la hirarchie des chiens que ses
matres dans celle des hommes. D'un extrieur peu fait pour inspirer la
confiance, il tait horriblement malpropre et avait l'air de porter des
guenilles en guise de toison. De plus il avait le malheur d'tre maigre
 lui tout seul autant que les sept vaches qu'un certain roi d'gypte
vit en songe, comme il est expliqu dans la Bible. Mais cela ne fait
rien; ce ne sont pas toujours les caniches les plus gras et les mieux
soigns qui sont les meilleurs et les plus intelligents. Si Balthasar
tait laid et chtif, en revanche, sa cervelle de chien tait bien
organise; il avait beaucoup de moyens, et, en outre, du coeur assez
pour faire honte  bien des hommes.

C'tait vraiment une bonne et intelligente bte; et quand je songe aux
preuves d'attachement qu'il a donnes  ses jeunes matres, et  sa
conduite si sagement raisonne en maintes circonstances, je me demande
comment il se trouve des gens assez hardis ou assez aveugles pour
refuser aux caniches la facult de penser.

Croyez bien, mes petits lecteurs, que Balthasar ne ressemblait en rien
 ces chiens idiots qu'on voit tous les jours s'attacher au premier
venu qui veut bien se dclarer leur matre, et sont toujours prts 
s'humilier devant la force. De tels chiens ne mritent seulement pas
qu'on daigne s'occuper d'eux. Quant  lui, il ignorait la bassesse et
n'avait point tant de servilit dans le coeur au service des hommes.

Son ducation avait t fort soigne; des matres habiles et bien
inspirs l'avaient dot de nombreux talents, dont Joseph Ledoux tirait
alors un parti assez avantageux. On ne savait pas en ce temps-l que
l'adversit obligerait un jour Balthasar  faire un gagne-pain des tours
d'adresse et de force qu'on lui avait enseigns pour charmer ses loisirs
et ceux de ses amis. Mais la vie est ainsi faite: personne ne peut
rpondre de l'avenir. On voit tous les jours les gens les mieux partags
sous le rapport des richesses passer de l'opulence  la misre avec une
rapidit bien faite pour donner  rflchir!...

Quant  Balthasar, il n'tait point tomb d'une hauteur vertigineuse;
c'tait au milieu d'une honnte famille d'artisans, et non dans le
chenil d'un grand seigneur, que le sort l'avait fait natre.

Il n'en avait pas moins t trs-dur pour lui de se trouver ensuite au
service d'un bateleur, et surtout d'un bateleur ivrogne et mchant comme
tait Joseph Ledoux. Balthasar, vous le devinez bien, je pense, tait un
chien savant, ou, si vous le prfrez, un chien artiste.

Vous numrer tous les tours qu'il excutait serait fastidieux;
cependant, si cela peut lui procurer une meilleure place dans votre
estime, je vous apprendrai qu'il sautait  la corde presqu'aussi
bien que les plus habiles d'entre vous; disait l'heure au public avec
l'exactitude d'un cadran solaire; mettait bravement le feu  un petit
canon de poche, dont l'explosion ne le faisait mme pas sourciller;
savait, rien qu' l'inspection de la physionomie, distinguer au milieu
d'une foule d'enfants celui qui tait le plus aimable et le plus docile,
et, de sa patte droite, battait la mesure avec une prcision remarquable
lorsque son matre jouait du violon. Entre de meilleures mains que
celles de Joseph, il aurait pu trs-certainement se faire connatre et
gagner beaucoup d'argent.

Mais je dois, pour tre juste, dclarer que l'amour-propre et la
cupidit n'taient point son fait, et que si c'et t pour sa
satisfaction personnelle et par amour de l'or, jamais il n'et consenti
 prendre une sbile entre ses dents et  la tendre humblement  des
spectateurs qui, le plus souvent, ne donnent leur centime qu' regret,
et par respect humain plutt que pour rtribuer honorablement le savoir
et l'adresse. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, il obissait 
son devoir de prfrence  ses gots.

[Illustration: Il sautait  la corde.]

Tout naturellement Csar et Aime chrissaient Balthasar, dont ils
connaissaient et apprciaient le dvouement. C'tait un vieil ami qu'ils
avaient toujours vu prs d'eux. Ils le souponnaient avec raison de
les avoir prcds dans la vie; et, parfois, lorsqu'il fixait sur leurs
jeunes visages ses pauvres yeux dj ternis par l'ge, mais profonds et
comme tout chargs de souvenirs, ils s'imaginaient que le vieux chien
songeait  ce pass si obscur que Csar faisait de vains efforts pour
pntrer. Malheureusement Balthasar tait incapable de les consoler et
de les encourager; il ne pouvait que les aimer; c'tait quelque chose
sans doute, mais ce n'tait pas assez. Ils le voyaient fort peu,
d'ailleurs, car ils taient obligs de se sparer de lui ds le matin
pour se rendre o les appelait leur occupation, et ne rentraient que le
soir presque toujours briss de fatigue et poursuivis par le sommeil.

Quoi qu'il m'en cote, mes petits lecteurs, je dois vous faire connatre
la vritable occupation de Csar et d'Aime. Il est donc inutile de
vous le dissimuler, leur commerce de fleurs n'tait qu'un prtexte pour
demander l'aumne; ils faisaient le honteux mtier de mendiants!... Un
dur mtier, croyez-moi, et qui procure tant de misres, d'ennuis et de
fatigues, que je me demande comment il se trouve des paresseux assez
mal inspirs pour le choisir volontairement. Quant  mes amis, ils ne
l'avaient point choisi, au contraire; c'tait bien malgr eux et tout 
fait  leur corps dfendant qu'ils s'y livraient. Que cette rpugnance
les rhabilite  vos yeux et fasse qu'il se trouve pour eux une toute
petite place dans un coin de votre coeur.

[Illustration]




CHAPITRE II.

O il est prouv que la fortune nous arrive parfois  l'improviste, sans
tre attendue, et qu'elle s'en va non moins vite.


Un jour, c'tait vers la mi-avril, le temps tait magnifique et tout le
monde tait dehors. Csar et Aime qui connaissaient les bons endroits,
taient venus, dans l'espoir de faire une recette fabuleuse, se placer
 la grille des Tuileries qui ouvre sur la rue Castiglione. Mais  peine
s'y trouvaient-ils depuis un quart d'heure que, entrans par les gots
de leur ge, ils oublirent la chasse des petits sous pour regarder les
enfants qui couraient dans le jardin. Les deux paniers de roses et
de muguet gisaient sans plus de faon sur le trottoir; quant  leurs
propritaires, ils suivaient avec un vif intrt les parties qui se
jouaient de l'autre ct de la grille. Ils taient si compltement
absorbs dans leur contemplation qu'ils ne virent point descendre de
voiture,  quelques pas d'eux, une jeune et belle dame, laquelle vint
droit  Csar et lui dit en lui glissant quelque chose dans la main:
Prenez ceci et priez Dieu pour qu'il rende la sant  un pauvre enfant
dont la mre ne pourrait supporter la perte.

Mes amis (souffrez que je leur donne ce titre), mes amis stupfaits
n'eurent pas mme assez de prsence d'esprit pour remercier la jeune
dame, qui, du reste, s'tait promptement loigne.

Que t'a-t-elle donn, Csar? demanda Aime.

--Tiens, fit Csar en ouvrant la main, voil! Je crois bien que c'est
une pice d'or.

--Une pice d'or?

--Oui, comme on en voit chez les changeurs.

--Montre un peu.... Oh! que c'est joli une pice d'or!... Mais elle est
bien petite, sais-tu?

--Oh! cela ne fait rien.

--Elle est bonne tout de mme, n'est-ce pas?

--Parbleu!... On dirait une pice de vingt francs.

--Vingt francs!... Montre encore!... Combien cela fait-il de sous, vingt
francs?

--Oh! je ne sais pas au juste, mais beaucoup, beaucoup, plein ton panier
peut-tre!...

[Illustration: Prenez ceci et priez Dieu.]

--Tant que cela?

--Pour le moins.

--Et que peut-on acheter avec un panier de sous?

--Tout ce qu'on veut, je pense.

--Vrai, Csar?... Alors nous sommes riches?

--Bien sr que nous le sommes.... A moins pourtant que la dame ne se
soit trompe.

--Comment donc?

--Eh bien, oui, qu'elle ne nous ait donn cela pour une pice de cinq
centimes.

--Le penses-tu?

--Dame! je ne sais pas.... mais cependant cela pourrait bien tre.

--Comment faire alors?

--Chercher la dame et lui rendre la pice.

--Oh! ce serait dommage.... J'tais dj si contente d'tre riche!...
D'ailleurs, comment veux-tu retrouver au milieu de tant de monde une
personne que tu n'as fait qu'entrevoir?

--Je la reconnatrai bien, que cela ne t'inquite pas, viens.

--Allons!... puisque tu le veux.

--Et toi, tu ne le veux donc pas?

--Si fait.... Je serais heureuse de possder beaucoup d'argent, mais je
ne voudrais pas garder une pice d'or qui ne m'appartiendrait pas....

--A la bonne heure!

Malgr une persvrance et une bonne volont fort louables, les deux
enfants ne trouvrent point la dame  la pice d'or.

Je l'avais bien dit, fit Aime en se laissant tomber avec dcouragement
sur un banc de pierre dans la partie la plus dserte du jardin.

--Nous reviendrons demain, rpondit Csar.

--Alors tu ne donneras pas la pice  Joseph?

--Non. Et toi, Aime, tu ne lui parleras pas de cela,  Joseph.

--Pourquoi?

--Ne le connais-tu donc pas? il prendrait les vingt francs et les
garderait sans s'assurer davantage qu'ils sont bien  lui.

--A propos, que t'a-t-elle dit, la dame?

--Elle m'a recommand de prier Dieu pour qu'il rende la sant  un
enfant malade.

--Et tu le feras?

--Sans doute.

--Mme avant de savoir si la pice d'or est  nous?

--Qu'importe!

--Mais comment?

--Comment?

--Oui, que lui diras-tu, au bon Dieu? Comment t'y prendras-tu pour le
prier?

--coute, fit Csar comme en cherchant  se rappeler....

--Tu ne sais pas?

--Non, je ne sais plus prier le bon Dieu.

--Tu l'as donc su?

--Au fait, non, je ne l'ai jamais su;... qui me l'aurait appris?

--Dis-donc, o le voit-on, le bon Dieu?

--Dans les glises.

--Vrai?... Qui te l'a dit?

--Personne.... Mais c'est dans les glises, j'en rponds. Si tu veux,
nous irons voir demain?

--Pourquoi pas tout de suite?

--Il est trop tard. A cette heure l'glise est dserte, il y fait sombre
et tu aurais peur.

--Tu as donc t dans une glise, toi, Csar?

--Je ne m'en souviens pas.

--On le dirait. Moi, je trouve bien extraordinaire que tu te souviennes
comme cela de choses que tu n'as point vues.

Csar et Aime arrivrent ce soir-l les premiers au logis; Joseph
s'tait, selon toute apparence, oubli au cabaret. C'tait si bien dans
ses habitudes qu'ils n'en parurent mme pas surpris. N'ayant rien de
mieux  faire en attendant qu'il lui plt de rentrer, ils s'accroupirent
sur leurs talons dans un coin de la chambre, et l, dans l'obscurit,
s'occuprent joyeusement  btir des chteaux en Espagne. Avec la
pice d'or (en supposant qu'elle ft  lui et  Aime) Csar achetait
immdiatement des livres, et allait  l'cole o il travaillait si
bien qu'au bout de trs-peu de temps, six mois au plus grand mot, il en
sortait le plus savant de toute la classe. Alors il apprenait un tat
qui le faisait vivre honorablement, ainsi que sa soeur. Ce n'tait
pas plus difficile que cela! Quant  Aime, un magnifique bb qu'elle
voyait depuis longtemps  l'talage d'un marchand de jouets du boulevard
et qui avait des dents et des cheveux _pour de vrai_, fermait les yeux
pour dormir et les ouvrait en s'veillant, demandait  manger lorsqu'il
avait faim et mme lorsqu'il n'avait pas faim, appelait son papa et sa
maman selon qu'il lui plaisait de voir l'un ou l'autre, enfin un bb
charmant qui souriait sans partialit  toutes les petites filles et
leur envoyait des baisers  travers la vitrine o il tait expos,
suffisait  son bonheur. Csar la trouvait bien raisonnable. Mais
quelque riche qu'on soit, il faut, si l'on veut tre rellement heureux,
savoir borner ses dsirs.

Ils en taient l lorsque des pas ingaux se firent entendre dans
l'escalier; presque aussitt la porte s'ouvrit avec fracas et Joseph
entra suivi de Balthasar. Csar cacha prudemment sa pice d'or dans la
doublure de sa veste. C'tait un misrable que Joseph, et un misrable
de toutes les faons; paresseux, ivrogne, mchant, voleur, il avait tous
les vices. Les enfants le craignaient et le dtestaient, parce que pour
un oui, pour un non, il les battait comme pltre, selon l'expression
des voisins, qui plus d'une fois taient venus les arracher  sa fureur.
Balthasar, de son ct, lui tmoignait beaucoup de froideur et ne lui
obissait qu'en rechignant.

Ah! vous voil, vous autres, dit-il en dcouvrant mes amis dans un
coin de la chambre. La journe a d tre bonne par un temps comme cela.
Donnez-moi votre argent.

Par malheur les pauvres petits, comme vous savez, avaient perdu une
partie de l'aprs-midi  regarder jouer les enfants et  chercher la
dame  la pice d'or, et au lieu de deux francs que Joseph leur avait
fixs comme minimum de recette, ils ne rapportaient que trente sous. Il
allait se mettre en colre lorsque tout  coup il vit briller quelque
chose sur la poitrine de Csar. L'enfant ignorait que le dessus de son
habit, aussi clair que du canevas, permettait de voir la malheureuse
pice de vingt francs qu'il avait cru si bien cacher.

Joseph tait muet de surprise.

Une pice d'or! s'cria-t-il enfin. Comment Csar, tu as de l'or!... et
tu ne le dis pas tout de suite!... Voyons, donne-moi a, mon garon?

--Ce n'est pas  moi, dit Csar stupfait.

--Aurais-tu la prtention de la garder?

--Je te dis qu'elle ne m'appartient pas; on me l'a donne pour un sou;
je le crois du moins.

--C'est trop fort!... Es-tu donc devenu tout  fait imbcile? Si on te
l'a donne, elle est  toi.

--Non, te dis-je....

--Allons! allons, pas tant de raisons. Si elle n'est pas  toi, elle est
 moi, j'en fais mon affaire.

Et Joseph se jeta brutalement sur le pauvre Csar qui, appuy par Aime
et Balthasar, lui opposa d'abord une certaine rsistance. Mais il n'est
pas difficile  un homme de venir  bout de deux enfants de cet ge.
Bientt Joseph put s'emparer de la pice de vingt francs, et il s'enfuit
laissant Csar et Aime tendus deci del comme des choses inertes sur
le plancher de la chambre. Certes ils taient durs  la souffrance, leur
tuteur les y avait habitus, mais jamais encore il ne les avait traits
de la sorte et ils pensaient bien que cette fois, ils n'en reviendraient
pas.

Heureusement c'tait une erreur, et vers le matin, comme le jour
commenait  poindre, ils reprirent un peu courage et se tranrent sur
leurs petits lits o un sommeil profond et bienfaisant ne tarda pas 
s'emparer d'eux. Vous pensez bien qu'aprs une telle scne ils ne furent
pas bercs par des rves positivement enchanteurs, mais enfin leurs
traits contracts par la terreur se dtendirent un peu, et Dieu leur fit
la grce de se reposer jusque longtemps aprs le lever du soleil.




CHAPITRE III.

Ce que pense le pre Antoine sur la manire dont on doit gagner sa vie.


Ce jour-ci tait un dimanche, le beau dimanche de Pques, si j'ai
bonne mmoire; c'tait fte partout, except dans le coeur de mes amis,
lesquels, tristement assis sur le carreau de leur chambre, songeaient
 leur misrable destine, lorsque par la fentre--un chssis en
tabatire--que Joseph avait oubli de fermer le soir prcdent, ils
remarqurent que le ciel tait pur et virent, pour la premire fois
cette anne-l, des hirondelles aller et venir tout affaires sur les
toits. Cela leur fit pronostiquer qu'on tait enfin dbarrass des
frimats et que la belle saison tait dfinitivement arrive. Ce leur fut
une douce consolation, et bientt l'espoir vint scher leurs larmes
et leur montrer l'avenir sous un aspect plus heureux. Ils se vtirent,
c'est--dire qu'ils rajustrent tant bien que mal leurs habits sur leurs
paules, puis, aprs s'tre consults, dcidrent qu'ils sortiraient
comme les autres jours, bien que Joseph n'et point prpar leur
provision quotidienne de fleurs.

Ils se dirigrent vers le centre de Paris, cheminant comme ils en
avaient l'habitude en se donnant la main. Balthasar les suivit. C'tait
la premire fois que le brave chien les accompagnait, et cela les
ravissait de le voir gambader autour d'eux; car dans sa joie, Balthasar
oubliant qu'il tait vieux, sautait et foltrait avec la fougue et
l'entrain de la jeunesse.

On descendit comme cela le jardin du Luxembourg, en faisant un dtour
pour visiter la ppinire, o la vgtation, plus htive que dans les
autres parties du jardin, offrait dj aux yeux ravis de nos petits
promeneurs une assez grande varit de fleurs, que faisait admirablement
ressortir la verdure d'avril, si belle  voir en sa fracheur et sa
jeunesse. Csar et Aime, d'ailleurs, se plaisaient au milieu de
ces arbustes presque tous indignes, ou, du moins, qu'une longue
acclimatation nous a rendus familiers. Ils en savaient les noms;
c'taient d'anciens amis. Ils aimaient aussi  voir les pchers, les
poiriers, les cerisiers, les amandiers se couvrir de fleurs; puis 
considrer comment, en quelques mois, se formaient et mrissaient les
belles grappes de raisin qu'on apercevait au milieu du feuillage pais
et dentel de la vigne.

L'aspect de toutes ces choses, aussi belles qu'intressantes, faisait
rver Csar; il lui semblait toujours qu'il les connaissait de longue
date et pour les avoir vues ailleurs qu' Paris.

Mes amis taient fort au courant des diffrentes poques o mrissaient
les fruits de la ppinire, car tous les matins ils venaient les
admirer, les convoiter peut-tre, et juger des progrs qu'ils faisaient
d'un jour  l'autre.

Ils savaient aussi que l'hiver tait proche quand les arbres, dpouills
de leur rcolte et n'ayant plus rien  abriter, laissaient tristement
tomber leurs feuilles. Csar et Aime n'aimaient point  voir la terre
jonche de ces dbris de feuillages, que, contrairement aux autres
enfants, ils ne prenaient aucun plaisir  craser en les faisant crier
sous la semelle de leurs souliers. Mais  l'poque dont je parle, le
printemps commenait  peine et les deux enfants ne songeaient point,
Dieu merci! aux dures geles de dcembre.

Ils prirent donc par la ppinire, s'arrtant pour prodiguer aux
gazouillements vulgaires du pierrot et aux vocalises brillantes et
hardies du rossignol les mmes applaudissements. Ils n'avaient pas assez
d'exprience pour juger et comparer, et trouvaient les chants de l'un
et de l'autre galement admirables. En fait de jouissances, comme vous
pouvez croire, ils n'avaient point t gts; c'est pourquoi tout leur
semblait bon: ils n'taient pas difficiles. N'importe, ils taient
heureux et c'tait le principal, n'est-ce pas?

Aprs s'tre suffisamment promens,  leur ide, ils sortirent du
Luxembourg par la grille de l'Odon, et de l se dirigrent tout
droit vers la rue _Saint-Andr-des-Arts_. C'tait un chemin qu'ils
connaissaient de reste, car ils l'avaient fait plus d'une fois depuis
le commencement de l'hiver. Ils pensaient rencontrer, dans cette rue,
un brave et digne homme qui, par piti, voulait bien leur porter quelque
intrt. Comme nous serions heureux si,  la place de Joseph, c'tait
lui qui ft notre tuteur! se disaient-ils souvent en admirant sa bonne
et honnte figure encadre de cheveux gris que recouvrait invariablement
un bonnet de laine noir.

[Illustration: Il faisait rtir et vendait des marrons.]

D'aprs cela, vous comprenez que ce n'tait pas non plus un puissant
personnage. Non, bien sr. On l'appelait le pre Antoine, et, tant que
durait l'hiver, il faisait rtir et vendait des marrons  la porte du
marchand de vin dont la boutique fait le coin de la rue _Saint-Andr
des-Arts_ et de la rue _Gt-le-Coeur_. Csar et Aime avaient fait sa
connaissance un jour de dtresse, un soir qu'ils avaient perdu leur
chemin et erraient par l comme de pauvres mes en peine, aveugls par
la neige et le grsil qui, tombant fin et dru, leur cinglaient le visage
comme eussent fait des aiguilles. Le pre Antoine, dont l'me tait
bonne et accessible  la piti parce que lui-mme, dans sa jeunesse,
avait connu la misre, les fit entrer dans son choppe et se mit
en devoir de les rchauffer et les consoler, leur promettant de les
remettre bientt dans leur chemin et mme de les reconduire, s'ils
craignaient encore de se perdre. Mais, tout en approchant leurs petites
mains du fourneau, le bonhomme dcouvrit qu'ils taient dans un grand
tat de faiblesse et qu'ils avaient encore plus besoin de nourriture
que de bonnes paroles. Pauvre lui-mme, il fit ce qu'il put et les
rconforta de son mieux avec le reste de son djeuner. Puis, en les
quittant, il leur fit promettre, si un tel accident se renouvelait, de
venir le trouver tout droit et sans hsitation. Je ne vous surprendrai
sans doute pas beaucoup, mes petits lecteurs, en vous disant qu'ils
auraient pu se rendre souvent  l'invitation du pre Antoine. Joseph
oubliait deux ou trois fois par semaine, au moins, de leur donner 
dner ou  djeuner. D'un autre ct, il les avait tant et tant menacs
de les faire mettre en prison s'ils touchaient  l'argent de leur
recette, qu'ils n'osaient en distraire un sou pour acheter du pain.
Cependant, guids par un sentiment de dlicatesse instinctive, ils
mettaient beaucoup de discrtion dans leur conduite et ne venaient
trouver le brave homme qu' la dernire extrmit.

Ils se dirigrent donc vers la rue _Saint-Andr-des-Arts_, comme je vous
ai dit; mais hlas! un immense dsappointement les y attendait: le
pre Antoine n'tait plus dans son choppe. Ce qu'ils ressentirent
en prsence de ce nouveau malheur est impossible  exprimer. Ils n'en
pouvaient croire ce qu'ils voyaient, et restaient l sans bouger, tout
droits sur leurs jambes et les yeux fixs sur cette pauvre petite
place o se tenait jadis leur Providence. Les pauvres innocents! ils
ne savaient point que, contrairement aux hirondelles, les marchands de
marrons migrent ds les premiers beaux jours. Eux qui vivaient dans la
rue, et devaient, malgr leur jeune ge, y faire tant d'observations,
ils n'avaient point remarqu cela.

Le premier moment de stupeur pass, ils fondirent en larmes. C'tait
navrant de les voir comme cela, rangs cte  cte sur le trottoir
qu'ils encombraient!

Balthasar, assis entre eux deux, fixait alternativement sur l'un et sur
l'autre des yeux si profondment attrists, qu'on et dit qu'il pleurait
lui-mme. Mais personne ne faisait attention  tant de dsespoir;
c'tait dimanche, comme vous savez; les bonnes gens presss de se rendre
 la promenade ou de jouir de leur libert, allaient et venaient sans
s'occuper les uns des autres. Csar et Aime taient l se dsesprant
depuis un grand quart d'heure, lorsque le timbre d'une voix bien connue
vint frapper leur oreille; ils s'avancrent et virent alors chez le
marchand de vin le pre Antoine endimanch qui, un norme morceau de
pain  la main, djeunait de bon apptit, debout prs du comptoir, en
causant avec la marchande. Lui, tout d'abord, ne les vit pas. Quant
 eux, un peu calms  la vue inespre du brave homme, mais tout
intimids par les beaux habits dont il tait revtu, ils n'osaient lever
les yeux sur lui et se contentaient de le regarder en dessous. Antoine
avait fait cette superbe toilette parce qu'il se disposait  partir;
comme il tait fier, il ne voulait pas en voyage tre pris pour un
paresseux, un vaurien ou un homme sans ordre qui ne sait pas conomiser
quelque argent pour se vtir honorablement. Mais mes amis, qui
ignoraient tout cela, ne parvenaient point  s'expliquer cette belle
veste et ce beau pantalon de velours, et ces rustiques souliers auxquels
le cordonnier avait prodigu les clous, et cet ample chapeau de feutre
au lieu du bonnet des jours ordinaires. Cela ne dura pas longtemps
ainsi, parce que Balthasar, qui voyait sans doute ce qui se passait dans
l'esprit de ses jeunes matres, se mit  japper bruyamment et, tout de
suite, le pre Antoine se retourna pour voir ce que c'tait.

A la bonne heure! s'cria-t-il en apercevant les deux enfants. Je me
disais bien que je ne pouvais quitter Paris et faire un bon voyage sans
avoir, auparavant, embrass ces deux petites cratures-l!

Il les fit entrer et partagea bravement son pain avec eux.

Bon! fit-il, en rpondant aux regards surpris de la marchande, j'en
avais quatre fois trop.... N'est-il pas honteux qu'un seul homme
engloutisse  son repas ce qui peut suffire  trois personnes?

Puis s'adressant aux enfants:

, mes petits, leur dit-il avec bonhomie, nous allons nous sparer,
mais pas pour toujours. S'il plat  Dieu, je reviendrai encore dans six
mois par ici vendre des marrons aux Parisiens. Mais, pour le moment, la
saison est close, et il me faut retourner au pays.... A l't, moi, je
suis comme les grands seigneurs, et ne saurais vivre autre part que dans
les champs, avec nos btes et les oiseaux du bon Dieu. Que voulez-vous?
je ne suis pas subtil de mes dix doigts; et Paris, o tant d'autres
gagnent des cents et des mille, ne m'offre que la ressource de balayer
ses ordures. Merci! Je suis trop dlicat pour accepter.... J'aime un
million de fois mieux sarcler nos champs ou faner au soleil l'herbe de
nos prairies, dont la bonne odeur, quand vient le soir, nous console des
fatigues du jour.

Mes amis le regardaient avec admiration; jamais encore ils n'avaient
entendu si bien parler et dire de si belles choses.

Mais je m'aperois, reprit le pre Antoine, que la joie me rend bavard
et goste.... C'est que vraiment on ne peut se dfendre d'tre heureux
 l'ide qu'on va revoir son vieux clocher; puis sa petite maison, un
trou, une cabane.... Dame! au point de vue de l'argent, a ne vaut pas
grand'chose;... mais on y est n, et on rve d'y mourir; puis les vieux
amis qu'on a laisss au dpart, et qui vous attendent l-bas, et enfin
les petits-enfants, les enfants des enfants, quoi!... Il y en a de votre
taille, puis d'autres qui sont plus grands, et d'autres encore qui sont
plus petits. Ils sont l, je ne sais combien vraiment, de tous les
ges et de toutes les hauteurs, qui accourent  ma rencontre  qui sera
embrass le premier. Moi, qui suis, pour certaines choses, plus faible
qu'une femme, a me rend heureux et a me fait pleurer.... On n'a pas
ide de ces choses-l quand on n'y a point pass.... Enfin! c'est en
souvenir de tout ce petit peuple que je me suis attach  ces deux-l.

Tout en causant, le brave homme regardait tour  tour la marchande et
les enfants; mais on voyait bien qu'il s'adressait surtout  lui-mme.

Vous ne pouvez pas me comprendre, vous autres, dit-il  mes amis.
Quant  la campagne, elle vous est inconnue. Qui donc vous aurait appris
combien il est bon de contempler tous les jours un ciel  perte de vue,
des bois, des champs, des prairies, des rivires, des chemins poudreux,
des berges gazonnes de pquerettes que le bon Dieu prend la peine de
semer lui-mme? Personne, n'est-ce pas?

Pendant que le pre Antoine achevait son frugal repas, la boutique
du marchand de vin s'tait remplie. Toutes les connaissances du brave
homme, tenant  lui souhaiter un bon voyage, taient venues lui serrer
la main avant son dpart. Tous avaient un souvenir et un souhait pour
le pays. On parlait des vieux amis; de ceux qui vivaient toujours et de
ceux qui n'taient plus.

Tu reverras Martial, disait l'un; est-il bien vieilli? a-t-il beaucoup
de petits-enfants? son fils est-il soldat?....

--Et le pre Lonard, disait un autre, comment porte-t-il ses
quatre-vingts ans?

--Et Jean! disait encore un autre, est-ce que tu verras Jean? On dit
qu'il fait du charbon dans la fort de Fontainebleau.

--Ah! oui, Jean, rptait-on en choeur, quel bon camarade il faisait
dans le temps!... Si tu vas le voir en passant, donne-lui donc une bonne
poigne de main de ma part, etc., etc.

Balthasar, mu sans doute de voir tous ces braves gens runis, allait de
l'un  l'autre, leur prodiguant les avances et les amitis. On lui fit
fte sans se demander  qui il appartenait ni d'o il venait. Sa bonne
et intelligente physionomie lui tenait lieu de passe-port. Enhardi par
ce bienveillant accueil, et sans doute aussi pour montrer aux amis du
pre Antoine que leurs caresses ne s'garaient point sur un caniche
ingrat, il se mit joyeusement, et sans y tre invit,  excuter
quelques-uns de ses tours les plus simples, comme de se ramasser en
boule et de rouler sur lui-mme  l'imitation des clowns qui font la
culbute; de s'tendre tout de son long sur le parquet pour contrefaire
le mort; de courir, en allongeant prcieusement les jambes, et bondir
par-dessus des obstacles--obstacles imaginaires, puisque Joseph n'tait
pas l pour lui en tendre de rels--comme un cheval de course
qui franchit des barrires. On avait pris got  ces jeux et on y
applaudissait, ce qui encourageait et animait Balthasar; il se sentait
apprci. A la fin, tout essouffl et la poitrine haletante, il
disparut, mais pour reparatre presque aussitt une assiette entre les
dents. Alors, entran sans doute par l'habitude, ou pouss par tout
autre motif que j'ignore, il fit le tour de la salle en s'arrtant
respectueusement devant chacune des personnes prsentes. Il recueillit
environ cinquante centimes qu'il s'empressa de rapporter  ses jeunes
matres; lesquels, n'osant se montrer devant tout ce monde, se cachaient
timidement derrire le pre Antoine.

, leur dit le brave homme, ce chien est-il donc  vous!

--Oui, rpondit Aime en caressant le caniche, c'est notre ami Balthasar
et nous l'aimons bien.

--Il le mrite; je ne crois pas avoir jamais vu un chien si habile,
et je pense que vous pourrez en tirer de l'argent; mais si vous m'en
croyez, c'est autrement que vous chercherez  gagner votre vie. Le
mtier que vous faites l, voyez-vous, c'est un mtier de mendiants.

--D'ordinaire, Balthasar ne nous suit pas; ce n'est pas avec nous qu'il
travaille, mais avec Joseph.

--Qui a, Joseph?

--Notre tuteur ... Notre mtier,  nous, c'est de vendre des fleurs dans
la rue....

--Oui, oui, je sais. Mais ce n'est pas encore l ce qu'il faudrait
faire.... coute, Csar,  ton ge, j'allais aux champs garder les
chvres et les moutons de nos voisins. J'y gagnais mon pain quotidien et
cent sols par mois. C'tait peu, mais j'en faisais assez. Avec cela,
tu penses, je n'avais pas souvent des culottes neuves, et comme ma
belle-mre,--j'avais une belle-mre, moi,--ne me raccommodait jamais
les vieilles, il n'y avait pas de danger qu'on me prt pour un fils de
millionnaire. Mais des vtements dchirs, c'tait la moindre des choses
et j'allais avec cela comme  vide. Seulement, mon petit, ici s'arrtait
mon insouciance; quoique bien jeune, j'aurais eu honte de mendier. Au
pays, on regarde cela comme un dshonneur, et on a raison; car un coeur
bien plac ne se rsigne pas aisment  vivre aux dpens d'autrui....
Oh! quand on ne peut pas faire autrement, quand on est infirme, je ne
dis pas.... N'importe, c'est toujours un malheur!... Mais pour un homme
solidement tabli et qui possde ses membres au grand complet,... c'est
le dernier des derniers; on ne peut descendre plus bas,...  mon sens,
du moins. Ce que j'en dis n'est pas pour moi,--il ne m'appartient pas de
me proposer en exemple,... je ne serais d'ailleurs qu'un triste modle 
imiter, car je n'ai point fait fortune,--mais pour vous, qu'il me peine
de voir traner une si misrable existence. Je sais bien, mon Dieu, que
mes paroles sont inutiles pour le moment;...  votre ge, on ne peut
rien par soi-mme, et votre tuteur ne me parat pas homme  couter
mes raisons.... N'importe, je suis d'avis qu'on fait bien, lorsque
l'occasion s'en prsente, de laisser tomber quelque semence dans une
terre fertile peut-tre, quoique mal prpare, et qui sans cela pourrait
demeurer  jamais improductive. La bonne saison venue, Dieu aidant,
il lvera toujours quelques touffes de bon grain, et c'est autant de
gagn.... Mais nous reparlerons de cela dans six mois. En attendant,
priez Dieu pour qu'il ne vous abandonne pas, et tchez de conserver les
bonnes qualits qu'il vous a donnes.

Ce disant, le brave homme boucla sa valise et la mit sur son dos comme
un sac de soldat; puis, ayant embrass les deux enfants, il prit dans
un coin de la boutique son bton de voyage et partit en faisant rsonner
sur le pav les nombreux clous de ses souliers. Nos amis, et Balthasar
avec eux, debout sur le seuil, le regardaient tristement s'loigner;
mais au dtour d'une rue, il disparut, et tous trois se retrouvrent
cette fois rellement seuls et abandonns.




CHAPITRE IV.

Csar et Aime devant l'glise Saint-Sverin.


Le pre Antoine leur avait dit de prier Dieu; c'tait la deuxime fois
depuis deux jours que la mme recommandation leur tait faite, et cela
les proccupait beaucoup, parce qu'ils ne savaient pas prier. Pourtant,
aprs s'tre consults ils prirent cong de la marchande de vin,
qui s'tait montre bonne pour eux, et se rendirent  l'glise
Saint-Sverin. Mais retenus par une extrme timidit, ils s'arrtrent
devant le portail, et l, le visage coll sur les barreaux de la grille,
regardrent en silence les fidles qui entraient et sortaient, leur
livre de messe  la main; puis un mendiant assis sur un escabeau prs
de la porte, et une mendiante, sa femme sans doute, qui se tenait sur
un autre escabeau. L'homme tait aveugle,... d'aprs un criteau qu'il
portait sur la poitrine, mais nous n'oserions affirmer qu'il le ft
rellement. La femme avait les poignets retourns; ce qui ne l'empchait
point de secouer avec une persistance effronte, sous le nez des gens
qui passaient devant elle, un large gobelet d'tain dans lequel deux
ou trois gros sous faisaient un tapage agaant. L'homme gardait une
immobilit de statue.

Nos amis taient l depuis quelques minutes, lorsque leur extrieur
misrable excita la compassion de deux dames, lesquelles glissrent dans
la main d'Aime une lgre aumne.

Qu'est-ce que c'est, demanda l'homme en se dtournant, on nous fait de
la concurrence?

--Si vous ne partez pas, ajouta la femme aux poignets retourns, je vous
tire les oreilles! Qui est-ce qui vous a donn la permission de vous
planter l et de recevoir les aumnes qui nous sont destines?... a ne
va pourtant pas dj si bien, ajouta-t-elle en regardant son compagnon.

--Attendons la sortie de la grand'messe; toutes les dames du quartier y
sont entres.

--Peuh! qu'est-ce que tout cela?

--Le beau temps va les disposer en notre faveur et leur faire dlier les
cordons de leurs bourses.

[Illustration: Si vous ne partez pas, je vous tire les oreilles!.]

--Laisse-moi donc tranquille!... Elles vont rester l des heures 
causer,  secouer leurs jupes,  encombrer le portail de telle faon que
les bonnes gens qui nous assistent les autres dimanches ne nous verront
seulement pas.

--C'est pas tout a!... Il y a dj cent fois que je te le dis et te le
rpte, ce sont les quteuses de l'intrieur qui nous font du tort.

--On en fourre partout, c'est vrai,... et des enjleuses!... Faut les
entendre dire avec leur petite voix flte, Pour les pauvres!... On
croirait qu'il s'agit de leurs propres intrts, parole d'honneur! Avec
tout a, les sous qu'on leur donne ne tombent point dans nos gobelets.

--C'est une injustice, une indignit!...

--Je le sais aussi bien que toi....

--a devrait tre dfendu!...

--Quand tu me chanteras toujours la mme histoire!... Est-ce que j'y
peux quelque chose, moi?

--Que veux-tu? on dit ce qu'on pense.

--Oui, mais c'est aux oreilles de M. le cur qu'il faudrait corner a.

En ce moment passait une dame; la mendiante secoua son gobelet.

Combien t'a-t-elle donn? demanda l'homme.

--Deux centimes!... tout cela!

--Elle fait ce qu'elle peut, c'te femme.

--Parbleu! c'est gne....

--Tous les dimanches tu as son offrande.

--Elle est jolie, l'offrande.... a dpense trop pour sa toilette. Quand
on n'a pas le moyen de donner plus de deux centimes, on ne porte pas de
robes de soie.

--Qu'est ce que a te fait?

--A moi? Rien; je m'en moque.... Mais a vous rvolte de voir ces
choses-l.

Il sortait un monsieur qui donnait le bras  une charmante jeune fille.
La mendiante s'enfonant sous sa capeline et mettant ses poignets en
vidence, prit un air piteux et dit d'une voix larmoyante:

Ayez piti d'une pauvre femme qui ne peut se servir de ses mains; et
d'un pauvre homme que le feu du ciel a rendu aveugle!

A votre ge, mes petits lecteurs, on doit sympathiser avec toutes les
infortunes; pour rien au monde, je ne voudrais vous froisser dans vos
sentiments de charit, ou vous mettre en garde contre la sensibilit
si naturelle de votre coeur d'enfant. C'est pourquoi je vous prie
instamment de ne pas juger des malheureux qui vous tendront une main
suppliante d'aprs les tres indignes d'intrt qu' mon grand regret,
je viens de vous prsenter. Du reste, les enfants qui voudraient que
leur piti ne ft pas surprise quelquefois, devraient se rsigner  ne
jamais faire l'aumne, ce qui serait triste pour eux et cruel pour les
pauvres. Donnez donc votre sou. Si par hasard un doute vous traversait
l'esprit, dites-vous qu'il vaut mieux se tromper dix fois que de laisser
un seul instant une misre vraie sans tre secourue. Encore un mot:
parmi les misrables, il en est qui sont jeunes et auxquels l'avenir
promet de nombreuses annes. A ceux-l, il ne suffit pas de donner votre
sou; il faut encore les aider  sortir de la misre. C'est difficile.
Cependant on y russit quelquefois en s'adressant  leur intelligence,
en leur indiquant les ressources qu'ils peuvent trouver en eux-mmes;
en leur inspirant de la confiance en Dieu et en leur destine. Et,
croyez-moi, vous aurez plus de mrite  cela qu' les combler d'aumnes
jusqu' la fin de leurs jours.

Le monsieur et la jeune demoiselle qui sortaient de l'glise laissrent
tomber quelque menue monnaie dans le gobelet de l'aveugle et dans celui
de sa compagne; puis, mes amis, avec leur mine  la fois craintive et
sauvage, attirrent l'attention de la jeune fille.

Et ces pauvres enfants, mon pre, dit-elle, ne leur donnerez-vous rien?
Voyez comme ils ont l'air timide!

Le monsieur donna cinquante centimes  Csar, qui, au lieu de dire
merci! se prit  rougir. L'enfant avait encore toutes fraches dans
l'esprit les paroles du pre Antoine.

Ah! , vous autres, s'cria la mendiante lorsque le monsieur et la
jeune fille se furent loigns, allez-vous bientt partir, avec votre
air timide?

--Nous sommes venus pour la messe, dit Aime, et non pour vous faire du
tort.

--Il y parat!... Pour la messe!... Vous l'entendez d'ici, la messe,
n'est-ce pas?... Allons, allons, quittez la place tout de suite, et
faites en sorte qu'on ne vous revoie plus,... ou bien vous aurez de mes
nouvelles.

Ce disant, elle s'tait leve. Mes amis, effrays, se sauvrent en
emportant le regret de n'avoir pu pntrer dans l'glise et prier Dieu
pour l'enfant de la dame  la pice d'or.




CHAPITRE V.

Fuite de mes amis.


Ils marchrent longtemps  l'aventure et par des chemins qu'ils ne
connaissaient pas. C'tait Balthasar qui les conduisait.... Enfin ils se
trouvrent dans la campagne. Alors, effrays de leur audace et fatigus,
ils s'assirent sur le bord d'un foss pour se reposer et rflchir.

Quand je dis qu'ils se trouvaient dans la campagne c'est une manire de
parler, car vous savez aussi bien que moi qu'on ne peut appeler ainsi
que par complaisance les quelques champs qu'on rencontre, au sortir de
Paris, entours de maisons blanchtres, de fabriques et de carrires
de moellons. Mais, pour Aime, c'tait nouveau et elle s'extasiait sur
toutes ces abominations avec une bonne foi qui vous et fait sourire.
Elle rappelait, moins la suffisance et la fatuit, le rat de la fable
lorsqu'il sort de son trou pour la premire fois.

Voil donc, s'criait-elle, les champs, les bois, le ciel dont nous
parlait le pre Antoine!... Que tout cela est beau! n'est-ce pas, Csar?

--La campagne que je vois dans mes rves, rpondait Csar, est bien
autrement belle et imposante que celle-ci: figure-toi, Aime, de grands
espaces, aussi loin que ta vue peut s'tendre et bien au del encore,
entirement couverts de verdure, o, de distance en distance, des
troupeaux de boeufs et de moutons paissent de l'herbe dont les fleurs
sont roses et presque aussi parfumes que nos violettes; puis des bois
dont on ne dcouvre jamais la fin, des montagnes de rochers entasss les
uns sur les autres jusqu'au ciel, et au bas de ces rochers des ravins si
profonds qu'on ne peut y jeter les yeux sans avoir le vertige.

--Il n'y a donc pas de maisons?

--Oh! si, mais toutes petites et non pas blanches comme celles-ci; de
loin on n'en dcouvre que le toit qui sort des arbres.... N'est-ce pas,
Aime, que c'est bien extraordinaire de rver toujours de ces choses-l?

--Oui, bien sr....

--Et toujours les mmes. Rien ne change; c'est toujours les bois, les
champs et les montagnes, que je te dis. Puis, dans ces bois, o par
endroits l'ombre est si paisse qu'on dirait qu'il y fait nuit, mme au
milieu du jour, des hommes,  l'aide de grosses cordes, tirent, pour
les faire tomber, sur des arbres dont on a coup les racines et qui sont
encore plus hauts que les plus hautes maisons de Paris. Plus loin, dans
les montagnes, d'autres hommes fendent les roches et les divisent en
fragments comme ces pavs que tu vois entasss ici prs de nous. A un
certain moment, les ouvriers prennent leur repas, ils sont tous runis
sur une plate-forme gazonne, non loin de leur travail; un d'entre eux,
un seul, est assis sur un rocher  ct d'une jeune femme;... tout 
coup l'homme et la femme disparaissent dans un nuage d'paisse fume,
on entend une explosion terrible, et de tous cts partent des cris
d'effroi.... puis....

--Puis?

--Puis je ne sais plus. Lorsque j'en suis l de mon rve, j'touffe, il
me semble que je veux crier aussi; mais je ne le puis, et les efforts
que je fais m'veillent....

--Toujours au mme endroit?

--Toujours.

Balthasar s'tait approch des enfants et avait cout ce qu'ils
disaient avec une attention singulire; puis il se mit, lorsque son
jeune matre eut cess de parler,  pousser des hurlements plaintifs.

Fais-le donc taire, dit Aime; cela me fait pleurer, moi, de l'entendre
gmir de la sorte!

--Oh! fit Csar avec stupeur, il me semble que Balthasar y tait!... Dis
donc, Aime, si tout cela tait arriv?...

--On le dirait....

--Mais non, c'est impossible, puisque nous sommes des enfants trouvs!

--C'est Joseph qui dit cela.

--Qu'en penses-tu, toi, Aime?

--Moi! je n'en pense rien, je ne sais pas....

[Illustration: On entend une explosion terrible.]

C'est en causant ainsi que mes amis, sans s'arrter autrement que pour
s'asseoir et se reposer quelques minutes lorsqu'ils se sentaient trop
fatigus, firent plusieurs lieues et gagnrent un endroit appel Orly.
Jusque-l ils avaient march sans inquitude; le grand air leur
donnait des forces, et ils ne songeaient point que la nuit pouvait les
surprendre dans la campagne. Cependant, depuis qu'ils taient hors de
Paris, le soleil n'avait cess de descendre; en ce moment, il semblait
presque toucher la terre; encore quelques instants et il allait
disparatre. Mais Csar et Aime ne s'en proccupaient point; ils
taient frapps par le spectacle inattendu qui s'offrait  leurs yeux:
devant eux, tout  fait  l'horizon et dans une immense tendue, le ciel
paraissait incendi, tandis qu'un orage, que le vent avait chass de
l'ouest  l'est, plongeait dans l'obscurit tout l'horizon oppos.
Au levant c'tait presque la nuit, au couchant c'tait une clart
admirable, indescriptible et qui convertissait tout en or: la toiture
des maisons, les feuilles des arbres, les vitraux d'une glise qu'on
apercevait au loin, l'eau des fosss qui bordaient la route et la
poussire des chemins. Mes amis, qui jusqu'alors avaient cru que le
soleil tait couch lorsque les hautes maisons de la rue de Rivoli le
drobaient aux yeux des Parisiens, trouvaient ce spectacle si beau
que pour le contempler plus  l'aise ils s'assirent sur une berge, les
jambes pendantes parce qu'ils taient fatigus, et le corps orient de
telle faon qu'ils pussent, rien qu'en dtournant la tte et sans se
dranger autrement, regarder  l'ouest et  l'est. Mais tout doucement
le jour s'teignit, et la nuit les surprit comme ils admiraient encore
une ligne rose qui semblait fermer le ciel  l'endroit o le soleil
venait de disparatre. Aussi, lorsqu'ils reportrent leurs yeux blouis
sur d'autres objets, furent-ils saisis par une soudaine frayeur.
L'obscurit glaait d'pouvante ces pauvres enfants qui n'avaient jamais
vu la nuit ailleurs qu' Paris et claire par des milliers de becs de
gaz.

Bien qu'ils eussent l'espoir d'atteindre en moins d'un quart d'heure
les premires maisons d'un village qu'ils avaient vu sur leur droite
lorsqu'il faisait encore jour, ils se remirent en marche avec moins de
confiance et d'ardeur qu'auparavant Balthasar, au lieu de vagabonder
comme il avait fait toute la journe, s'tait rapproch d'eux, et, comme
s'il et t lui-mme sous l'influence de la crainte, il marchait d'un
pas tranquille et jetait  droite et  gauche des regards furtifs
qu'il ramenait sans cesse  ses jeunes matres. Tous trois gardaient un
silence qui ne contribuait pas peu  les effrayer; ils ne savaient point
que, pour chasser la peur, il suffit souvent de faire du bruit soi-mme.

Ils se taisaient donc. Cependant la journe n'tait point finie; on
entendait encore au loin des voix qui se rpondaient et des clats de
rire que l'cho de la valle rptait d'une faon enfantine. C'taient
des gamins qui jouaient dans la rue de quelque village voisin. On
entendait aussi par intervalle les aboiements froces des bouledogues
qu'on lche la nuit dans les chteaux et les fermes pour monter la
garde et courir sus aux malfaiteurs. Balthasar y rpondait par de sourds
grognements; il aboyait tout bas. Le brave et fidle animal distinguait
bien dans tout ce tapage plus d'une provocation  son adresse; mais en
sa qualit d'tranger au pays, il ne voulait point engager de discussion
o il se sentait vaincu d'avance. Allez donc, lorsque vous n'tes qu'un
pauvre caniche maigre et efflanqu, lutter de verve et de poumons avec
de telles gens, et donner la rplique  des individus qui mnent une
vie de pacha et sont nourris comme des rentiers. Et puis, qui sait?...
Peut-tre ne voulait-il pas compromettre les malheureux enfants en
attirant sur eux l'attention de quelque garde-champtre attard dans la
campagne?

Un moment ils entendirent marcher derrire eux; la mme crainte les
saisit tout  coup; ils s'imaginrent que Joseph les poursuivait, et,
instinctivement, ils se jetrent sur le ct de la route. Un homme
passa tout tranquillement sans leur adresser la parole, sans les voir
peut-tre. Mais toutes ces vaines frayeurs leur donnaient la fivre,
et, s'il vous et t permis de leur appuyer votre main sur la
poitrine, vous eussiez senti leur pauvre petit coeur qui battait  coups
prcipits, absolument comme celui de ces malheureux oiseaux qu'il vous
arrive quelquefois de tenir captifs entre vos mains navement cruelles.
Heureusement ils entraient dans un village et la vue des gens qui
allaient et venaient les rassura un peu. Mais cela ne suffisait pas; ils
taient fatigus et ne savaient point encore s'ils trouveraient un abri
pour se reposer o s'ils devaient dormir  la belle toile.




CHAPITRE VI.

Florentin et Florentine.


Ils passaient devant une de ces petites et jolies maisons de campagne
comme il s'en rencontre tant aux environs de Paris. Une petite fille
accompagne d'une servante, en sortait; mes amis s'arrtrent pour
admirer sa gracieuse tournure et le joli visage qu' la lueur d'une
lanterne elle montrait sous une capeline en soie bleue.

Oh, ciel! fit cette jolie demoiselle avec une petite voix manire, que
font l ces enfants? Les connaissez-vous, Marie?

--Voyons, dit la fille, en leur mettant la lanterne sous le nez.... Oh!
pour a non, mam'zelle, ils ne sont pas du village.

--Ne les clairez plus, Marie; ils ont de trop vilaines physionomies; on
dirait de petits brigands.

--Le fait est qu'ils sont loin d'inspirer de la confiance. Je sais bien
qui ne leur donnerait pas sa bourse  garder, moi.

--Que font-ils par ici?

--Pardine! a cherche  voler.

--Vous croyez, Marie?

--Ah! bien, si je le crois? Mais j'en suis sre, mam'zelle. Et il n'est
pas dj si rassurant de les voir rder comme cela autour de la maison.

--Renvoyez-les au plus vite, alors.

--C'est ce que je vais faire.

Puis, s'adressant aux enfants qui n'avaient pas l'air d'entendre:

Allons, allons, portez vos mditations ailleurs, vous autres.

--Ils ne vous comprennent point.

--C'est possible; alors je vais leur parler un meilleur franais. ,
cria-t-elle, on vous prie de dguerpir, si vous ne le faites pas tout de
suite, vous aurez affaire  moi.

--Nous ne vous gnons pas, dit Aime, qui, plus dcide que Csar,
prenait la parole dans les occasions critiques.

--Voyez, mam'zelle, comme ils ne comprennent point. Et a ose
rpondre!... On ne saurait croire jusqu'o peut aller l'audace de ces
petits misrables; on ne ferait que son devoir en les souffletant.

--Assez, Marie, assez, ne les frappez point, donnez-leur quelque argent,
et ils s'loigneront peut-tre. Il faut en finir, je ne puis passer ma
soire ici.

La servante jeta dix centimes au visage de Csar et disparut avec son
impertinente matresse. Quant  mes amis, sans essayer de chercher les
dix centimes, qu'il et, du reste, t impossible de trouver, tant la
nuit tait devenue paisse, ils continurent  marcher dans la rue,
plongeant dans les maisons dont les volets taient encore ouverts, des
regards profondment dcourags.

Ils se demandaient si aucune de ces demeures ne voudrait s'ouvrir pour
les recevoir, et s'ils taient condamns  passer la nuit dehors. Il
fallait cependant bien peu de chose pour ramener la scurit dans leur
pauvre coeur et  en chasser toutes les apprhensions et toutes les
angoisses que la peur y avait fait natre: le coin le plus obscur
d'une de ces grandes cuisines o l'on voyait des chats et des chiens se
prlasser aux meilleures places, se chauffer le ventre et le museau 
la flamme joyeuse et turbulente du foyer, en compagnie de vieillards et
d'enfants qui jouaient et devisaient entre eux! Tout doucement Csar
et Aime se faufilrent le long des maisons pour mieux voir ce qui s'y
passait. C'tait indiscret, mais ils n'en savaient rien; et, d'ailleurs,
tout cela tait si nouveau, et tous ces logis si diffrents de celui
de Joseph!... Une fentre plus vivement claire que les autres captiva
bientt exclusivement leur attention. Par cette fentre on pouvait
explorer dans tous ses recoins une de ces grandes salles qui, dans les
maisons de paysans, tiennent lieu tout  la fois de cuisine, de salle 
manger et de chambre  coucher. Une femme jeune encore, les manches et
la jupe retrousses, tenait un polon sur le feu, pendant qu'un petit
garon et une petite fille, du mme ge  peu prs que mes amis,
promenaient  tour de rle, en le dodelinant sur leurs bras, un gros
marmot de sept  huit mois qu'on avait dj habill pour la nuit.
Quand ce bb manifestait quelque impatience, le frre et la soeur lui
faisaient toutes sortes de mines, lui chantaient une belle chanson, ou
bien lui disaient de ces riens qui n'ont aucun sens, mais qui font tant
rire les bbs de cet ge. Csar et Aime ayant compris tout de suite
que c'taient l de braves enfants, prenaient un plaisir extraordinaire
 les voir se promener de long en large dans la chambre. Mais, 
plusieurs reprises, leur regard se croisa avec celui de la maman,
laquelle, ne devinant pas ce que c'tait, dit  ses enfants:

Voyez donc un peu ce qui fait de l'ombre  la fentre!

Mes amis, qui avaient entendu, s'loignrent de quelques pas.

Rien, maman, il n'y a rien, rpondirent les petits villageois, aprs
avoir jet un coup d'oeil dans la rue.

Un peu aprs, elle prit le bb pour le faire souper et dit encore:

Pour sr, il y a quelqu'un  la fentre. Allez dehors, vous pousserez
les volets.

Csar et Aime songrent  fuir, mais je ne sais quoi les tenait clous
l, prs de cette maison.

Quant aux petits villageois, ils entr'ouvrirent la porte avec
prcaution, et aussitt la refermrent vivement.

Quoi donc? fit la mre.

--Maman, rpondirent-ils d'une voix touffe, il y a un homme.

--Bon! faut-il avoir peur pour cela? C'est sans doute votre pre;
ouvrez-lui.

Il fallut bien s'excuter. Cette fois, ils sortirent tout  fait, mais
rentrant presque aussitt:

Maman, ma chre maman, s'crirent-ils, venez donc voir, c'est un petit
garon et une petite fille.

La maman sortit.

C'est ma foi vrai! fit-elle comme en se parlant  elle-mme. Et  cette
heure.... Comment cela se fait-il?... Ils me font l'effet de petits
poussins qui se seraient perdus dans l'herbe en courant aprs les
insectes et n'auraient pu retrouver le nid de leur mre. Ah! a, petits,
leur dit-elle, approchez donc un peu qu'on vous voie!

Csar et Aime, suivis de Balthasar, vinrent se placer dans la clart
que le feu envoyait jusque dans la rue par la porte toute grande
ouverte. Ils ne brillaient point, je vous assure, dans cette lumire 
la Rembrandt.

Dieu du ciel! comme ils sont faits! s'cria la jeune femme en
dcouvrant de quelle misrable faon ils taient vtus. Et dire que
ce sont l de petites cratures du bon Dieu!... Allons, entrez tout de
mme, on verra....

Nos amis, comme vous pensez bien, ne se firent point prier.

La villageoise leur assigna pour s'asseoir un banc de l'autre ct de la
table, o elle-mme avait pris place avec le bb.

Quant aux enfants, ils vinrent se poster tous deux en face de Csar et
d'Aime, et l, les mains derrire le dos, se mirent  examiner mes amis
en silence et avec cette curiosit nave et indiscrte particulire aux
enfants  qui l'ducation n'a pas appris  vivre selon l'usage du monde.
Puis, de temps en temps, ils se regardaient en se faisant des signes
avec les yeux pour se communiquer leurs impressions. Mes amis, de leur
ct, leur rendaient la pareille et les examinaient aussi, mais plus
timidement, un peu en dessous, il faut bien le dire, ce qui ne les
empchait point de voir combien tous deux taient gentils, la petite
fille surtout.

[Illustration: Allons, entrez tout de mme, on verra..]

Elle avait de bonnes joues rondes et fermes que le grand air avait
lgrement brunies, et une fort de cheveux blonds qui s'chappaient
de son petit bonnet, tout autour de la tte, par centaine de boucles,
ranges les unes de ci, les autres de l, au caprice du vent, sans ordre
et sans art. Oui, certes, elle tait gentille, et vous n'auriez pas dit
le contraire si, comme Csar et Aime, vous aviez pu admirer sa petite
bouche qui souriait avec tant de finesse et de navet, et ses grands
yeux si expressifs qu'on et dit qu'ils parlaient, et son nez en l'air,
et le petit bout de ses jolies oreilles o taient accrochs de beaux
pendants d'or en forme de poires; puis sa belle robe de tartanelle,
puis son beau tablier de mrinos, puis son joli bonnet des dimanches!...
Aprs cela, peut-tre que vous n'aimez que les petites demoiselles
qui ont le teint trop ple, les traits trop dlicats et la taille trop
effile.... Je ne veux point nier qu'elles soient intressantes et n'ai
point la prtention de contester la lgitimit de votre got; mais enfin
vous conviendrez qu'il y a des beauts de plusieurs sortes, et que les
enfants dont la sant est robuste, la mine apptissante et l'humeur
aimable, ne sont pas  ddaigner.

Voyons, dit la maman lorsque le bb fut couch, vous allez me dire qui
vous tes et pourquoi nous vous avons trouvs  pareille heure dans la
grand'rue de notre village?

Csar raconta tant bien que mal comment ils avaient quitt Paris.

Dieu du ciel! s'criait la jeune femme que la brutalit de Joseph
faisait frmir, est-il possible que la terre nourrisse des monstres
comme cela?

Elle rsolut de garder chez elle jusqu'au lendemain ces pauvres
abandonns, et se mit sur-le-champ  prparer le repas du soir, car elle
voyait bien qu'ils taient extnus et ne pourraient, sans souffrir,
rester plus longtemps sans prendre de nourriture.

Alors entra un homme g de trente-cinq ans  peu prs. Il tait grand
et bien pris dans ses membres, qu'il portait cependant avec une certaine
lourdeur, comme les individus que les rudes travaux des champs ont de
bonne heure courbs sur la terre. Le petit garon et la petite fille
coururent  sa rencontre, il les embrassa avec effusion. Csar comprit
qu'il tait le matre du logis. C'tait un bon pre et un honnte homme,
on le voyait bien; et malgr la pesanteur de sa dmarche, on lisait
dans son maintien comme sur son visage la dignit naturelle des gens qui
n'ont de comptes  rendre et de grces  demander qu' Dieu.

Il s'en alla jeter un coup d'oeil sur le bb qui dormait paisiblement
dans un petit berceau rustique, puis il offrit  sa femme de l'aider
dans ses occupations de mnagre.

Voici, lui dit-elle en montrant Csar et Aime, deux enfants que
j'ai recueillis dans la rue. Vont-ils se mettre  table avec nous pour
souper?

--Pourquoi pas? rpondit simplement le jeune homme, qui tait laconique
dans tout ce qu'il disait et semblait avare de ses paroles, comme les
individus habitus  vivre et  travailler dans la solitude.

Le dner tait frugal, une soupe au lait et des oeufs; mais mes amis
n'avaient peut-tre jamais fait un repas si dlicat, et, tout bas, ils
se disaient que c'tait l pour sr un festin de roi.

Quant  Balthasar, promptement familiaris avec les habitudes de la
maison, cte  cte avec le chat du logis, il mangeait proprement la
part qu'il s'tait adjuge d'un copieux reste de potage.

Aprs le dner, les petits villageois, qu'on appelait Florentin et
Florentine, se mirent  genoux pour faire leur prire du soir. Csar et
Aime les imitrent d'instinct, sans trop savoir ce qu'ils faisaient,
et joignant les mains tant bien que mal, rptaient  voix basse
les paroles que les autres prononaient tout haut; mais ils n'en
comprenaient point le sens.

La jeune femme qui les regardait, devina aisment qu'ils ne savaient
point leurs prires. Alors elle rsolut de leur montrer au moins  faire
le signe de la croix.

Quand on ne sait pas prier, leur recommanda-t-elle, on dit tout
simplement: Mon Dieu, ayez piti de moi!

--Et quand on veut prier pour d'autres, demanda Aime, doit-on lui dire
la mme chose au bon Dieu?

--Pour qui donc veux-tu prier?

Csar dit comment une jeune et belle dame lui avait donn une pice d'or
 la grille des Tuileries.

Et cette dame s'appelle?

--Je l'ignore, rpondit Csar.

--C'est que nous-mmes, nous connaissons  Paris un enfant qui est
trs-malade en ce moment; un beau petit garon que j'ai nourri il y a
sept ans en mme temps que Florentine. Sa mre, Mme de Senneay, qui est
la soeur de M. Lebgue....

Ici s'interrompant tout  coup:

Le connaissez-vous, M. Lebgue? demanda la jeune femme, qui croyait
navement que les notabilits de son village taient connues du monde
entier.

--Non, dit Aime.

--Un riche propritaire de ce pays-ci. C'est  lui qu'appartient le beau
domaine des Granges, vous savez, sans doute, l, sur la gauche,  une
lieue d'Orly?... Il est fcheux que vous ne connaissiez pas M. Lebgue,
car c'est un digne homme et il aurait pu vous tre utile. Mme de
Senneay, je vous disais donc, doit conduire mon petit Abel cette
semaine  Fontainebleau, o je me rendrai presqu'aussitt pour le
soigner. Elle est si bonne et si charitable que j'ai pens tout d'abord
que c'tait elle qui vous avait donn la pice de vingt francs!

Puis, s'adressant  son mari:

Dis donc, tienne, si c'tait Mme de Senneay? demanda-t-elle.

--Cela n'est pas impossible, rpondit tienne.

--Quoi qu'il en soit, recommanda la villageoise  mes amis, n'oubliez
pas de prier Dieu pour la dame au louis d'or.

Avec un matelas, qu'on posa dans un coin de la chambre sur de la paille
frache, et des draps propres, on fit un lit pour Csar et Aime,
lesquels ne demandaient pas mieux, aprs une telle journe, que de se
reposer et dormir. Mais ils taient trop fatigus; ils ressentaient
une sorte de fivre qui les tint veills assez longtemps pour qu'ils
eussent le loisir de se communiquer leurs impressions.

Vois donc, Aime, disait Csar, combien il est bon d'tre couch dans
une belle chambre comme celle-ci, o l'on a des parents qui dorment
 ct de vous. Pour moi, quand je regarde ce lit et ce berceau dans
l'alcve, puis la table avec ses deux bancs, l'armoire  l'autre bout de
la pice, le buffet orn d'assiettes  fleurs, le seau plein d'eau pos
sur une escabelle prs de la fentre, et le feu, non encore teint,
clairant vaguement tout cela lorsque tout le monde est endormi, il me
semble avoir vu ces choses ailleurs qu'ici; et si je devais continuer 
demeurer dans cette maison, je croirais volontiers que le temps que nous
avons pass chez mon oncle Joseph n'a t qu'un abominable rve.

[Illustration: Je ne vous dirai point avec quelle joie ils
s'habillrent.]

Le lendemain, il faisait grand jour et le soleil tait lev depuis
longtemps lorsque mes amis se rveillrent. La premire chose qu'ils
aperurent en ouvrant les yeux, fut des vtements neufs tals sur le
pied de leur lit. Quand je dis neufs, je me trompe; ils taient vieux
et uss, beaucoup uss mme; mais rapics aussi, et de plus, propres 
donner envie de se les mettre sur les paules. Ils sentaient bons, et,
quoique la couleur en ft singulirement efface par endroits, Csar
et Aime les trouvaient si beaux qu'ils ne se rassasiaient point de les
regarder. Pour eux vritablement ils taient neufs. Je ne vous dirai
point avec quelle joie ils s'habillrent; ces choses-l ne sauraient se
dpeindre. Non moins heureux, Florentin et Florentine les aidaient; on
se mettait  trois pour attacher une agrafe ou faire entrer un bouton,
et cela n'allait pas encore trs-bien parce que de part et d'autre on
tait trop mu.

tienne regardait d'un air songeur.

Si l'on tait riche, dit-il tout  coup, et comme en se parlant 
lui-mme, envoyer ces enfants  l'cole, et leur donner ensuite un bon
tat pour qu'ils devinssent d'honntes ouvriers, serait une bonne action
 faire. Que vont-ils devenir  prsent?

--Nous voulons gagner notre vie, dit Csar.

--Je souhaite que vous rencontriez d'honntes gens assez riches pour
vous prendre sous leur protection. Mais enfin cela peut ne pas se
trouver tout de suite, et en attendant, il faudra vivre. Quoi qu'il
arrive, Csar, n'oublie pas qu'il est moins honteux de demander un
morceau de pain que de le prendre.

--Pour a, dit Csar en rougissant, nous n'avons jamais rien pris 
personne.

--C'est bien. Mais il faut se mfier de la misre. On dit parmi nous que
celui qui prend le grain prendra aussi la farine; cela signifie qu'un
voleur ne redevient jamais honnte homme. Ce que j'en dis n'est pas
pour vous affliger, mais pour vous mettre en garde contre les mauvaises
penses et les mauvais conseils, car on se laisse aisment tenter
lorsqu'on est malheureux.

--coute, tienne, dit en s'approchant la femme qui jusqu'alors avait
gard le silence, tout cela est trs-bien, mais je pense, moi, que nous
ne pouvons pas laisser partir ces enfants comme cela.

--Que veux-tu faire?

--Par moi-mme, rien; je sais que nous ne pouvons pas leur assurer un
sort meilleur. Mais il y a Mme de Senneay. Je l'ai vue bien souvent
s'intresser  des enfants qu'elle connaissait  peine; qui sait si
elle ne consentirait point  faire quelque chose pour ceux-ci. Si elle
pouvait les retirer pour toujours  ce Joseph et les placer, les mettre
 l'cole?

--Il faudrait voir.

--On ne peut aller la tourmenter maintenant; Abel est encore trop
malade. Mais je la verrai  Fontainebleau.

--Et en attendant?

--Nous garderons ces enfants avec nous.

--Non, cela ne se peut pas; il est possible que Mme de Senneay refuse
de s'occuper d'eux, qu'en ferais-tu, alors?

--Nous aviserons.

--Ta bont t'gare.

--coute, je rponds de Mme de Senneay.

--N'importe! nous ne pouvons les garder. Si nous n'avions pas d'enfants,
 la bonne heure!

--Crains-tu donc qu'ils gtent les ntres? Ils ont l'air si honnte!

--C'est vrai, mais nous ne les connaissons pas. Ils n'ont qu'une chose
 faire, retourner avec leur tuteur.... Je voudrais les y reconduire
moi-mme. Je verrais ce que c'est au juste.

--Eh bien, fais-le.

--Malheureusement, c'est impossible; je laboure les terres d'un voisin.
C'est un march, je dois avoir fini dans trois jours.

Pendant que le mari et la femme s'occupaient ainsi de Csar et d'Aime,
ceux-ci achevaient leur toilette.

Viens ici, Csar, dit tienne.

L'enfant s'approcha.

Voici ce qui se passe, mon garon. Ma femme ne veut pas que vous alliez
comme a courir les grands chemins, o il ne saurait vous arriver rien
de bon. Elle connat une dame, Mme de Senneay, qu'elle veut intresser
 votre sort. Mais pour a, il faut que vous retourniez chez votre
tuteur.

--Joseph! qu'est-ce qu'il va dire? s'cria Csar effray.

--Rien, si tu lui portes de l'argent. Voici deux francs; tu lui
remettras cela comme si c'tait le produit de ta journe.... D'ailleurs
peu lui importe o tu l'aies gagn. Ma femme verra Mme de Senneay la
semaine prochaine; moi, j'irai jeudi voir comment a va chez vous....
Nous ne vous laisserons pas longtemps avec votre tuteur; il ne s'agit
que de deux semaines au plus. Si on s'occupe de vous, il faut que
de votre ct vous fassiez quelques sacrifices. Allons, mes enfants,
promettez-moi de retourner chez Joseph?

--Nous ferons ce que vous voudrez, dit Csar.

--C'est bien, voil les deux francs. A jeudi.

Sur ce, on se spara.




CHAPITRE VII.

A la ferme des Granges.--Les gendarmes.


Comme ils taient venus de Paris, on avait pens, chez tienne, qu'ils
sauraient y retourner. Il n'en tait rien, et leur embarras fut grand
lorsqu'il s'agit pour eux de s'orienter. Csar, qui avait comme une
vague ide du chemin  prendre, se disait bien qu'il fallait remonter
le village et suivre toujours la grande route en regardant vers le nord;
mais Balthasar penchait visiblement pour le midi.... Pour se donner le
temps de rflchir et de ne pas risquer de se tromper en se dcidant
trop lgrement, ils prirent au hasard le premier sentier qui se
prsenta, et bientt se trouvrent en pleine campagne. Alors l'ide
leur vint de compter leur trsor: cela faisait, en tout, trois francs
trente-cinq centimes, une assez jolie somme vraiment, et au moyen de
laquelle on pouvait esprer se faire bien recevoir de Joseph.

Cependant le temps passait; il fallait enfin partir.

Le chemin pour aller  Paris, madame? demanda Aime  une bonne femme
qui revenait des champs courbe sous un lourd fagot d'herbe.

--Le chemin de Paris, rpondit la vieille paysanne en appuyant, pour
se reposer, ses deux mains sur une canne qu'elle portait attache  son
poignet par une petite courroie, c'est la grande route dont vous voyez
d'ici les deux ranges d'ormes. Retournez sur vos pas et suivez toujours
tout droit. Comme vous avez de bonnes jambes, vous y arriverez avant
le soleil couch.... Il ne faudrait pas, par exemple, me demander d'en
faire autant, j'ai bien assez de retourner comme a  la maison.

--Voulez-vous que je porte votre fardeau? demanda Csar.

--Non, je ne le veux pas. Mais je te remercie de ton offre et te tiens
pour un bon enfant. On ne peut en dire autant de tous les garons de ton
ge.... Allons, bien le bonjour! Si vous allez  Paris, que le bon Dieu
vous y garde.

Et la vieille femme s'loigna.

Mes amis, encourags par ce bon souhait, se dcidrent  partir. Mais
Balthasar s'tait enfui; on le voyait qui courait au loin dans une
direction tout  fait oppose  celle que ses matres voulaient prendre.
Il fallut courir aprs lui pour le ramener. Il s'enfuit de nouveau....
Une partie de la journe se passa dans cet exercice. Ds que mes amis
voulaient prendre le chemin de Paris, Balthasar s'enfuyait d'un autre
ct. On et pu croire qu'il en faisait un jeu; mais on reculait au
lieu d'avancer, et les pauvres enfants durent renoncer pour ce jour-l 
tenir la promesse qu'ils avaient faite de retourner chez Joseph.

Il pouvait tre quatre heures de l'aprs-midi, lorsqu'ils s'arrtrent 
la lisire d'un champ o un certain nombre d'ouvriers taient occups 
dtruire de la mauvaise herbe. Csar les compta; ils taient dix, parmi
lesquels deux enfants d'une douzaine d'annes. Le travail auquel ils se
livraient paraissait des plus simples et des plus faciles, et mes amis
se dirent qu'ils en feraient bien autant si on voulait seulement les
mettre  l'preuve et leur donner des outils. Alors, enhardis par la
confiance qu'ils avaient en eux-mmes et leur dsir de gagner leur pain
comme le pre Antoine, ils s'approchrent d'un vieillard qui s'tait
redress pour allumer sa pipe.

Monsieur, lui demanda Csar, tes-vous le matre de ces hommes qui
travaillent avec vous?

--Moi? rpondit l'homme, non, je ne le suis point. Mais je voudrais bien
l'tre, savez-vous,--c'tait un Belge,--car je ne me donnerais pas tant
de peine et prendrais mon temps pour allumer c'pipe et l'fumer tout 
mon aise! Mais on doit se consoler de n'tre pas matre, n'est-ce pas,
lorsqu'on voit autour de soi tant de braves gens qui ne sont aussi
que des ouvriers. Il faut bien qu'il y ait plus de soldats que de
capitaines, savez-vous?... Bast, les choses vont toujours bien lorsqu'on
a du coeur  la besogne. Mais,  propos du matre, avez-vous une
commission pour lui?

--Nous voudrions, dit Csar, lui demander de l'ouvrage.

--De l'ouvrage? fit l'homme entre deux bouffes de fume, il faut aller
voir; s'il en a, il vous en donnera. C'est un brave matre, savez-vous?

--O donc demeure-t-il?

--L-bas, fit le Belge en montrant une fort belle maison, situe  un
demi-kilomtre environ.

--Au chteau?

--Justement, c'est l qu'il demeure, savez-vous? Mais, si vous n'osez
pas y entrer au chteau, allez  la ferme; vous demanderez Robert, le
rgisseur, et vous lui conterez votre affaire.

Les enfants hsitaient.

M. Robert n'est pas mchant, savez-vous? leur dit le brave homme en
forme d'encouragement.... Allons, bonne chance!

Mes amis suivirent le chemin qu'on leur avait indiqu. C'tait un troit
sentier dans lequel ils taient obligs de marcher  la file, Balthasar
devant comme toujours.

La campagne qu'ils traversaient tait riche, fertile, et, sinon
pittoresque, du moins accidente dans les proportions gracieuses
particulires  tous les paysages qui entourent Paris. Ce n'tait point
grandiose et nullement fait pour tonner ou terrifier le touriste, mais
bien plutt pour le sduire et le charmer.

Les yeux se promenaient en souriant de ces plaines richement cultives 
ces coteaux peupls de villas et boiss de parcs anglais que sparaient,
de distance en distance, de gros villages dont les maisons s'tageant
 mi-cte semblaient regarder, les unes par-dessus les autres, la Seine
qui coulait placidement au milieu de la valle et, de ci, de l, faisait
un dtour pour s'en aller arroser le pied d'une autre colline galement
verdoyante et jolie.

Aime, qui, en se haussant sur ses petits pieds, parvenait  dpasser
de toute la tte un pais champ de seigle dont les tiges minces et
flexibles venaient lui caresser le visage, cherchait  voir le plus
possible de toutes ces choses.

C'est donc l, Csar, demanda-t-elle, la campagne que tu vois dans tes
rves?

--Non, Aime, non, ce n'est pas cela.

--C'est encore plus beau?

--Je ne sais pas si c'est plus beau, mais c'est diffrent. Les bois y
sont plus pais, les maisons moins nombreuses, la solitude plus complte
et le silence plus profond. Enfin je ne sais comment te dire cela,
moi; c'est moins riant, moins en fte qu'ici, et il me semble que je ne
pourrais en voir la ralit sans tre mu.

Ils taient arrivs. Mais alors, la timidit naturelle de leur caractre
prenant le dessus, au lieu d'entrer ils s'assirent au pied d'un arbre,
juste en face du chteau que, pour se donner du courage sans doute,
ils se mirent  examiner minutieusement, s'amusant  en compter les
fentres, les persiennes, les girouettes, les paratonnerres, enfin tout
jusqu'aux marches du perron et aux caisses de fleurs dont elles taient
ornes.

[Illustration: Non, Aime, non, ce n'est pas cela..]

La ferme, situe sur la gauche, se trouvait  peu prs masque par un
bouquet d'arbres; ce qui faisait qu'au premier abord on ne la voyait
point. Il fallait, pour s'y rendre, quitter la route et prendre un joli
chemin qui semblait se perdre dans le bois. Mais il tait facile de la
deviner au mouvement, au va et vient qui rgnaient de ce ct. C'tait
sans cesse des chevaux attels  des charrettes ou  des tombereaux
qu'on dirigeait par l; puis une vole de poussins qui venaient,
conduits par leur mre, picoter quelques grains de bl tombs sur la
route, ou une bande de canetons courant se baigner effrontment dans
la magnifique pice d'eau qu'on voyait briller devant le chteau et
rflchir le ciel et les arbres avec la transparence d'un miroir.

Csar et Aime, n'ayant plus rien  compter, prirent enfin le parti de
se rendre  la ferme. Ils allaient entrer dans la cour, cour immense
et entoure d'un si grand nombre de btiments qu'on et dit un village,
lorsque Balthasar rebroussa chemin et vint, l'oreille basse, se cacher
craintivement derrire ses matres, qui, eux-mmes, reculrent tout 
coup saisis d'pouvante: un norme cerbre, un boule-dogue de taille
colossale bondissant de fureur  la vue du caniche, s'lanait en
poussant des aboiements froces sur les barreaux de fer de sa loge.
Heureusement un jeune homme qui venait derrire mes amis apaisa d'un mot
le chien de garde.

Silence donc, Matamore! dit-il svrement.

Matamore se tut, mais de mauvaise grce et en montrant sous un rictus
qui n'tait rien moins que rassurant, des crocs d'ivoire luisants et
affils comme des poignards.

Balthasar, malgr l'exemple que lui donnaient ses matres en suivant le
monsieur qui avait tant d'influence sur Matamore, jugea convenable de
rester dehors.

Qui cherchez-vous, mes enfants? demanda le jeune homme.

--Le rgisseur.

--Et qu'avez-vous  lui dire, au rgisseur?

--Dame! rpondit Csar passablement embarrass, voici ce que c'est: ma
soeur et moi nous voudrions travailler.

--Bah! vraiment? Mais vous tes trop jeunes.

--Oh! a ne fait rien.

--Voyons! que savez-vous faire?

--Ce que vous voudrez.

--C'est un peu vague.... N'importe, si la bonne volont y est; les
travaux des champs n'exigent pas un long apprentissage.

--Moi, d'abord, dit Aime, je puis conduire aux champs tous ces jolis
moutons que je vois l.

Elle montrait une troupe de deux  trois cents agneaux, lesquels n'ayant
rien de mieux  faire pour le moment, gambadaient dans la cour et se
livraient  des courses folles, comme font les enfants qui jouent 
cache-cache et aux barres.

Et moi, dit Csar, je puis trs-bien labourer la terre et conduire les
chariots de grains.

--Je saurais bien aussi ramasser les oeufs, dit Aime, ou donner 
manger aux petits poussins, ou mme faire la cuisine, si cela vous
plat.

Il faut convenir qu'Aime s'avanait un peu; mais son zle l'emportait.

Si vous avez un jardin, je le cultiverai, reprit Csar. Je sais comment
on plante les fleurs et  quelle poque il faut tailler la vigne.

Le jeune homme, qui n'tait autre que le rgisseur et qu'on appelait M.
Robert, comprit tout de suite que mes amis ne savaient rien faire; mais,
en mme temps, il leur voyait tant de courage et de bonne volont qu'il
ne voulut pas les affliger par un refus brutal.

Venez avec moi, leur dit-il.

Et il les conduisit dans une vaste pice qui servait de salle  manger
aux gens de la ferme et qu'on appelait le rfectoire. L, une jeune
et alerte servante nomme Victoire leur servit un goter, ainsi
qu' Balthasar, qui avait trouv, sans veiller de nouveau les
susceptibilits du boule-dogue, le moyen d'entrer non-seulement dans la
cour, mais encore dans la maison, et cela juste  point pour partager le
repas de ses matres.

Tous trois mangeaient de bon apptit, et M. Robert,  qui cela faisait
plaisir, les regardait en souriant, lorsque tout  coup le galop de deux
chevaux et un cliquetis de ferraille appela leur attention.

Tiens! s'cria Victoire en regardant par la fentre, voici les
gendarmes!

Certes, mes amis savaient ce que c'tait que des gendarmes;  Paris,
ils en rencontraient  chaque instant et n'en avaient jamais eu peur;
cependant, soit pressentiment, soit conscience de leur tat d'enfants
abandonns, ce fut avec un vritable dplaisir qu'ils virent entrer dans
le rfectoire ces deux braves serviteurs de l'ordre public; lesquels,
pour remplir un devoir de politesse envers M. Robert et sa compagnie,
portrent militairement au front le revers de la main droite.

La compagnie de M. Robert, c'tait Csar et Aime, puis la servante,
qui, allant et venant de la cuisine au rfectoire, servait nos amis et
les encourageait avec toutes sortes de bonnes paroles.

Pauvres petits! disait-elle; l, voyez comme ils ont faim!... Mangez
ceci, puisqu'on vous le donne... C'est de bon coeur, allez!... On dirait
pourtant qu'ils craignent d'y toucher!... Faut pas comme a faire des
faons.... N'ayez donc pas peur!... quand on vous dit qu'il en reste
encore pour les autres.

Les gendarmes avaient chaud ( la campagne les gendarmes ont souvent
chaud); ils dposrent leurs chapeaux sur un buffet, ce qui permit 
Csar et  Aime de constater que les gendarmes n'ont pas la physionomie
plus rbarbative que les autres hommes, et que la svrit qu'on serait
tent de leur supposer au premier abord ne rside le plus souvent que
dans leur grosse moustache et leur grand chapeau.

On peut dire que c'taient l des observations rassurantes; pourtant
Csar et Aime n'taient point du tout rassurs.

Victoire, dit M. Robert  la servante, prenez une bouteille de vin
blanc et versez  boire  messieurs les gendarmes.

Messieurs les gendarmes se firent un peu prier, mais seulement pour la
forme, car ils avaient grand'soif ( la campagne, ayant souvent chaud,
il se trouve qu'ils ont toujours soif).

Monsieur Robert et la compagnie, dirent-ils en faisant de nouveau le
salut militaire,  la vtre!

Puis l'un d'eux prit la parole pour expliquer l'objet de leur visite. La
servante voulait leur verser  boire de nouveau, mais ils remercirent
honntement.

Il nous faut tout notre sang-froid, monsieur Robert, dit celui qui
avait dj pris la parole; nous avons une mission  remplir, et.... vous
comprenez, n'est-ce pas?

--Oui, vous sentez, fit l'autre.

--Le devoir d'abord, reprit le premier.... aprs.... Eh bien! aprs, si
vous le permettez....

--Si cela vous convient, dit le second, qui semblait avoir pour fonction
de rpter ce que disait son camarade.

--Pour en venir tout de suite au fait, voici la chose, monsieur Robert:
nous sommes  la recherche des individus qui ont mis le feu cette nuit 
Villeneuve-le-Roi. N'auriez-vous point reu ou vu passer des rdeurs ou
des vagabonds  mine suspecte?... Il faut nous dire cela.

--Non, rpondit M. Robert, nous n'avons vu personne.

--Ah! fit le gendarme en jetant de ct un coup d'oeil expressif sur nos
amis, qui, la fourchette en l'air et la bouche bante, coutaient avec
une sorte de stupeur.

--Les pertes sont-elles considrables? demanda M. Robert.

--A l'heure qu'il est, plus de vingt mnages sont dans la rue.... Il y
aura de la misre.... Voyez-vous, c'est affreux ces choses-l; on ne s'y
habitue jamais. Les granges, les maisons qui s'croulent; les bestiaux
qu'on veut sauver et qui, effrays par le feu, refusent de sortir des
tables o la fume les touffe; les vieillards qui ont peur de prir,
les hommes qui pleurent, les femmes qui deviennent folles, les petits
enfants qu'on oublie dans les chambres que dvore l'incendie!... Puis
les cris de la foule, le tambour, le tocsin, le dsordre!... les flammes
qui se font des troues et se jettent sur les malheureux qui veulent les
teindre!... Oui, allez, monsieur Robert, c'est pouvantable!...

--Moi, dit la servante avec une navet froce, ce qui me touche le plus
dans tout cela c'est les btes.... Quand je pense que nos vaches et nos
moutons pourraient brler comme a, tout vivants.... a me donne froid
dans le dos.

--Et les hommes, n'est-ce pas encore cent fois plus malheureux?

--C'est malheureux, je ne dis pas le contraire; mais de pauvres et
innocentes btes qui ne savent ni parler, ni demander du secours, c'est
pis encore.

--Taisez-vous, Victoire, dit M. Robert, les propos que vous tenez l
sont insenss.... Avez-vous des soupons sur quelqu'un, messieurs les
gendarmes?

--On accuse des saltimbanques qui ont quitt Villeneuve cette nuit, sans
payer leur dettes, pendant que tout le monde courait au feu.

--Il est facile de retrouver leurs traces!

--Pas tant que cela. Ils se sont spars, parat-il, pour suivre des
directions diffrentes. On nous a rapport qu'ils avaient pris, les uns
un chemin de traverse, les autres un sentier, et les autres encore
la grand'route. Et, entre nous, a m'tonne bien que vous n'ayez vu
personne de la bande, car on m'a signal deux de leurs enfants qui se
sont dirigs par ici.

--En fait d'enfant, dit M. Robert, je n'ai vu que ceux que vous-mmes
pouvez voir en ce moment.

--Lesquels donc, monsieur?

--Mais ces deux petits qui sont  table prs de vous.

A ces mots, Csar et Aime furent saisis d'un tel effroi que la servante
eut piti d'eux.

Pour a, dit-elle, ce n'est pas eux, j'en rponds. N'est-ce pas,
petits, que ce n'est pas vous?

--Quoi donc? fit Csar troubl.

--Qui avez mis le feu.

--Le feu?

--Oui, le feu.... Est-il assez born! On te demande si c'est toi qui
as mis le feu. C'est simple comme bonjour, tu n'as qu' rpondre que ce
n'est pas toi.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.... Je ne sais pas,
moi....

--Comment tu ne sais pas? Et qui donc le saura, si ce n'est toi,
imbcile!

Le pauvre Csar tait interdit et, pour le moment, tout  fait incapable
de faire une rponse raisonnable. Mais Aime ne s'intimidait pas si
facilement.

[Illustration: Les enfants ne surent que rpondre.]

Ce n'est pas nous, dit-elle, qui avons fait ce que vous dites, et je ne
pense pas que nous soyons des saltimbanques.

Si messieurs les gendarmes avaient quelque peu rflchi, il leur et
t facile de comprendre que ces enfants n'taient pas ceux qu'ils
cherchaient; mais il est de leur tat de voir partout des coupables.

Quoi, dit Victoire  Aime, tu n'as pas  cet gard plus de certitude
que cela? Alors comment veux-tu que les autres en soient srs? En voil
une jolie manire de se dfendre!

--Assez, la fille, dit gravement le gendarme, laissez l'autorit faire
son devoir. Si ces enfants sont coupables, rien ne nous empchera de les
arrter.

--Rien ne nous empchera de les arrter, rpta, selon sa coutume,
l'autre gendarme.

--Nous arrter! s'cria Aime, nous arrter!... entends-tu, Csar, pour
nous mettre en prison!...

--Comme des voleurs, fit Csar en pleurant.

--Bon, dit la servante en haussant les paules, les voil maintenant qui
se mettent  crier avant qu'on ne les corche, comme les anguilles de
Melun.

--Allons! Victoire, retirez-vous, dit M. Robert svrement.

Victoire passa, en maugrant, dans la pice voisine, et le gendarme
sortit de sa poche des papiers, des plumes et un encrier pour dresser le
procs-verbal.

Qui tes-vous? demanda-t-il.

Les enfants ne surent que rpondre.

Ils ne veulent point se nommer. crivez cela, dit-il  son camarade.

Puis, s'adressant de nouveau aux enfants: Quel ge avez-vous?
demanda-t-il.

Csar et Aime, qui ne savaient point quel ge ils avaient, gardrent le
silence.

Mettez, qu'ils n'ont point dit leur ge, dit le gendarme qui
interrogeait  celui qui crivait.

--D'o tes-vous? demanda-t-il encore.

Les pauvres petits n'en savaient rien.

O tes-vous ns?

Force fut encore de se taire.

En quelle anne?

Silence.

crivez qu'ils ne veulent point divulguer le nom de leur famille ni le
lieu de leur naissance.

Puis il continua:

Que font vos parents, o demeurent-ils? Comment les appelle-t-on?

A ce dluge de questions, les pauvres enfants tourdis fondirent en
larmes. M. Robert eut piti d'une si grande douleur.

Voyons, leur dit-il doucement, calmez-vous.

[Illustration: Sur ces entrefaites un cavalier....]

On ne veut pas vous faire du mal. Remettez-vous et rpondez  M. le
gendarme qui vous interroge. Dites-lui ce que vous savez.

--Nous ne savons rien, nous, fit Csar avec dsespoir.

--Cela n'est pas possible. Vous voulez tromper la justice, dit le
gendarme; on sait toujours qui on est... Si vous ne me rpondez pas, il
faudra pourtant que je vous arrte.

--L! fit tout  coup la servante qui avait cout  la porte, ces
pauvres enfants! il me fait mal de les voir en cet tat. Ce n'est pas
eux qui ont fait le coup; j'en rpondrais sur ma tte. Il faut tre
aveugle pour ne pas voir qu'ils sont innocents.

--Pourquoi donc alors qu'ils s'obstinent  garder le silence?

--Ah! pourquoi? Je n'en sais rien, moi; mais soyez certains que s'ils
taient coupables, ils rpondraient. Les criminels ont rponse  tout.

--C'est vrai, fit observer M. Robert. Voyons, mes enfants, un peu de
courage, et avouez si vous savez qui a mis le feu.

--Comment, rpondit enfin Csar, pourrions-nous savoir cela, puisque
nous ne connaissons pas le village que vous dites?

--Eh bien! reprit le gendarme, dites-nous seulement ce que font vos
parents?

--Ces enfants sont orphelins, fit M. Robert.

--Alors ils ont des oncles, des tantes, un tuteur, quelqu'un enfin qui
doit s'occuper d'eux et  qui nous allons les reconduire.

Csar et Aime, que l'ide d'tre ramens par les gendarmes  Joseph
Ledoux effrayait au del de toute expression, ne desserrrent point les
dents.

Vous vous taisez? Il va donc falloir se dcider  nous suivre. Qui
que vous soyez, on ne peut vous laisser comme a courir les chemins.
Ce n'est pas pour rien qu'on a invent les colonies agricoles et
pnitentiaires.

Sur ces entrefaites, un cavalier qui tait entr dans la cour avec la
vitesse d'un ouragan, mit lestement pied  terre et pntra dans la
salle.

Qu'est-ce donc, messieurs les gendarmes? demanda-t-il.

--C'est ces deux petits rdeurs que nous arrtons, monsieur Richard.

M. Richard, qui avait alors une douzaine d'annes, tait un fort beau
garon dont la physionomie intelligente et gracieuse inspirait tout
d'abord de la confiance et de la sympathie. On se sentait dispos 
l'aimer mme avant de le connatre. Csar et Aime, qui,  travers leurs
larmes, pouvaient  peine le voir, devinrent tout de suite que c'tait
un ami, et se reprirent  esprer.




CHAPITRE VIII.

M. Richard Lebgue.--Mes amis travaillent.


Peut-on savoir, messieurs, demanda-t-il, de quoi sont accuss ces
enfants?

--Tout porte  croire, monsieur Richard, qu'ils ont des accointances
avec les incendiaires de Villeneuve-le-Roi, ou du moins qu'ils les
connaissent.

--Ou qu'ils les connaissent, rpta l'autre avec la fidlit d'un cho.

--Vous vous trompez, messieurs, les incendiaires sont arrts.

--Que m'apprenez-vous l, monsieur Richard? Ils sont arrts!... En
tes-vous bien sr?

--Mon pre donne en ce moment l'ordre de les diriger sur Versailles, o
ils seront jugs.

--Eh bien, tant mieux!... J'en suis bien aise, c'est une charge de moins
pour ces enfants.

--A qui vous allez rendre la libert, n'est-ce pas?

--Je le voudrais, monsieur Richard, puisque cela parat vous faire
plaisir, mais je ne le puis. Vous les voyez ici en flagrant dlit de
vagabondage, et M. le maire, votre papa, me blmerait si je ne les
ramassais pas.

--Savez-vous qu'ils n'ont pas du tout l'air de grands criminels.... Si
je me chargeais d'eux, messieurs les gendarmes?...

--Votre protection ne saurait leur suffire; si c'tait M. Lebgue, votre
papa, qui les prt sous la sienne,  la bonne heure!... Mais il ne le
ferait pas; il a bien assez des pauvres du pays. Ainsi, monsieur, nous
vous disons au revoir.

--Mon pre va venir, attendez au moins que vous l'ayez vu.

--Oui, dit  son tour la servante, M. Richard a raison; attendez que
M. Lebgue ait vu ces pauvres enfants.... Il me fait peine,  moi, de
songer qu'ils vont partir comme cela.

En ce moment, M. Lebgue entrait; mes amis, malgr leur trouble,
comprirent que c'tait un personnage tout-puissant aux Granges, car  sa
vue, la servante avait dlicatement ramen le coin droit de son tablier
sur la hanche gauche, et M. Robert s'tait lev; quant aux gendarmes,
ils se tenaient au port d'arme et faisaient en sorte de ne point perdre
un pouce de leur dignit. Intrieurement ils se disaient: M. Lebgue,
qui est maire de Villeneuve, qui est membre du conseil gnral, qui a le
sous-prfet dans sa manche gauche, le prfet dans sa manche droite, sans
compter le dput, le ministre, le gouvernement et tout le tremblement,
verra fort bien que les gendarmes Poulain et Benoist ont une excellente
tenue et sont parfaitement  leur affaire, et alors, en sa qualit
de pre de ses administrs, il ne pourra se dispenser de faire nommer
lesdits gendarmes Poulain et Benoist, brigadiers dans quelque localit
plus importante que Villeneuve-le-Roi.

Et vos incendiaires, mon pre, sont-ils dj sur la route de
Versailles? demanda Richard.

--Non, ceux que nous prenions pour des incendiaires sont d'honntes
ouvriers qui, cette nuit, taient encore  Paris. Contrari de la
mprise dont ils ont t victimes, je les ai fait remettre immdiatement
en libert.

Cette nouvelle surprit pniblement Richard, ainsi que Victoire et M.
Robert. Quant  mes amis, ils en furent atterrs.

M. Lebgue, tait, en homme, le vivant portrait de Richard. Beaucoup
de gens l'appelaient M. Lebgue du Coudray, et lorsqu'un flatteur lui
crivait, il ne manquait pas de mettre sur l'adresse,  M. le vicomte
du Coudray. Il tait prouv qu' la dernire croisade, un vicomte du
Coudray avait fait des prodiges de valeur et occis tant de Sarrasins
qu'il s'tait trouv, aprs la bataille, momentanment paralys des deux
bras. Ce hros, de retour en France, pousa une haute et puissante
dame, et il s'en suivit une longue ligne de vicomtes, de barons et de
chevaliers du Coudray, qu'on voit jusqu' la Rvolution apparatre de
temps  autre, au Louvre,  Saint-Germain,  Versailles, pour tcher
de recueillir, en obtenant quelque emploi  la cour et  l'arme, une
faible partie des biens et des honneurs qu'ils pensaient leur avoir t
acquis  eux et  leurs descendants, jusqu' la fin des sicles et mme
au del, par le bras solide et le sabre bien affil de leur anctre,
Pierre du Coudray. Ces du Coudray disparurent  la Rvolution, mais le
grand-pre de M. Lebgue ayant pous une demoiselle Ducoudray, dont le
pre tait procureur au Chtelet de Paris, des amis persuadrent  ce
brave homme que sa femme descendait de l'illustre famille de ce nom.
Des parchemins furent trouvs, et il se fcha plus d'une fois pour faire
consentir son fils  porter le titre de vicomte, ce que celui-ci refusa
constamment. Le pre de Richard n'tait pas non plus d'un caractre
 s'affubler d'une vicomt si peu certaine; mais le monde est plein
d'officieux et de flatteurs toujours prts  spculer sur la vanit des
gens riches ou influents. Heureusement pour lui, M. Lebgue n'tait pas
la dupe de ces gens-l; il savait fort bien que s'il n'avait t qu'un
pauvre diable, personne n'et song  lui persuader qu'il tait le
descendant de Pierre du Coudray.

Si vous voulez devenir des hommes, mes petits lecteurs, faites comme
lui; ne souffrez pas qu'on vous trompe, et ne cherchez point  tromper
les autres. On va peut-tre dire que je risque, en vous parlant ainsi,
de desscher votre coeur. Entendons-nous: je serais dsole de dtruire
les illusions qui doivent charmer votre jeunesse, mais que doit-on
comprendre par des illusions, si ce n'est l'amour de tout ce qui est
vritablement noble, grand, gnreux, lev. Eh bien! ces illusions-l,
ayez-les, et faites en sorte qu'elles deviennent des ralits. Pour
votre part, croyez au bien et faites-le, aimez les sentiments levs,
les passions gnreuses, et soyez vous-mmes susceptibles de
grandeur d'me et de dvouement; c'est un sr moyen de n'tre jamais
dsillusionn. Mais sont ce des illusions bien enviables que de se
tromper volontairement sur soi et sur les autres? Et y a-t-il jamais
ncessit de croire qu'un flatteur est un homme sincre ou qu'on soit un
hros, parce qu'il se pourrait qu'on et parmi ses anctres un individu
qui ait cass la tte  vingt-trois Sarrasins en un seul jour;  prendre
enfin le mal pour le bien, le faux pour le vrai, et l'injuste pour le
juste?

Rflchissez  cela, et dites ce que vous en pensez.

Quant  M. Lebgue, disons, pour finir, que c'tait un brave et digne
homme plein de coeur et d'intelligence; mais qu'il n'avait aucun prfet
dans sa manche, et ne jouissait auprs de l'administration que du crdit
qu'obtient ordinairement un homme distingu et dpourvu d'ambition qui
veut se rendre utile  ses concitoyens. Il faisait valoir ses biens
lui-mme, quoique sa fortune ft assez considrable pour lui
procurer une oisivet opulente. Mais il n'aimait point le vide et le
dsoeuvrement que trane invitablement avec elle la vie oisive et
purement mondaine.

D'un autre ct, il s'tait dit qu'il pouvait rendre quelques services
 ses semblables et  son pays en utilisant sa grande fortune 
exprimenter les nouvelles dcouvertes en agriculture, et  les faire
adopter lorsqu'elles seraient lucratives et susceptibles d'amliorer
le sort des pauvres cultivateurs. Et voyez comme la Providence favorise
ceux qui font le bien avec intelligence:  ce mtier, M. Lebgue n'avait
point diminu ses revenus; il ne les avait pas augments non plus, par
exemple. Mais cela lui importait peu; il n'entrait point dans ses vues
de spculer.

Maintenant, revenons  Csar et  Aime. M. Lebgue fut frapp de leur
dsespoir.

Qu'est-ce qui afflige donc si fort ces enfants? demanda-t-il.

Le gendarme expliqua leur affaire.

Qu'ils se rassurent, dit M. Lebgue, ils ne seront pas arrts comme
incendiaires. Ce sont bien certainement les saltimbanques qui ont mis
le feu,--on a des preuves--et parmi leurs enfants, il n'en est aucun qui
ressemble  ce petit garon et  cette petite fille.

--A la bonne heure! s'cria Richard.

--Cependant, comme on ne peut laisser deux enfants courir les grands
chemins et vagabonder de village en village, je dois les faire arrter,
et si personne ne les rclame, on les enverra dans quelque maison de
correction.

--Il parat, dit Richard, qu'ils taient venus pour demander  M. Robert
de les occuper.

--C'est une excellente note pour eux.

--Pensez-vous, mon pre, qu'ils soient capables de travailler?

--Mais sans doute, pourquoi pas? Ils peuvent  cette poque de l'anne
rendre dans les champs les mmes services que les autres enfants de leur
ge.

--Alors, mon pre, si vous leur donniez de l'ouvrage?

--C'est impossible, mon ami, il n'y en a pas pour eux ici.

--Mais si je vous priais de leur en crer.

--Il me faudrait te refuser; j'ai encore dans le village deux ou trois
enfants pauvres qui ne sont pas occups, et auxquels garder ceux-ci
serait nuire. D'ailleurs, mon ami, je ne puis donner asile  des enfants
qui ne veulent pas se faire connatre.

Csar, se doutant bien que c'tait l le M. Lebgue dont avaient parl
les paysans d'Orly, se dcida  raconter ce qui leur tait arriv,  lui
et  sa soeur, depuis la rencontre de la dame aux vingt francs, et ne
cacha point l'effroi que leur avait caus la perspective d'tre ramens
chez Joseph par les gendarmes.

M. Lebgue prit enfin le parti de garder les deux enfants  la ferme. Il
devait voir Mme de Senneay le surlendemain, et comptait s'entendre avec
elle sur ce qu'il convenait de faire pour eux. En attendant, M. Robert
fut charg de prendre des informations sur Joseph, et Richard, remontant
immdiatement le petit cheval gris pommel qui l'attendait dans la
cour,--et qui tait un arabe pur-sang,--se rendit  Orly, pour demander
 Florentin et  Florentine, avec qui il avait jou plus d'une fois chez
Mme de Senneay, ce qu'ils savaient de ses protgs.

Les gendarmes, n'ayant plus rien  faire aux Granges, jugrent
convenable de se retirer, non sans avoir toutefois vid une seconde
fois leurs verres et salu militairement, en gendarmes bien appris, M.
Lebgue, M. Richard et leur compagnie.

A votre place, mes petits lecteurs, je croirais certainement que Csar
et Aime en ont fini avec leur vie de misre, et qu'ils vont mener
dsormais une existence paisible et laborieuse aux Granges, sous la
protection de Richard et de son pre. Mais, il ne faut pas nous le
dissimuler, tout est surprise pour nous dans la vie, et presque
toujours la Providence, qui a des vues opposes aux ntres, djoue nos
combinaisons les mieux tablies, et empche nos projets les plus chers
de se raliser.

Victoire se chargea de Csar et d'Aime pour le reste de la journe. La
bonne fille tait enchante d'avoir ces deux enfants qui la suivaient
partout et l'aidaient avec empressement dans les soins du mnage. Le
soir, elle les fit coucher dans une chambre,  ct de la sienne, et le
lendemain, ds cinq heures, elle les rveillait pour leur faire prendre
tout de suite les habitudes salutaires de la campagne, o tout le monde
est sur pied au petit jour. Seulement, comme il y avait une forte
rose, on dut attendre jusqu' huit heures pour se rendre aux champs.
Il s'agissait d'nieller les jeunes bls. C'tait un travail charmant et
des plus simples;  l'aide d'une toute petite bche, qui n'a pas plus
de cinq  six centimtres de large, on coupe la plante, qu'on ramasse
ensuite pour s'assurer qu'elle est bien dtruite. Aux granges, il
fallait rapporter toutes les nielles ou nigelles, si vous le prfrez, 
M. Robert, qui jugeait du travail que chacun avait fait par la quantit
de plantes qu'il lui rapportait.

Csar et Aime,  laquelle Victoire avait donn un grand chapeau de
paille  cause du soleil, qui,  la mi-avril, est dj trs-chaud,
partirent donc  huit heures en compagnie de six enfants de leur ge que
dirigeaient deux vieilles femmes. Ils furent bientt au courant de ce
travail lmentaire et, pour contenter M. Robert, s'y livrrent
avec ardeur. Ce n'tait pas l'affaire des autres, qui n'en prenaient
ordinairement qu' leur aise; mais cependant la matine se passa bien.
A midi, ils revinrent  la maison pour dner. M. Lebgue leur fit
compliment, et Richard, qui se trouvait l, leur remit une petite pice
de cinq francs  compte sur leur travail. Hlas! c'tait trop de bonheur
 la fois!... Balthasar, sans montrer un enthousiasme excessif, se
faisait fort bien  ce nouveau genre de vie; d'autant mieux que
Matamore le voyait maintenant d'un trs-bon oeil et lui faisait un
petit grognement amical chaque fois qu'il passait devant sa loge.
L'intelligent caniche allait sans cesse de la ferme aux champs, o il
regardait ses matres travailler, et des champs  la ferme, o il avait
entrepris de se rendre utile en empchant les poules de venir picoter le
petit bl qu'on donnait aux brebis. Certes, l'emploi que s'tait
adjug Balthasar n'tait pas une sincure; il fallait, pour le remplir
consciencieusement, dpenser beaucoup d'instinct et une surveillance
de tous les instants; mais Victoire, qui le voyait monter la garde ou
courir tout haletant au grand soleil, le rcompensait et l'encourageait
en lui donnant de temps  autre une tasse de lait.

Les choses durrent ainsi deux jours; le troisime au matin, rien encore
ne faisait prvoir qu'elles dussent changer. Seulement,  midi, les
enfants apprirent de Victoire que M. Robert tait absent pour une partie
de la journe et que M. Lebgue et Richard montaient en voiture pour se
rendre chez Mme de Senneay. Nos amis savaient que c'tait pour eux
que M. Lebgue s'absentait; nanmoins leur coeur se serra en apprenant
qu'ils allaient rester toute une aprs-midi sans voir leurs protecteurs.
Vous savez, mes petits lecteurs, que leurs camarades, ds le premier
jour, leur avaient montr de la mauvaise humeur. On leur en voulait
parce qu'ils travaillaient bien. D'un autre ct, on les regardait
comme des intrus qui taient venus faire du tort aux enfants du village.
Jusqu'alors on s'tait content de leur montrer les dents parce qu'on
craignait M. Lebgue et M. Robert; mais aussitt qu'on sut ces messieurs
absents, on organisa une cabale pour obliger mes amis  quitter les
Granges le jour mme. Parmi les six enfants qui travaillaient avec eux,
il y avait quatre garons; ces quatre s'taient renforcs de deux autres
qui taient venus censment en amateurs, parce qu'ils trouvaient que
c'tait une heureuse manire d'employer leur cong du jeudi. C'tait ce
qu'ils disaient du moins, mais la vrit est que les autres les avaient
t chercher. A une heure, au lieu de se mettre  l'ouvrage, on resta
sur la route  jouer aux billes. Csar et Aime, suivis des deux
vieilles femmes, travaillrent comme de coutume. Les gamins voulurent
les forcer  jouer avec eux; mes amis rsistrent; une bataille
s'engagea. Ces mauvais sujets n'eurent point honte de leur nombre, six
contre deux, et frapprent comme des lches qui se sentent en force.
Les deux autres petites filles et les vieilles femmes, tranquillement
assises sur leurs paniers, regardaient cette lutte sauvage d'un oeil
calme et, disons-le, presque content; ces cratures bornes, croyant que
les habitants du village, seuls, avaient droit  la bienfaisance de M.
Lebgue, voyaient avec humeur ces trangers qui la partageaient avec
eux. Balthasar, qui tait accouru au secours de ses matres, mordait 
belles dents au hasard dans le bataillon ennemi; il atteignit enfin un
mollet plus tendre ou plus sensible que les autres; le gamin bless se
retourna et appuya si cruellement son pied, grossirement chauss d'un
sabot, sur la patte du malheureux chien, qu'on put la croire broye. Le
pauvre Balthasar en perdit presque connaissance. Csar le prit dans ses
bras, et laissant sur la place sa bche et son panier, s'enfuit  toutes
jambes avec Aime qu'il tenait par la main. Ils voulaient retourner
aux Granges, mais les autres s'arrangrent de manire  leur couper
le chemin. Les pauvres enfants se sauvrent comme ils purent  travers
champs pendant plus d'une heure, jusqu' ce qu'enfin ils eussent perdu
leurs ennemis de vue.

[Illustration: Balthasar mordait  belles dents.]

Le soir, Victoire tmoigna une grande surprise en ne les voyant point
rentrer. Il est inutile de les attendre, dirent les vieilles femmes.
Ce sont de petits paresseux; comme il les ennuyait de travailler
assidment, ils ont plant l le panier et la bche, et se sont enfuis
avec leur chien.

--Il y a quelque chose l-dessous, dit la bonne Victoire tout attriste;
mais si vous ne dites pas la vrit, M. Lebgue saura bien la dcouvrir.

--M. Lebgue? Il verra combien il a eu tort de s'intresser  des
enfants qu'il ne connaissait point,  des trangers,  des vagabonds
qu'il n'aurait pas mme d garder chez lui une heure. N'y a-t-il pas
d'ailleurs assez de monde dans la commune pour faire son ouvrage?

Quand M. Robert rentra, tout le monde  la ferme tait couch depuis
longtemps; il tait trop tard pour envoyer  la recherche de mes
malheureux amis. M. Lebgue revint aux Granges le lendemain soir
seulement. Le samedi, ds le matin, il envoya des courriers dans toutes
les directions pour savoir ce qu'taient devenus les enfants; mais on ne
les rencontra point; personne n'avait entendu parler d'eux.




CHAPITRE IX.

En flnant.--Une nouvelle connaissance.


Encore une fois Csar et Aime se retrouvrent seuls. Il est vrai
qu'ils avaient maintenant de quoi vivre, mais ce n'tait qu'une chtive
consolation. Croyez bien, mes petits lecteurs, qu'ils auraient abandonn
de bon coeur leur belle petite pice de cinq francs pour demeurer
toujours auprs du jeune M. Richard, qui s'tait montr si bon pour eux.
Mais, hlas! il est bien rare qu'en ce bas monde on obtienne comme cela,
tout de suite et sans effort, les choses qu'on dsire le plus. Il n'est
donn  personne de rgler sa destine.

Je ne veux point les suivre pas  pas, cela manquerait d'intrt. Ils
allaient, ils allaient!... suivant Balthasar, qui, bien qu'il n'et
que trois pattes  sa disposition, se montrait infatigable. Ils se
nourrissaient comme ils pouvaient, mangeant la plupart du temps du pain
dont ils partageaient la mie avec les oiseaux.

Quoiqu'ils eussent un regret profond de ne plus demeurer  la ferme des
Granges, o ils avaient trouv en Victoire une si excellente amie, ils
vcurent comme cela deux jours dans la paix et l'insouciance, abusant
un peu, pour jouer et courir, de cette libert qu'ils gotaient pour
la premire fois. Quand Balthasar les voyait occups  construire des
maisons avec les pierres de la route, ou bien  creuser des canaux
en travers d'un chemin pour mettre en communication des fosss pleins
d'eau, il s'asseyait sur son derrire, et, srieux comme un quaker, il
montrait par sa mine grave et impassible que ces jeux ne lui plaisaient
pas. Mais les enfants n'y prenaient point garde et, comme si de rien
n'tait, continuaient de perdre agrablement le temps. D'autres fois le
brave chien impatient prenait le parti de s'enfuir pour les arracher
 ces occupations oiseuses. Cela russissait toujours; ds qu'ils
apercevaient Balthasar au loin, ils s'empressaient de courir pour le
rattraper; le caniche satisfait y mettait de la complaisance et revenait
sur ses pas. Et l'on marchait ensuite pendant une heure ou deux sans
songer  jouer.

Une aprs-midi que le temps tait  l'orage, ils s'taient encore
arrts, et sans souci des heures qui fuyaient, s'attardaient 
l'dification d'une jolie maison bourgeoise. Cela marchait tout  fait
bien: le rez-de-chausse tait solide et sagement distribu. On avait
fait un plancher comme on avait pu, avec quelques tiges de sureau vert
et des brindilles de htres ramasses au pied d'une pile de fagots. Ce
n'tait pas,  vrai dire, d'une lgance recherche; mais on pouvait
fort bien s'en contenter, surtout si l'on avait des gots modestes;
quant au deuxime tage, il montait; encore un peu, et mes amis, se
faisant charpentiers, allaient poser la toiture, une srie de petites
lattes qu'ils avaient tailles dans des copeaux, lorsqu'ils s'aperurent
que Balthasar n'tait plus l. Ils se trouvaient  quelques centaines
de pas d'un village appel Viry. Alors, et sans se soucier d'achever
une oeuvre qui devait cependant leur donner de grandes satisfactions
d'amour-propre, ils se mirent, sans perdre une minute,  courir dans la
direction du village. Mais comme ils taient sur le point de s'engager
dans la rue principale, ils se rencontrrent avec une troupe de paysans
qui en sortaient, tous arms de fourches, de brocs, de serpes et
marchant  la poursuite de quelque chose que mes amis virent passer
devant eux, comme un point blanc qui fuyait avec une rapidit
vertigineuse. Derrire les hommes, des femmes et des enfants accouraient
en poussant des clameurs: Au chien enrag! au chien enrag! criait-on,
fermez vos portes! Csar et Aime, effrays comme les autres,
regardrent en avant pour comprendre un peu de quoi il s'agissait.
Hlas! mes bons petits lecteurs, le point blanc c'tait Balthasar!... 
ce qu'ils pensrent du moins, mais il tait si loin dj qu'on pouvait
s'y tromper.... A leur tour, ils crirent: Si c'est Balthasar, ne lui
faites pas de mal; il n'est pas mchant.

Mais les paysans n'entendaient point et couraient toujours. Enfin tout
le monde s'arrta, et un profond silence rgna au milieu de cette foule
qui tout  l'heure poussait des cris de forcen. Une lutte s'engagea
entre un des hommes et le chien; lutte effroyable, car l'homme, un jeune
garon de dix-huit ans, n'avait pour toute arme qu'une fourche  dents
de fer.

Je vous laisse  penser si l'anxit tait vive parmi les spectateurs,
au milieu desquels se trouvait la mre du jeune garon. Par moment on se
flattait que tout tait fini; mais tout  coup le chien, qu'on avait
cru terrass, reparaissait bondissant d'un autre ct, et la pauvre
mre gmissait  fendre l'me. Cela dura ainsi deux ou trois minutes qui
parurent des sicles.

[Illustration: Le jeune homme souleva avec sa fourche le cadavre du
chien.]

Enfin le jeune homme, demeur vainqueur, souleva avec sa fourche le
cadavre du chien qu'il montra  la foule. Cette vue opra un soulagement
immense, et tous les coeurs se dilatrent. Ce fut  qui se prcipiterait
pour fliciter le jeune hros et s'assurer qu'il n'tait pas bless.
Plus le danger avait t grand, plus on se montra joyeux. Les enfants
du village couraient, chantaient et dansaient dans la rue. Les grandes
personnes, elles-mmes, parlaient et riaient avec une verve qui
ressemblait  de la frnsie.

Aprs s'tre bien assur que le monstre tait mort, on creusa dans un
guret une fosse profonde de plusieurs pieds; on y jeta le cadavre qu'on
recouvrit de terre, et tout fut fini. Mais alors Csar et Aime,  qui
l'ide que c'tait leur ami qu'on venait d'enterrer l ne laissait aucun
repos, se mirent  appeler Balthasar  grands cris. Ce qu'entendant
les petits paysans, ils ramassrent des cailloux sur la route et
poursuivirent les deux pauvres enfants fort loin  coups de pierres, et
leur auraient fait un mauvais parti, s'il ne s'tait rencontr un bois
o les malheureux se rfugirent.

L ils s'accroupirent sur l'herbe et se livrrent tout entiers 
la douleur d'avoir perdu Balthasar. C'en tait donc fait! Ils
ne reverraient plus leur fidle et dvou compagnon!... Et ils
pleuraient!.. On n'a pas l'ide d'un tel dsespoir. Aime, le visage
enfoui dans son tablier et la tte appuye sur ses genoux, sanglotait
 faire piti. Csar, en homme qu'il tait dj, pleurait plus
silencieusement: mais son chagrin, pour tre plus calme, n'en tait pas
moins profond!...

Par moment, cependant, ils cessaient de pleurer; une voix intrieure, un
pressentiment leur disaient que Balthasar tait vivant; que ce n'tait
pas lui que le jeune paysan avait tu. Et d'ailleurs pourquoi ces gens
auraient-ils fait mourir Balthasar, qui tait si doux et si inoffensif?
Un chien enrag!... Si leur ami et t frapp d'un tel malheur, n'en
auraient-ils point remarqu quelques symptmes?... Mais Balthasar se
portait bien;... le matin mme il avait djeun de bon apptit avec
eux.... Ce chien qu'on avait enterr et qui ressemblait si fort 
Balthasar, ils ne l'avaient point vu de prs; pourquoi n'en serait-ce
pas un autre?...

Oui, sans doute, ce pouvait tre un autre chien; mais pourquoi aussi
Balthasar ne se montrait-il pas, s'il tait vivant? Pourquoi ne
venait-il pas rassurer ses matres et leur dire, ne vous dsolez plus;
me voici?... Ah! mon Dieu! ces pressentiments n'taient-ils donc que de
faux espoirs destins  faire paratre la ralit plus amre encore. Une
telle incertitude tait intolrable.... Mais Balthasar tait mort;
il n'en fallait plus douter! Et les pauvres enfants se remettaient 
pleurer.

Combien de temps demeurrent-ils en cet tat? Nous ne saurions le dire;
ni eux non plus, bien certainement. Nanmoins, il est permis de supposer
que cela durait depuis plus de deux heures, parce que la clart du
jour tait sensiblement diminue, lorsqu'ils furent, pour ainsi dire,
rveills, rappels  la vie par un lger bruit, une espce de froufrou
qui se produisit dans le feuillage pais du fourr,  quelques pas
d'eux. Ils relevrent la tte; quelque chose rampait dans l'herbe en
se dirigeant de leur ct. Or ce quelque chose, mes petits lecteurs,
c'tait Balthasar!... Balthasar encore tout tremblant et tout effray,
mais joyeux cependant. D'un bond, il sauta sur les genoux d'Aime, qui
l'embrassa comme un enfant; puis sur ceux de Csar, qui l'examina avec
attention pour s'assurer qu'il n'tait pas bless. Balthasar n'avait
aucune trace de blessure sur sa petite personne. Dfinitivement, ce
n'tait pas lui que le jeune paysan avait transperc d'une fourche. Tout
cela tait fort heureux, et on avait lieu de s'en rjouir. Mais pourquoi
M. Balthasar avait-il caus tant d'inquitudes  ses matres, en
demeurant si longtemps loin d'eux aprs ce qui s'tait pass?... Si
Balthasar avait pu rpondre, il leur aurait appris qu'on avait fait
un vritable massacre de chiens  Viry, et que jusqu' cette heure il
n'aurait pu, sans risquer sa vie, sortir de la retraite qu'il avait
heureusement trouve dans la demeure qu'un renard s'tait jadis creuse
sous une meule de foin.

Csar et Aime, absorbs par la joie d'avoir retrouv leur fidle
serviteur, n'avaient point remarqu que le temps s'tait couvert au
coucher du soleil, et que la nuit s'avanait sombre et effrayante comme
ils ne l'avaient encore jamais vue. Une pluie fine et glace vint leur
rappeler qu'il tait temps de chercher un gte. Un gte!... Ce mot les
jeta dans des apprhensions terribles. Sans tre des logiciens d'une
force remarquable, ils raisonnaient suffisamment pour comprendre qu'il
serait imprudent d'aller avec Balthasar demander un gte aux habitants
de Viry. Aprs le drame de l'aprs-midi, ces braves gens ne devaient pas
voir d'un bon oeil des chiens trangers dans leur village.

Aprs s'tre consults, mes amis se dirigrent d'un autre ct, et
malgr une obscurit, devenue tout  coup paisse, se mirent  marcher
d'un bon pas, esprant atteindre en peu d'instants un hameau, une ferme,
une maisonnette, quelque chose enfin o on voult bien leur permettre de
passer la nuit.

La pluie, comme je vous ai dit, tombait fine, serre, froide, et le
vent, qui soufflait avec violence, gmissait tristement dans les arbres
et courait dans la plaine en poussant des hurlements de btes fauves.
C'tait lugubre. D'un autre ct, comme mes amis recevaient ce vent et
cette pluie en plein visage, leur marche tait pnible, ils n'avanaient
que difficilement et se fatiguaient beaucoup. Aime, pour se garantir
les mains et la figure, avait relev sa jupe sur sa tte. Quant  Csar,
habitu depuis longtemps aux intempries et moins sensible qu'Aime, il
marchait hroquement sous la pluie, ne la sentant presque pas, tant il
avait hte d'arriver et de procurer un abri  sa soeur.

Mais il est des jours o une fatalit malheureuse semble nous
poursuivre, et o l'on dirait, si on n'tait chrtien, que la Providence
a cess de veiller sur nous. Ces jours-l, nos efforts demeurent
inutiles, nos espoirs les mieux fonds nous trompent, et le but que nous
voulons atteindre nous chappe ou recule  mesure que nous avanons,
comme ces mirages que voient, dit-on, fuir devant eux les voyageurs qui
traversent le dsert. Vous, mes petits lecteurs, vous savez que ce sont
l des jours d'preuve que le bon Dieu nous envoie pour affermir notre
courage et fortifier notre me. Mais Csar et Aime n'taient en ralit
ni chrtiens, ni paens, et n'avaient point la douce consolation de se
recommander  la bont divine. Si tout rcemment ils avaient appris
 rciter quelques prires, ce n'taient pour eux que des mots sans
signification et dont le sens leur chappait.--Les pauvres enfants
avaient beau marcher, rien ne leur apparaissait; c'tait  croire que
le chemin qu'ils avaient pris ne conduisait  aucune habitation. Le
dcouragement allait s'emparer de leur esprit, lorsque tout  coup une
lueur, une sorte d'clair passa  ct d'eux, non loin de la route.

Chienne de pluie! fit en mme temps une voix odieusement raille,
quoique fort jeune encore; elle est cause que mes allumettes ne veulent
pas mordre et que je ne pourrai fumer ce soir. Comme c'est gai de
passer une jolie soire comme celle-ci en tte  tte avec son propre
rpertoire!... Et pas seulement un billard!... C'est-il sciant!... Vrai,
ce pays n'est pas habitable, on s'y croirait dans le grand dsert....
Ae! rate! encore une!... Elles y passeront toutes!... Dcidment, je
n'y prolongerai pas mon sjour, et demain, avant le lever de l'aurore,
je secoue la poussire de mes sandales et dirige mes pas vers des
contres plus hospitalires!

Balthasar, comme rveill en sursaut par ce monologue, ne fit qu'un bond
du chemin dans les terres.

Ah! ah! reprit aussitt la voix, qu'est-ce que c'est que cela? Un
camarade? H! l'ami, on n'entre pas ainsi chez les gens bien levs,
sans crier gare!... On se fait annoncer, que diable!... Qu'es-tu? chien,
renard, tigre, panthre?... Pristi! mon cher, fais donc entendre un peu
ta voix pour que je sache au moins qui j'ai l'honneur de recevoir?

--Balthasar, Balthasar! appelaient mes amis.

--Est-ce que c'est toi qu'on appelle Balthasar? Viens un peu me dire
cela!

Tout en parlant, le propritaire de la voix raille avait russi 
faire prendre une allumette.

Bah! dit-il  Balthasar lorsqu'il l'eut examin, tu n'es qu'un simple
caniche, et un caniche mouill, ce qui ne rehausse pas d'un centimtre
ta position sociale. N'importe! tu as l'air intelligent, et l'esprit est
de toutes les conditions.

Csar et Aime, guids par la lumire, avaient suivi Balthasar, et
taient entrs dans une de ces petites huttes en terre, comme en lvent
 peu de frais les paysans pour se faire un abri et resserrer les outils
qui leur servent aux travaux des champs. L, ils trouvrent Balthasar en
compagnie d'un jeune garon qui allumait gravement une grosse pipe.

Tiens, Balthasar, fit ce garon, voici tes matres qui viennent te
rclamer. Disons-nous adieu.

Mais Balthasar ne bougeait. Csar et Aime tourdis, stupfis et comme
ahuris par le vent, la pluie et la fatigue, restaient bouche bante,
regardant sans voir et coutant sans entendre.

Tu ne comprends donc pas, Balthasar? dit le garon  la pipe; adieu,
mon pauvre ami!

Mais tous trois, le caniche et ses matres, gardrent la mme
immobilit.

Tiens, tiens! s'cria le jeune garon en riant, c'est drle, a, tout
de mme! Dites donc, vous autres, est-ce que vous n'allez pas bientt
partir?

Les enfants taient timides, ils n'osrent rpliquer.

Viens, Balthasar, allons-nous-en, dit Csar avec dcouragement.

Balthasar fit comme s'il n'avait pas entendu.

Bon! fit le jeune garon, je vois ce que c'est. Toi, mon Balthasar, tu
es un chien d'esprit; tu te dis en toi-mme: assez comme cela de pluie,
de vent et de crotte; au tour des autres si le coeur leur en dit! Moi,
je suis bien ici et j'y reste. C'est-y pas vrai, hein, mon vieux, que tu
te dis cela?

Et il passa la main sur le dos du caniche.

Et ces enfants qui sont nos matres, allons-nous donc les laisser
partir comme cela?

--Nous ne partirons pas sans lui, dit Aime, qui reprenait peu  peu
possession de ses ides.

--Et le papa? et la maman qui nous attendent en faisant le feu et en
prparant la soupe aux choux?... Ah! mais non, vous ne resterez pas
ici.... C'est moi qui n'entends point ainsi les choses!... On viendrait
vous y chercher.... a me drangerait.... Pas d'imprudence, mes mignons;
ne compromettez pas les honntes gens qui laissent le prochain dormir en
paix.

--Personne ne nous attend, dit Csar.

--Pas possible! Et o allez-vous donc comme cela?

--Nulle part....

--Tiens! c'est a qui est commode!... Alors si je vous offrais
l'hospitalit dans ma rsidence aussi champtre que modeste,
accepteriez-vous?

--Si cela ne vous gne pas, rpondit navement Csar.

--Comment donc, fit l'autre, d'un ton crmonieux, enchant de vous
faire plaisir!... Et d'ailleurs, vous savez, o il y a de la place pour
un il y en a pour quatre!... en se serrant un peu...

Puis changeant de ton:

C'est moi que a embtait de passer la nuit comme a tout seul au
milieu des champs!... A prsent, nous allons rire, pas vrai? Pour
commencer, faisons du feu; j'ai vu du bois par ici.... Voil une
heureuse ide d'avoir entass des fagots dans ce coin!...

--Cette maison est donc  vous? demanda Csar.

--A moi? Ah , d'o sors-tu donc, toi? A moi?... Parbleu! si elle est 
moi!

--Je n'ai pas dit cela pour vous fcher.

--C'est bon, je ne suis pas susceptible;... voyons, voulez-vous vous
approcher du feu et scher vos habits?

--Ce n'est pas de refus, dit Csar en faisant placer commodment Aime;
aprs quoi il s'approcha  son tour, et tous trois, ou plutt tous
quatre, car Balthasar tait de la partie, se chauffrent joyeusement.

A la lueur du foyer, mes amis purent examiner leur hte: c'tait, au
premier abord, un enfant d'une douzaine d'annes, mais, en ralit, il
en avait quatorze, peut-tre quinze. Ses vtements taient ceux d'un
ouvrier; seulement il portait des souliers vernis,--misrablement
culs, par exemple!--et avait la main fine et blanche, sinon propre,
des gens qui ont vcu dans l'oisivet. En somme, c'tait un
assez singulier personnage; et sa physionomie encore plus maligne
qu'intelligente ne plaisait qu' moiti  mes amis. Mais, vous le savez,
on n'a pas toujours la libert de choisir son hte.

Le feu tait bon et brlait bien; le prtendu matre du logis
n'pargnait point le bois. De plus, la hutte n'tait point, comme vous
pourriez le croire, encombre de fume, car le jeune garon avait eu
l'esprit de faire le feu sous une espce de lucarne perce au levant,
laquelle, ce soir-l, remplit fort bien l'office d'une excellente
chemine. Csar et Aime furent bientt rchauffs; intrieurement ils
en remerciaient leur hte, et, malgr le peu de sympathie qu'il leur
inspirait, se sentaient tout pleins de bons sentiments  son gard.
Petit  petit, ils reprirent de l'assurance, et bientt, quittant
l'attitude d'oiseaux effrays qu'ils avaient en arrivant, ils
hasardrent un coup d'oeil autour d'eux pour voir comment tait faite
leur demeure momentane.

Dame! fit le jeune garon qui avait suivi leur regard, c'est moins
somptueux que le palais des Tuileries.... Mais s'il manque par ci par
l quelques dorures, du moins les toiles d'araignes abondent.... Bast!
c'est toujours assez bon pour un jour de pluie....

Puis il reprit aprs un court moment de silence:

A propos, n'est-il pas l'heure de souper.... Qui est-ce qui soupe ici?

Nos amis sortirent de leur poche un morceau de pain rassis, qu'ils se
mirent bravement  manger.

Si le coeur vous en dit, nous le partagerons avec vous? proposrent-ils
honntement  leur nouveau camarade.

--Bon! fit celui-ci, c'est l tout ce que vous avez  offrir?... Comme
on se fait des ides.... Moi, je vous aurais crus mieux approvisionns
que a.

Alors, furetant de tous cots dans la hutte, il finit par dcouvrir deux
ou trois sacs de pommes de terre qu'on avait cachs sous de la paille.
Ouvrir un sac, en choisir une douzaine, rejetant celles qui n'taient
pas assez fraches pour garder les plus saines et les plus belles, et
les disposer convenablement sous les cendres chaudes, fut l'affaire d'un
instant.

Que faites-vous l? demanda Csar.

--Ce que je fais?... Parbleu! avec a que c'est difficile  comprendre.
Ne vois-tu pas, jeune sauvage, que je prpare un souper excellent avec
des pommes de terre que j'ai empruntes  mon propritaire?

--Elles ne vous appartiennent donc pas?

--Peuh!... Il y a du pour et du contre....

--Je croyais que tout ici vous appartenait?

--Ah , vas-tu me chicaner pour quelques mchantes pommes de terre que
le propritaire de cette cabane a peut-tre voles  son voisin?

[Illustration: Le feu tait bon et brlait bien.]

--Si elles ne sont pas  vous, dit Csar, qui se rappelait ce qu'on
lui avait recommand  Orly, vous avez tort d'en prendre. Pourquoi ne
voulez-vous pas de notre pain?

--Voil qui est fort!... Vas-tu me faire poser bien longtemps comme
cela, et te mettre sur le pied de faire ta tte  mes dpens? Voyez un
peu ce Don Quichotte en herbe qui se donne le genre de dfendre le bien
d'autrui!... De quoi te mles-tu, gros innocent?... Aprs tout, futur
garde-champtre, rien ne t'oblige  partager mon souper. Je me sens, du
reste, assez d'apptit pour en venir  bout tout seul.

Tout en parlant, le jeune garon soignait ses pommes de terre, les
tournant et retournant avec amour.

Elles furent bientt cuites  point. Il en ouvrit une et aussitt un
arme qui devait tre sensible  des palais peu blass vint frapper
l'odorat de mes amis. Les pauvres enfants avaient encore faim et leurs
yeux brillrent de convoitise. Csar regretta presque de s'tre montr
si fier; l'autre s'en aperut, mais se garda bien de renouveler son
offre.... Allez, mes petits lecteurs, il ne faut pas que les heureux de
ce monde se montrent trop svres pour ceux qui souffrent; il est pour
certains enfants quelquefois bien difficile de rester honntes,.... et
si la Providence ne les aidait pas un peu!... Enfin!...

Mes amis se couchrent sur une botte de paille, leur camarade en fit
autant, et tous trois dormirent profondment parce que tous trois
taient accabls de fatigue. Mais le lendemain, au petit jour, Csar et
Aime furent veills par leur compagnon. Il s'agissait de quitter la
place, avant que le matre de la hutte n'arrivt  son champ, si par
hasard il lui prenait fantaisie d'y venir.

On se leva vivement; en un tour de main, les bottes de paille furent
rattaches et replaces o on les avait prises, puis on sortit. Le jour
naissant tendait sur la campagne une lueur blafarde qui permettait de
distinguer les objets. Le ciel tait encore toil, mais ce n'tait plus
la nuit, et mes amis, se sentant le coeur aussi dispos et l'esprit aussi
libre que le soir prcdent ils les avaient troubls, marchaient d'un
pas alerte et ferme. Il faisait beau d'ailleurs; et, sans la rose qui
leur mouillait les jambes, ils ne se fussent pas rappel qu'il avait plu
la veille.

Petit  petit l'horizon s'empourpra. Csar et Aime, qui n'taient
pas encore habitus aux effets grandioses d'un beau lever du soleil,
s'tonnaient avec une navet pleine d'admiration. Balthasar, comme ivre
de joie, se roulait dans l'herbe mouille, courait, jappait, grattait
la terre avec ses ongles, la creusait avec son museau, enfin faisait
un millier de folies; on et dit qu'il ftait le retour d'un ami absent
depuis trop longtemps.

Et plus j'y pense, mes petits lecteurs, plus je me persuade que c'tait
l, en effet, le secret de son bonheur. Balthasar retrouvait dans le
spectacle du soleil qui s'levait lentement et majestueusement au-dessus
de la terre, en dispersant les vapeurs de la nuit, un des heureux
souvenirs de sa jeunesse. Quant au compagnon de ses jeunes matres, il
haussait ddaigneusement les paules et bourrait sa pipe avec les
gestes et la mine d'un homme blas depuis longtemps sur les plus beaux
spectacles de la nature, et que plus rien en ce genre ne peut mouvoir
dsormais.




CHAPITRE X.

Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.


Il se peut, mes petits lecteurs, que vous soyez surpris de voir mes
amis cheminer en compagnie de ce mauvais sujet dont ils connaissaient
maintenant le nom, et qu'ils appelaient Mssieur Sabin, gros comme le
bras. C'est que Mssieur Sabin tait un habile homme pour son ge. Comme
il avait, tout porte  le croire, de secrtes raisons pour redouter
les gendarmes, les gardes-champtres, les messiers, enfin tout ce qui
portait un sabre ou un tricorne, la compagnie de ces deux enfants, qui
avaient l'air si candide, s'tait tout de suite prsente  son esprit
comme une sorte de protection. Il avait bien dans son sac un certificat
o il tait expliqu que lui, Sabin, s'en allait  Fontainebleau pour
rejoindre ses parents; mais deux srets valent mieux qu'une; et il se
promettait d'ajouter sur le papier en question qu'il voyageait avec son
frre et sa soeur. Les choses tant ainsi arranges, il lui semblait
impossible d'tre inquit  l'avenir; il se disait qu'il pourrait
voyager au grand jour et sur les grands chemins, au lieu de se cacher
comme il avait fait depuis le commencement de la semaine.

Il faut dire aussi qu'il avait guign les coins du mouchoir de Csar, et
flair quelque aubaine par l.

Il entreprit alors de faire la cour  mes amis, lesquels malheureusement
n'taient que trop faciles  sduire.

On cheminait donc de compagnie, Sabin racontant des histoires de
sa composition, et Csar et Aime croyant tout cela comme parole
d'vangile. Tout  coup Sabin se mit  se frotter le ventre et  faire
toutes sortes de grimaces.

Pristi! s'cria-t-il, que j'ai faim! il n'est rien de tel, pour vous
creuser l'estomac, que de respirer l'air vif du matin aprs avoir soup
la veille de pommes de terre cuites sous la cendre. C'est pas pour dire,
mais si j'tais dans ma respectable famille, il rgnerait sur ma table
une abondance qui me fait joliment faute pour le moment.

--Vous avez donc une famille? demanda navement Aime.

--Bon!... Eh bien, pour qui donc me prends-tu?

--O demeurent-ils, vos parents? fit Csar  son tour.

--Je crois, petits sauvages, il les appelait ainsi par amiti, rpondit
Sabin, que vous vous permettez de me questionner. C'est hardi de votre
part et inconvenant au possible. Ignorez-vous donc que les infrieurs
sont tenus d'attendre, pour parler, que leurs suprieurs aient daign
leur adresser la parole? or, je suis votre suprieur par l'ge,
l'exprience et l'ducation. Mais je veux tre bon prince et vous
rpondre comme si c'tait conforme aux usages.

Ici le jeune garon fit une pause assez longue pendant laquelle il
alluma sa pipe avec une sorte de suffisance (Sabin fumait toujours, mme
en parlant), puis il raconta l'histoire que voici:

Mon pre, jeunes sauvages, demeure partout.... partout o il y a des
grands chemins. Il s'est construit lui-mme pour son usage et celui de
sa famille un palais qu'il fait, selon sa fantaisie, transporter du
Nord au Sud, de l'Est  l'Ouest, ou dans toute autre direction qu'il lui
plat. Oui, petits, un palais roulant. Vous n'avez jamais vu cela, vous
autres? Un manoir qui nous conduit, nous et notre fortune, d'une ville
dans une autre, au gr de notre caprice. A la scurit du colimaon
qui peut rentrer dans sa coquille  la moindre alerte, nous joignons
la libert des oiseaux que vous voyez voltiger d'arbre en arbre et de
buisson en buisson. Aussi, comme les hirondelles, qui, les mauvais
jours venus, s'en vont chercher fortune en des climats plus doux, nous
migrons sans cesse d'un pays pauvre ou puis dans un autre o nous
savons trouver la vie facile et abondante. Nous sommes comme ces
pasteurs orientaux dont on raconte de si belles histoires; nous plantons
notre tente et faisons patre nos troupeaux l o les pturages nous
semblent plus verts et plus tendres. Vous comprenez bien, petits, que
c'est une manire de parler, car notre tente est un chteau comme j'ai
dj eu l'honneur de vous le dire, et en fait de troupeaux nous ne
possdons qu'un pauvre vieux cheval qui a us sa jeunesse au service de
son ingrate patrie.

Ici, le jeune garon s'interrompit pour proposer  nos amis de djeuner
au village de Ris dont on approchait. Ils acceptrent sans difficult
aucune; Sabin avait le don de les charmer.

[Illustration: Mon pre, jeunes sauvages, demeure partout...]

Et votre cheval? fit Aime.

--Fidle! voici:  l'ge rglementaire on l'a ray brutalement des
cadres de l'arme et mis hors de service sans lui faire un centime
de pension. C'est d'une petitesse!... d'une petitesse!... crasseuse,
n'est-ce pas? Heureusement qu'un monsieur retir du commerce de la
passementerie avec des rentes par-dessus la tte eut l'ide de l'acheter
pour lui faire un sort.... et pour l'atteler  une demi-fortune. A la
mort de cet homme gnreux, Fidle passa aux mains d'un huissier de
province, et, de chute en chute, tomba jusqu' celles d'un chaudronnier
ambulant. C'est de ce dernier que mon pre le tient. Pauvre vieux
cheval! je ne lui connais que deux dfauts, mais l deux vrais dfauts,
deux dfauts tels qu'on pourrait les appeler des vices.

--Est-ce qu'il mord? demanda Aime.

--Lui? Oh! non, par exemple; et avec quoi mordrait-il? il n'a plus de
dents. Non, oh! non, il ne mord pas; je ne veux point le calomnier.

--Lesquels, alors?

--Son grand ge d'abord, puis un apptit qui revient tous les jours avec
une rgularit dsesprante.... On a beau le nourrir copieusement la
veille, il a encore faim le lendemain; c'est un guignon, on dirait qu'il
ne vit que pour manger. Les matres qui l'ont laiss contracter cette
mauvaise habitude ont manqu de prvoyance et se sont rendus bien
coupables envers lui. Mais n'importe! si nous ne lui donnons pas
tous les jours autant d'avoine qu'il en pourrait souhaiter, les bons
traitements ne lui font pas dfaut, et il est dans la famille sur un
pied d'intimit fort enviable.

A dire vrai, mes petits lecteurs, nos amis ne comprenaient pas toujours
ce beau langage, et profitaient de toutes les interruptions pour ramener
le narrateur au fait.

Quel est donc, demanda Csar, le mtier que fait votre pre?

--Un mtier, mal-appris? Sachez, jeunes sauvages, que mon pre exerce
une profession librale!... Vou par une vocation imprieuse au culte
des arts et des lettres, il s'est donn pour mission d'clairer les
peuples en les initiant aux beauts de la littrature dramatique....
Mais ceci est tout  fait au-dessus de la porte de votre intelligence
et ne vous intressera pas.

--Si fait, fit Csar, vous voulez dire que votre pre est comdien.

--Bravo! tu n'es pas si bte qu'on pourrait le croire. Apprends donc
alors que dans son palais portatif il a runi tout ce qui est ncessaire
pour tablir en quelques instants un thtre bien conditionn. D'un
autre ct, il possde une troupe d'acteurs.... Oh! mais d'acteurs....
Il faut voir a, mon cher. A la vrit, une bonne part de leurs succs
revient  mon pre et  ceux d'entre nous qui leur donnent la voix et le
mouvement; car ce ne sont que des marionnettes, et des marionnettes,
si bien doues qu'elles fussent, ne sauraient parler ni se mouvoir
d'elles-mmes, vous pensez bien.

--Oh! je sais, dit Aime; je connais l'homme qui fait parler celles du
thtre de Guignol, au Luxembourg.

--Oui-da!... Mais ce n'est pas du tout la mme chose, ma belle. Guignol
est un thtre pour les enfants, et sur lequel on ne joue que des
niaiseries, tandis que notre thtre,  nous, est d'un genre srieux et
tout  fait relev. Nous reprsentons des tragdies, des drames et des
comdies pour de vrai, en deux actes, en trois actes, en six actes,
en douze actes,... en autant d'actes que nous jugeons  propos, enfin!
Tantt c'est _la jeune et innocente Esther chez le farouche sultan
Assurus_, de M. Molire, un bon, celui-l; tantt le _Ruy Blas_, de M.
Corneille, encore un bon, ma petite, ou bien _les amours de l'infortun
Didier et de la malheureuse Marion Delorme_, par M. Racine; on ne joue
que a aux Franais. Mon pre a refait ces pices  l'usage de ses
acteurs et de son public. Il en a supprim tous les personnages dont les
rles ne sont pas indispensables, puis les tirades, les longueurs, enfin
tout ce qui est ennuyeux ou peu intressant; je vous prie de croire que
ce n'tait pas l une besogne d'colier, et que pour l'accomplir il ne
fallait pas tre un idiot. Par exemple, il tient  ce que son nom soit
sur l'affiche  ct de celui de ces messieurs. Ainsi, nous mettons: _la
jeune et belle Esther_, etc., _de M. Racine, revue et corrige par M.
Dussault_. C'est justice, n'est-ce pas?

Depuis un moment Sabin parlait tout seul, faisant les questions et les
rponses  sa fantaisie; nos amis taient trop illettrs pour lui tenir
tte sur un pareil sujet, mais ils devinaient qu'il s'agissait de choses
d'une grande importance, et se gardaient bien d'interrompre.

Mais, continua le jeune Sabin, nous avons encore d'autres cordes
 notre arc. Dans les contres o les populations ne sont pas assez
claires pour prendre du plaisir  voir reprsenter ces chefs-d'oeuvre,
nous donnons un autre genre de spectacle; mes frres ans sont
athltes.

--Athltes, demanda Aime, qu'est-ce que cela?

--Athltes, petite sauvage, cela signifie habile dans les exercices du
corps. Les athltes sautent, font des tours de force et enlvent  bras
tendus ou bien avec leurs dents, des poids qu'un homme ordinaire ne
saurait changer de place mme avec l'aide de tous ses membres, voil ce
que c'est que des athltes....

--Et vous?

--Moi, je suis jongleur et quilibriste; c'est cela un art! A la bonne
heure!... Donnez-moi seulement une douzaine d'oranges et un bilboquet
et je vous en ferai voir!... J'aurais dj dbut, si j'avais voulu,
au cirque Napolon; mais il est trop finaud, le directeur, il voulait
lsiner avec moi, et marchander sur les appointements, donner d'une
main et reprendre de l'autre.... Ah! non, par exemple, non.... Avec les
artistes, il faut faire les choses carrment; c'est tant, c'est tant.
Voil!... Maintenant, s'il en veut, il en demandera.... Mon intention, 
moi, est de lui tenir la drage haute.

--Combien donc en avez-vous, de frres?...

--Cinq, trois grands et deux petits; deux petits, pas plus haut que a;
l'un a sept ans et l'autre cinq.... et drles! Il faut les voir tourner
autour du thtre sur leurs jambes et leurs bras tendus comme les ailes
d'un moulin.... Mais le plus magnifique, c'est lorsqu' nous sept, nous
formons, grimps les uns sur les autres, une pyramide dont mon pre est
la base et mon plus jeune frre le sommet. Enfin j'ai une soeur. Ah!
voil, petits, une femme!... Elle renverse un homme d'un seul coup de
poing et fait des armes comme un professeur d'escrime. Elle fait aussi
des exercices de haute voltige sur le dos de Fidle et danse sur la
corde avec la grce d'une desse.... Enfin c'est une fille charmante!...
Aussi, nous n'pargnons rien pour sa toilette; l'or, le velours et la
soie lui sont prodigus. A la ville, elle porte des robes longues de a!
et des falbalas comme une princesse.... C'est  qui parmi nous la gtera
le plus!...

Ce portrait d'une personne remarquable  tant de titres faisait ouvrir
de grands yeux  Aime. Elle n'aurait jamais cru que tant de perfections
pussent se trouver runies chez une seule femme.

Et votre mre, demanda-t-elle, danse-t-elle aussi sur la corde?

--Ma mre a pour mission, rpondit Sabin, de recevoir le prix des places
 la porte du thtre. Puis, lorsque l'occasion s'en prsente, elle
tire les cartes et prdit le _pass_, _le prsent_, _et l'avenir_
aux individus qui l'honorent de leur confiance. Mais, tout cela, sans
prjudice de ses occupations domestiques; car c'est une remarquable
mnagre, et vous saurez, jeunes sauvages, que dans les jours de
dtresse, personne autant qu'elle n'est habile  trouver une gibelotte
ou un civet dans la peau d'un angora.

Et maintenant, reprit-il aprs avoir gard un instant le silence,
afin de permettre  mes amis d'admirer  leur aise combien taient
prcieusement dous tous les membres de sa respectable famille,
maintenant que je vous ai si complaisamment difis sur les miens,
j'espre que vous m'accorderez assez de confiance pour venir djeuner
avec moi  l'htel de _l'lphant d'or_, o je suis parfaitement connu,
et trait comme le fils de la maison?

[Illustration: Elle renverse un homme d'un seul coup de poing.]

--Faut-il beaucoup d'argent pour djeuner  l'htel? demanda Aime.

--Ne vous occupez pas de cela; j'en fais mon affaire.

L'htel de _l'lphant d'or_ tait une assez triste auberge o
s'arrtaient les rouliers qui n'avaient pas assez d'argent pour se
permettre de dner au _Cheval noir_, un autre restaurant dont le matre
avait des prtentions  la bonne cuisine et passait pour le Vfour de la
localit.

Lorsque mes amis, conduits par Sabin et suivis de Balthasar, pntrrent
dans la grande salle de _l'lphant d'or_, qui en tait en mme temps
la cuisine, deux ou trois hommes en blouse et la casquette sur la tte,
djeunaient gloutonnement le nez dans leur assiette et les coudes sur la
table.

De temps  autre, ils interpellaient la matresse de la maison ou la
servante en disant d'une voix rauque:

Eh! la bourgeoise, par ici!

Ou bien:

La cuisinire, apportez-nous donc ceci, servez-nous donc cela!

--Eh! la fille, cria comme les autres M. Sabin en s'asseyant  une table
mal essuye, venez un peu qu'on vous parle.

La fille obit.

Tiens! c'est M. Sabin, fit-elle en dcouvrant, par un large rire, deux
belles ranges de dents qui n'eussent point dshonor la bouche d'un
jeune poulain.

--Oui, charmante Maritorne, c'est lui-mme, avec son jeune frre Csar
et sa petite soeur Aime; deux enfants fort aimables que je vous engage
 traiter de votre mieux.

Csar et Aime,  qui la leon avait t faite, ne dmentirent point
Sabin; et la servante crut ce qu'il lui dit.

Maintenant, dtaillez-nous la carte du jour? demanda le jeune
saltimbanque.

--Du lapin?

--Non merci! trop connu!

--De la tte de veau?

--Point de vinaigrette; j'ai mal dn hier.

--Une omelette?

--Pas assez substantiel.

--De la fricasse de poulet?

--Trop bgueule!

--Ah! dame! C'est que vous tes joliment difficile!... Eh bien, des
ctelettes de porc frais?

--Bravo!  la sauce Robert; c'est tout  fait grand genre! Combien vous
faut-il de temps pour prparer cela?

--Un quart d'heure.

--Allez. En attendant donnez-nous, pour nous faire prendre patience, une
miche, un cervelas et une bouteille de cachet.

Au premier service, les choses allaient dj trs-bien; mais au
second!... Ah! au second, elles allrent bien mieux encore. M. Sabin,
tout  fait en verve, tait ptillant d'esprit.... Il se livrait  tant
et tant d'aimables folies que la grosse servante s'criait en se tordant
de rire:

Est-il drle, ce M. Sabin! Mon Dieu, est-il drle!

Quant  mes amis, entrans par l'exemple, et aussi par un apptit
froce, ils avaient bu et mang en un seul repas, plus qu'ils ne
faisaient d'ordinaire en trois jours. Mais ces excs devaient leur
coter cher; le quart d'heure de Rabelais arriva: il fallut payer toute
cette goinfrerie.

C'est cent sous, dit la fille en additionnant sur ses doigts.

--Cent sous, fit M. Sabin, c'est un peu cher; mais comme tout cela tait
bon et cuit  point, je ne te rabattrai rien.

M. Sabin avait si bien djeun qu'il tutoyait la servante.

Paye, Csar, dit-il.

Csar et Aime taient interdits  tel point qu'ils ne trouvrent
pas une objection  faire. Ce fut avec un tremblement de honte qu'ils
dnourent le coin du mouchoir o tait serre la jolie pice d'or de M.
Richard. Csar la mit sur la table, Sabin s'en empara vivement.

Je croyais que c'tait dix francs, dit-il en la tournant et la
retournant.... Tiens, Maritorne, fit-il en la prsentant dlicatement
 la servante, qui refaisait son compte, toujours sur ses doigts, en
disant: dix sous d'une part, un franc de l'autre, etc., etc. Eh bien!
c'est encore vingt-cinq centimes que vous me devez, ajouta-t-elle enfin.

--Bon! fit Sabin, a passera comme cela.

--Non pas; il me faut mes cinq sous.

Sabin fit mine de chercher dans ses poches.

Je n'ai pas de monnaie, dit-il.

--Ta, ta, ta! Mes cinq sous tout de suite!

--Fais-nous crdit sur notre bonne mine.

--Non, j'aurais trop peur de perdre.

--Mal-apprise!

--Allons, allons, mes cinq sous ou je vais chercher les gendarmes.

A cette menace, mes pauvres amis s'empressrent de donner leurs
dernires ressources, qu'un moment, hlas! ils avaient cru pouvoir
sauver du naufrage.

Il n'y avait que vingt centimes. La fille hocha la tte.

Et pour moi? dit-elle.

--Tiens, voil! fit Sabin en l'embrassant bruyamment sur les deux
joues.

Elle s'enfuit en riant, et mes amis cruellement dsappoints et le coeur
plus gros qu'une montagne, sortirent tristement de la fatale auberge.

Tout d'abord Sabin, qui paraissait enchant de lui, roula une cigarette
et la fuma dlicatement, du bout des lvres, en pirouettant sur ses
talons, en prenant des poses toutes plus lgantes les unes que les
autres, enfin en faisant le joli garon; puis aprs il bourra sa grosse
pipe et se mit  fumer srieusement.

Quant  mes amis, pour commencer, ils crurent, tant ils avaient bien
djeun, qu'ils n'auraient plus jamais faim. Mais avant que deux heures
ne se fussent coules, les choses avaient chang d'aspect et l'avenir
leur apparaissait dj plus dgag d'illusions.

Certes, ils ne songeaient point encore  dner, mais ils marchaient
piteusement cte  cte et pleuraient. Leur ami, M. Sabin, les voyait
s'essuyer de temps en temps les yeux du revers de la main.

Ah! , leur dit-il enfin, vous tes de singuliers personnages, vous
autres!... Qui diable aurait suppos que vous aviez la digestion
si lugubre? On vous fait djeuner comme des princes, et au lieu de
remercier les gens en vous montrant aimables, vous pleurez comme deux
imbciles.

--C'est nos cinq francs! dit navement Aime.

--Leurs cinq francs!...

--A prsent, il nous faudra mendier.

--Peuh!...

--Dame! si nous ne trouvons pas d'ouvrage?

--Ah! ah! ah! s'cria le gamin en se tordant de rire, de l'ouvrage!...
C'est a qui est joli! de l'ouvrage! Mais ils sont drles au possible,
ces petits sauvages!

--Riez, si bon vous semble, mais mon frre et moi nous voulons
travailler.

--Laissez-moi donc tranquille! fit Sabin avec un geste d'paules
intraduisible. Puis reprenant son srieux: Travailler, dit-il, cela
vous gte les mains et vous prive de votre libert!... Travailler! comme
des manoeuvres, n'est-ce pas? Pour quelques mchantes pices de monnaie,
se mettre  la merci d'un individu qui se croit votre matre et vous
traite en esclave!... Pour gagner convenablement sa vie, je ne connais
que deux moyens, moi: se faire artiste, comme nous autres, ou domestique
dans des maisons o il n'y ait rien  faire. Si le sort ne m'avait
pas fait natre d'une honorable famille de comdiens, j'aurais brigu
l'honneur de figurer derrire un de ces magnifiques carrosses qu'on
voit  Paris monter l'avenue des Champs-lyses au trot rapide de
quatre superbes chevaux anglais; ou encore de passer mes journes
paresseusement tendu sur les banquettes moelleuses d'une antichambre
princire. C'est a, des positions! Du galon sur toutes les coutures
comme un marchal de France les jours de gala! ou bien habill de noir
et cravat de blanc comme un gentleman qui se rend au bal!... Seulement,
je n'aurais pas t assez bel homme; on ne veut que des beaux hommes
pour remplir ces offices importants.... a se comprend.... Quand on est
riche et qu'on peut payer.... C'est dommage, car j'aurais eu la vocation
et toutes les qualits de l'emploi. Mais toi, Csar, qui me parais
destin  devenir grand et fort, si tu m'en crois, c'est l que tu
chercheras fortune, au lieu de t'abmer le corps et l'me pour vous
nourrir misrablement, ta soeur et toi.... A moins que tu ne prfres
t'enrler parmi nous et mener en notre compagnie une vie joyeuse et
indpendante, une petite existence en dehors du monde, et qui nargue
tout  la fois vos lois et vos gendarmes. Voil, mon bonhomme, ce que
tu feras, si tu as pour un centime de jugement. Ne me parlez donc plus
d'ouvrage!... Travailler! c'est bon pour des lourdauds.

--Si je savais? fit Csar comme en se consultant.

--Quoi?

--Que ce soit comme vous dites?

--Et pourquoi ne le serait-ce pas?

--C'est juste!... Et on vous donne de l'argent pour a?

--Si on vous en donne?... Parbleu!

--Et Aime, que deviendra-t-elle?

--Nous lui trouverons une place de femme de chambre.

--Que fait-on quand on est femme de chambre? demanda Aime.

--Ah! voil! fit Sabin avec importance; chez les bourgeoises on est
accabl de besogne, chez les grandes dames on ne fait rien.

--Rien du tout?

--Rien du tout. Et comme sa matresse, on porte des robes de soie et des
chapeaux. Le tout est de bien choisir.

--Mon choix est fait; je me placerai femme de chambre o il n'y a rien 
faire.

--Cela, petite sauvage, prouve en faveur de ton intelligence.

--Mais, dit Csar, je ne suis pas encore grand; si on ne prend que des
beaux hommes on ne voudra pas de moi.

--Tu peux, en attendant, faire un trs-joli groom.

--Qu'est-ce que cela?

--Quoi! jeune sauvage, tu ne sais pas ce que c'est qu'un groom? N'as-tu
donc jamais vu un monsieur quelconque conduisant un grandissime cheval
attel  un tilbury si lger qu'il en parat arien?

[Illustration: Cet enfant, c'est un groom .]

--Si fait, j'ai vu cela.

--Et  ct de ce monsieur, qui entasse plusieurs coussins sous lui pour
donner  penser qu'il est un homme superbe, n'as tu jamais remarqu un
enfant de ton ge assis un pied plus bas que son matre afin de paratre
encore plus petit qu'il n'est rellement?

--Oui, je sais....

--Eh bien! cet enfant, c'est un groom.

--Et qu'a-t-il  faire?

--Rien du tout, par exemple! toujours dans les bonnes maisons, qu'
se promener en tilbury avec son matre.... Il me semble que tu peux
t'acquitter de cela aussi bien que n'importe qui!...

--Si ce n'est pas plus difficile que vous dites.

--Sans compter qu'on y gagne plus d'argent qu' faire n'importe quel
tat.... Ne rien faire, et tre bien nourri, bien log, bien habill et
bien pay!... Est-ce assez joli, hein?

--Mais comment pourrais-je me placer groom?

--Laisse-moi faire, je te procurerai cela. Sur notre route, se trouve le
chteau de Rochemoussue, qui appartient au prince de Rochemoussue.
J'y suis parfaitement connu; le prince, qui est le meilleur et le
plus gnreux des princes, me protge et fait tout ce qu'il peut pour
m'obliger; je lui parlerai, et la chose s'arrangera tout de suite.... En
attendant, pour vous rcompenser d'tre si sages, je vais m'occuper de
vous gagner un bon dner et un bon gte.




CHAPITRE XI.

Sabin  Essonne.--Mes amis  Chantemerle.


On arrivait  Essonne, il tait deux heures de l'aprs midi. Sabin
s'arrta prs d'un cabaret borgne, o il entra seul.... Moins de cinq
minutes aprs, il reparaissait aux yeux de mes amis dans un maillot
couleur de chair, et n'ayant pour tout vtement qu'un petit caleon
rouge orn de paillettes d'or; des bottines galement rouges et
pailletes d'or, lui maintenaient gracieusement le pied, et un cercle
d'or lui ceignait la tte.

Mes amis furent blouis, ces splendeurs les fascinrent au point que le
jeune saltimbanque leur semblait un fils de roi.

Il partit, jouant du fifre  travers les rues et faisant porter par
Csar, que cette marque de confiance honorait infiniment, le sac que
vous connaissez. Aime suivait avec Balthasar. Cela faisait un effet
prodigieux; tout le monde se mettait aux portes et aux fentres pour les
voir passer; bientt les gamins, accourant de tous cts, leur formrent
en moins d'un instant une escorte des plus satisfaisantes. Tout cela,
embotant le pas derrire Sabin et marchant aux sons du fifre, parcourut
le bourg dans tous les sens, et, aprs tre mont jusqu'en haut de
la rue principale, redescendit pour venir s'arrter sur le pont o un
cercle d'une certaine importance se forma autour du jeune saltimbanque,
lequel, prenant une pose olympienne, fit alors son boniment:

Mesdames et messieurs, dit-il avec une galanterie de bon got, j'ai
l'honneur de vous prsenter en ma personne le fils de l'illustre
Lucifer, qui vous a honors l'anne dernire de sa visite, et n'a pas
ddaign d'excuter dans vos murs les tours merveilleux qui ont fait sa
fortune et port son nom victorieux dans les six parties du monde!...
Vous tes trop au courant des progrs de la civilisation, mesdames et
messieurs, pour ignorer que depuis la dcouverte de la Californie
le monde se divise en six parties.--(Murmures dans l'auditoire qui
signifient: Parbleu! si on sait cela!) L'accueil qu'il reut de vous,
reprit Sabin, l'apprciation suprieurement intelligente que vous ftes
de ses talents vous ont rendus chers  son coeur. Et, aujourd'hui qu'il
se repose sous des lauriers si noblement acquis, parmi ses nombreux
souvenirs celui qu'il voque avec le plus de plaisir, c'est le vtre!
Il aime  se dire que nulle part dans ce vaste univers qu'il a parcouru
dans tous les sens, ainsi que nos plantes (grande admiration dans
l'auditoire pour ce voyageur intrpide), il n'a rencontr des hommes
plus courageux, plus intelligents, plus hospitaliers, plus gnreux,
plus instruits et plus forts, oui, plus forts, que dans cette charmante
petite ville, qui mriterait bien d'en tre une grande. _Lui_, qu'on a
surnomm l'Hercule moderne, il a rencontr ici pour la premire fois des
hommes qui lui ont tenu tte et qu'il n'a pu vaincre qu'aprs une lutte
de quelques secondes!!!... (Tous les hommes prsents se regardent en
ayant l'air de se dire les uns aux autres: est-ce que c'est toi?)
Quant  moi, mesdames et messieurs, la nature m'ayant refus les dons
ncessaires pour marcher sur les nobles traces de mon illustre pre,
ce n'est donc pas par les mmes moyens que j'essayerai de vous charmer,
non; c'est tout simplement par des exercices de prcision et d'adresse
que je veux enlever vos suffrages.... Avez-vous des oranges?--Qui
d'entre vous me donne six, douze et mme quinze oranges?... Personne n'a
d'orange?... Alors, mesdames et messieurs, je vais m'en passer; il faut
savoir se contenter de ce qu'on possde et tirer parti de ses propres
ressources.

Sabin joua encore du fifre, puis, sans doute pour donner aux
retardataires le temps d'arriver, il perdit quelques minutes  disposer
sur le sol un tapis en serge verte. Enfin se dcidant  commencer,
il jongla d'abord avec des balles recouvertes d'un mtal si brillant
qu'Aime pensait qu'elles taient en argent massif. Il commena par en
prendre deux seulement, puis quatre, puis six, puis dix; il les envoyait
et les recevait d'abord avec les mains, puis elles lui tombrent sur
l'avant-bras, sur les paules, sur les cuisses, sur la poitrine, sur la
tte, il en tait environn; c'tait vraiment merveilleux, et la
foule applaudissait de bon coeur. Aprs cet exercice, vint le tour du
bilboquet. Il joua d'abord avec une seule bille, puis avec deux, puis
avec trois, puis avec quatre.... Il abandonna ces premires qui taient
petites pour en prendre de plus grosses, lesquelles furent dlaisses
 leur tour pour de plus grosses encore. Enfin, avec une adresse
tonnante, incomprhensible, il jongla sans mme se faire une
gratignure, avec une demi-douzaine de petits poignards pointus et
affils comme des stylets. Malgr tant de savoir-faire et l'enthousiasme
de la foule, il ne tomba que quelques sous sur le tapis de serge,
vingt-cinq au plus.... Sabin du fit entendre un juron formidable,
et traita tout haut d'imbcile ce bon public qu'il flattait en si bons
termes quelques minutes auparavant. Heureusement pour lui, tout le monde
tait parti et nos amis seulement l'entendirent.

[Illustration: Il jongla avec une demi-douzaine de poignards.]

Bast, dit-il enfin pour se consoler, nous recommencerons demain, et
la recette sera meilleure. Il n'y avait l que des femmes et des
vieillards; un tas d'infirmes qui n'entendent rien aux distractions de
l'esprit, et s'imaginent que je suis encore trop heureux de les avoir
amuss. Mais qu'importe! vingt-cinq sous, c'est toujours du pain pour ce
soir. Nous coucherons o nous pourrons.

Il replia bagage et on retourna au cabaret, mais silencieusement et
ayant au fond le coeur assez triste.

Il me serait difficile, mes petits lecteurs, de vous dire bien au juste
ce qu'prouvaient Csar et Aime dans la socit de M. Sabin, et
les penses qui occupaient leur jeune esprit. Malgr la perspective
enivrante de devenir domestiques dans des maisons o il n'y aurait rien
 faire, ils n'taient peut-tre pas compltement rassurs sur l'avenir.
Quant au prsent, ils avaient lieu de s'en plaindre, mais ils n'en
avaient pas le temps; Sabin les tourdissait. Cependant, quoiqu'ils
fussent peu aptes  rflchir, il leur tait dj venu  l'esprit que
le pre Antoine n'approuverait pas qu'on ft socit avec ce garon qui
avait,  l'endroit du travail, une manire de voir si originale, et ne
professait qu'un respect excessivement mdiocre pour le bien d'autrui.

Balthasar, vu son ge sans doute, avait le jugement plus sr et
plus form, et jusqu'alors il s'tait tenu  distance de Sabin;
malheureusement le pauvre caniche adorait les paillettes et le
clinquant,--on n'est pas parfait!--et  peine eut-il aperu le jeune
saltimbanque dans son costume de thtre qu'il lui fit toutes sortes
d'amitis. Pauvre Balthasar! cette faiblesse devait lui coter cher!...

Le lendemain, faute d'argent, il fallut se passer de djeuner. Mes amis,
pour tuer le temps, se mirent  errer dans les environs d'Essonne. Le
hasard les conduisit du ct de Chantemerle, o sont runies un grand
nombre d'usines appropries aux productions les plus diverses; telles
que fabriques de tissus de fil et de coton, impressions sur toffe,
laminoirs, fonderies, etc., etc. Ils se rencontrrent avec des enfants
qui jouaient sur la route et s'arrtrent pour les regarder. Lorsque la
partie fut acheve, un de ces enfants s'approcha d'eux.

Qu'est-ce que vous faites, vous? leur demanda-t-il.

--Rien.... pour le moment.

--Alors, vous cherchez votre pain?

--Oh! non....

--Ne mentez pas; a se voit, vous mendiez.

--Pour a non, dit Csar, nous ne mendions pas et nous ne voulons pas
mendier.

--Vous avez donc des rentes?

--Non.

--Non? Eh bien, comment vivez-vous donc?

--Nous cherchons de l'ouvrage.

--Est-ce bien vrai, a?

--Mais oui, c'est bien vrai.

--Alors vous voulez travailler?

--Sans doute.

--Sans doute? Vous ne dites pas cela avec beaucoup d'ardeur....
C'est gal, on entre  la fabrique, venez voir un peu. Je gagne
soixante-quinze centimes par jour pour six heures de travail, moi qui
n'ai pas encore dix ans. Le reste du temps, j'apprends  lire et je joue
dans un vaste prau que je vais vous montrer. Nous sommes comme cela
plus de cinquante occups  transporter des bobines d'un endroit dans un
autre. Ce n'est pas difficile; vous pouvez en faire autant presque sans
apprentissage. Si cela vous convient, vous verrez le contre-matre;
il vous casera tout de suite, car on a besoin d'enfants. Attention! et
suivez-moi. Pour qu'on vous laisse entrer, je vais dire que vous tes
mon cousin et ma cousine de Petit Bourg.... Seulement, pas de btises;
on ne touche  rien ici.

Mes amis suivirent le jeune ouvrier. L'aspect de ces vastes btiments,
de ces hautes chemines, de tout ce monde, le bruit des machines en
mouvement, l'ordre qui rgnait au milieu d'une activit tourdissante,
l'immensit des salles, le nombre incalculable des mtiers leur fit
d'abord perdre la tte; ils ne voyaient rien  force de regarder.

C'est ici qu'on file le lin et le chanvre, leur disait leur cicrone,
l qu'on les tisse, plus loin on fait de la toile ouvre. Dans ce grand
btiment, o nous nous rendons en ce moment, on fabrique des tissus de
coton,  ct on les imprime.

Lorsque le jeune ouvrier les fit entrer dans la salle o il travaillait,
ils prouvrent une sorte de dception. La vue de ces enfants, mal vtus
pour la plupart, qui se livraient  un travail srieux et gagnaient
consciencieusement leurs soixante-quinze centimes, ne leur dit rien 
l'imagination; l'ide d'tre domestiques dans des maisons o il n'y a
rien  faire les flattait bien davantage.

Moi, dit Aime, je trouve que a sent mauvais ici!

--Si tu y tiens, fit en riant le jeune ouvrier, on parfumera la salle
avec de l'essence de rose.

Le mot de mijaure fut prononc par quelques gamins.

Mes amis, sur la proposition de leur introducteur, s'arrtrent prs
d'un mtier pour voir comment se faisait la toile; mais cela ne les
intressa point. Ils n'y comprenaient rien.

Retire-toi donc, retire-toi donc, Aime, cria tout  coup Csar. Il y a
de l'huile aprs toutes ces mcaniques, et tu en mets  ton tablier.

Tous les jeunes garons qui se trouvaient dans la salle se retournrent.
On commena  regarder mes pauvres amis de travers.

Allons-nous-en, Csar, dit enfin Aime; il y a trop de poussire
ici, nous n'y saurions durer. Dcidment j'aime mieux que nous soyons
domestiques dans des maisons o il n'y ait rien  faire.

--Fallait donc le dire tout de suite! s'cria le jeune ouvrier en
colre. Vous voulez tre _larbins_, vous autres?... Alors qu'on dtale,
et plus vite que a!

A ce mot de larbin, un haro s'leva dans la salle.

T'as d'a dans ta famille, toi? s'criait-on.

--Non pas. S'ils taient de ma famille je les renierais; mais ils n'en
sont point, Dieu merci! Ils taient sur la route et se disaient sans
ouvrage. Je leur ai propos d'entrer ici, ils ont accept. Pour qu'on ne
leur ft pas de difficults, je les ai fait passer pour mes parents de
_Petit-Bourg_. Voil tout!

Les pauvres enfants ne savaient comment chapper aux moqueries de ces
gamins qu'ils avaient offenss sans le vouloir.

Vous n'avez donc pas de sang dans les veines? disait l'un.

--Ni de moelle dans les os? ajoutait l'autre.

--_Madame_ craint de gter ses habits!

--Monsieur veut porter perruque!

--Je comprends a, moi.

--a tient chaud l'hiver?

--D'abord. Et puis a vous pose!... quand on a de l'ambition.

Un contre-matre dut protger la sortie de mes pauvres amis, qui taient
tout  fait incapables de se dfendre et ne comprenaient rien  l'avanie
qu'on leur faisait subir.

Ils rentrrent tristement  l'auberge o Sabin faisait rpter
Balthasar. Sabin avait dcouvert que Balthasar tait un artiste comme
lui, et il voulait connatre tout son savoir-faire pour en tirer parti
dans l'intrt de la communaut. Le caniche voyant ses matres affligs,
quitta tout pour les caresser.

Bon! qu'y a-t-il? demanda Sabin.

Ils racontrent leur msaventure.

Laissez-les dire, fit le jeune saltimbanque, avec a qu'ils sont jolis
et qu'ils ont bonne mine!... Vous faire ouvriers de manufacture, comme
ce serait spirituel!... Qu'ils viennent tout  l'heure sur la place, et
je leur montrerai, moi, la bonne manire de gagner sa vie.

A midi et quelques minutes, le fils de l'illustre Lucifer, ou de M.
Dussault, selon l'occasion, jouant du fifre, se promena comme la veille,
suivi de Csar, qui portait toujours le prcieux sac, d'Aime, de
Balthasar, et de tous les vagabonds de la localit. C'tait justement
l'heure du repas pour les fabricants qui taient tous sortis, except
les enfants qu'on obligeait  jouer dans le prau. En moins de cinq
minutes, une foule compacte entoura nos aventuriers. Sabin rpta le
mme boniment et les mmes exercices que la veille; puis Balthasar  son
tour paya de sa personne.

La recette fut magnifique! Sabin, de retour  l'auberge, commanda un
djeuner copieux. Nos amis, qui avaient grand'faim, mangrent encore
sans retenue; et le soir, comme il n'y avait dj plus d'argent, on
coucha dans une table entre deux vaches et un ne.

C'est ainsi qu'ils vcurent pendant une semaine. On s'arrtait
tantt dans une ville, tantt dans un village, pour y donner des
reprsentations plus ou moins lucratives, et toujours on cassait le pot
aprs avoir mang le beurre, comme disent les bonnes gens de la campagne
en parlant des imprvoyants qui dpensent l'argent  mesure qu'ils le
gagnent.

Csar et Aime s'accoutumaient assez bien  ce genre de vie. De temps 
autre, cependant, il leur passait comme un nuage dans l'esprit; c'tait
le souvenir de ce qu'avait dit le pre Antoine.... mais le pre
Antoine tait si loin!... Vous le dirai-je, mes petits lecteurs? Csar
maintenant dormait d'un sommeil profond et ne rvait plus des choses qui
occupaient si fortement son jeune esprit dans ses jours de misre; la
campagne, cette belle campagne que le bon Dieu lui faisait voir, ou
revoir en dormant pour le consoler, ne l'intressait plus, il n'y
pensait jamais. Comme Sabin, il considrait maintenant toute chose au
point de vue de la recette et disait avec son ami:

Ici, il n'y a que des paysans; pas de chance!

Ou bien:

Voici une ville, bonne aubaine!

Puis on btissait des chteaux en Espagne pour les temps fortuns o
l'on serait domestique dans une maison o il n'y aurait rien  faire.
D'un autre ct, on ne craignait plus les gendarmes; le papier de leur
compagnon mettait nos vagabonds en sret. Ils se protgeaient les uns
les autres....

Et les jours se passaient!...

Quant  Balthasar, ces dtails lui importaient peu. Il marchait toujours
en avant, prenant le chemin qui lui plaisait, quitte  revenir sur ses
pas lorsque Sabin voulait aller d'un autre ct; ce qui n'avait lieu
que rarement, car le chemin du saltimbanque paraissait tre celui du
caniche. Pourtant il arrivait bien quelquefois qu'on tait oblig,
pour se procurer de l'argent, de se dtourner  droite ou  gauche;
Balthasar, malgr une opposition srieuse, qui se manifestait
comme toujours par des fuites plus ou moins prolonges, finissait
infailliblement par cder. Sabin avait appris  mes amis que ce n'tait
l qu'une feinte de la part du caniche, et leur avait dmontr qu'il n'y
avait pas lieu de s'en proccuper. L'exprience lui avait donn raison.
C'est ainsi qu'on perdit une semaine  Corbeil,  Melun et  Milly; mais
nos aventuriers n'taient pas gens presss. La vie leur apparaissait
si longue, si longue! et ils voyaient devant eux un si grand nombre
d'annes, qu'ils pensaient bien avoir le droit de gaspiller un peu
le temps prsent. Et, d'ailleurs, pourquoi se seraient-ils presss
ou inquits, puisque Sabin devait les placer chez son ami intime, le
prince de Rochemoussue?... Leur sort n'tait-il pas fix?




CHAPITRE XII.

Au chteau de Rochemoussue.


C'tait vers les quatre heures de l'aprs-midi, on avait dpass le
village de Chailly depuis quelques minutes lorsque apparut dans le
lointain la masse grandiose des bois de Rochemoussue. Sabin, qui
connaissait le pays, abandonna la grande route pour s'engager dans
un joli chemin, propre et uni comme un parquet. On tait dj sur le
domaine de Rochemoussue. On marcha comme cela un quart d'heure environ.
Csar tait troubl; il lui semblait connatre, mais vaguement, ces
vastes prairies o paissaient en libert les petites vaches bretonnes du
prince. L'aspect gnral de la campagne tait svre; aussi loin que la
vue pouvait s'tendre, l'horizon tait bois.

Reconnais-tu donc tout cela, Csar? demanda Aime.

--Je ne sais pas, rpondit le jeune garon.

Et ils continurent d'avancer.

Enfin au del d'une magnifique pelouse d'un vert tendre, entre deux
massifs de haute futaie, se dcouvrit le chteau de Rochemoussue.

Les prairies et les bois, dit Csar  Aime, je croyais les
reconnatre; mais ce chteau, je ne l'ai jamais vu.

On n'tait encore que dans la premire quinzaine de mai, seulement le
printemps tait si beau cette anne-l qu'on et dit que le climat de
l'Italie tait devenu celui de la France.

Voil, dit Sabin  mes amis en leur montrant le chteau (une imposante
construction difie dans le style du dix-septime sicle), voil o
dsormais vous passerez votre vie dans la paix et l'abondance!

On ctoyait de magnifiques potagers et des jardins qui n'taient spars
de la route que par un large foss. Nos aventuriers pouvaient tout
 l'aise admirer les serres monumentales, toutes grandes ouvertes au
soleil de mai, et exposant aux regards des promeneurs, les nuances
vives, tendres ou riches de ces rhododendrons clbres, de ces azales
merveilleuses qui tous les ans remportaient le prix au concours
d'horticulture. Ils pouvaient encore admirer la savante disposition des
serres-chaudes o taient cultives des primeurs devenues des types dans
le monde horticole, puis une melonnire unique au monde pour la saveur
et la varit de ses espces. Mais ce qui ravissait surtout mes amis,
dont les gots taient encore simples, c'tait trois petits chalets, 
toiture de chaume et aux murs recouverts de lierre, dissmins dans les
jardins et sans doute destins  loger les jardiniers.

Que je voudrais demeurer l! disait Aime.

--Peuh! faisait Sabin avec ce ddain des petites choses qui lui tait
particulier, c'est malsain au possible.... sans compter les autres
dsagrments. Les lzards y font leur nid, c'est infest de souris et
les rats s'y promnent comme des gens qui sont chez eux.

--Du moment que les rats s'y promnent.... C'est gal, je voudrais bien
avoir une petite maison comme cela.

Sabin entra chez le concierge du chteau, et demanda M. Prosper, un
valet de pied attach au service de M. Maxime de Rochemoussue, le plus
jeune fils du prince, un enfant qui n'avait encore que cinq ans et demi.

Nos amis avaient cru que Sabin s'adresserait au prince lui-mme. Ils
furent quelque peu dus, mais ils se consolrent promptement en
voyant arriver M. Prosper qui tait un fort beau garon et reprsentait
normment avec son habit bleu de roi, sa culotte courte, ses superbes
mollets et ses souliers  boucles.

Sabin, qui avait connu M. Prosper au temps o le jeune domestique
n'tait encore qu'un petit paysan du Berry, lui dit quelques mots  voix
basse. Le valet de chambre s'absenta, mais revint presque aussitt.

Vous pouvez demeurer ici jusqu' demain, leur dit-il.

Alors tous trois entrrent suivis de Balthasar que tant de grandeur
n'embarrassait point.

Il tait cinq heures; la nouvelle que des saltimbanques taient
au chteau pntra jusqu'au salon, et bientt on vint chercher nos
aventuriers de la part du prince et de la princesse, qui voulaient,
puisque l'occasion s'en prsentait, donner le spectacle  leurs enfants.

Sabin suivit M. Prosper avec l'aplomb d'un mrite qui ne s'ignore pas;
ce que voyant Csar et Aime, ils suivirent Sabin, et Balthasar suivit
tout le monde.

Le prince et la princesse, entours de leurs enfants, taient au jardin
sous un immense platane qui les protgeait de son ombre, sans leur
drober la vue splendide de la valle de la Seine qui se droulait
devant eux.

[Illustration: Le prince et la princesse, entours de leurs enfants,
taient au jardin.]

Sabin avait tant parl du prince et de la princesse de Rochemoussue, il
les avait tant exalts que mes amis s'attendaient  voir des personnages
de taille surhumaine, ou, tout au moins, autrement faits que les autres
mortels, et ils ne laissaient pas que d'tre troubls. Mais ils ne
tardrent point  se rassurer; le prince et la princesse ressemblaient 
tout le monde, et avaient t taills sur le patron banal qu'ont fourni
au genre humain tout entier Adam et ve nos premiers parents. Ils
paraissaient peut-tre meilleurs ou plus intelligents que bien d'autres;
mais cela tenait videmment aux qualits intrieures et toutes morales
dont ils taient dous, et  l'ducation qu'ils avaient reue.

La princesse tait une gracieuse petite femme  la physionomie douce
et fine. Elle tait jolie, mais elle avait d l'tre encore davantage,
autrefois, dans le temps, lorsqu'elle tait toute jeune; seulement,
comme mes amis ne l'avaient pas connue dans ce temps-l, ils la
trouvaient charmante. Ils n'avaient jamais rien vu, du reste, de
gracieux et d'encourageant comme son sourire, ni rien entendu d'mouvant
comme le son de sa voix; elle avait l'air de parler du coeur, et son
regard, si tendre et si pntrant, semblait dire aux pauvres gens:
Rassurez-vous, ayez confiance; je vous comprends, moi, et je sais ce
qu'il vous faut! Elle tait vraiment l'incarnation de la bont et de la
charit.

Certes, il y avait loin de cette douce princesse, qui savait si bien
se mettre  la porte de tous, des riches comme des pauvres,  ces
altires, hautaines et impertinentes cratures qu'on a si longtemps
reprsentes comme les types les plus achevs de la noblesse. Mais 
votre sens, mes petits lecteurs, ne valait-elle pas mieux?

Le prince tait un homme de cinquante-cinq ans, environ, mais qui n'en
paraissait pas beaucoup plus de quarante-cinq; il avait la tournure et
la physionomie d'un militaire, quoiqu'il n'et jamais fait partie de
l'arme. Mais sous des dehors brusques, il cachait un coeur droit
et juste, et sa parole, bien que brve, n'tait jamais ni dure ni
blessante. Il semblait, au contraire, que sa brusquerie n'et d'autre
objet que de dissimuler ses bonnes actions. Ainsi, par exemple,
lorsqu'on lui rapportait que de pauvres gens allaient tre expropris
faute d'argent pour payer le loyer d'une misrable chaumire, il
ordonnait  son intendant de payer pour eux du mme ton dont il et
ordonn de les fusiller. Si un oblig dans sa reconnaissance venait le
trouver pour le remercier et protester de son dvouement, il lui disait:
Qu'on ne m'ennuie plus de ces choses-l.

C'tait un travers sans doute, mais un tout petit travers.... Et quand
on pense combien il serait ais aux princes d'avoir de gros dfauts, on
est bien prs de leur souhaiter beaucoup de travers comme celui-l.

Ds qu'il eut appris l'arrive au chteau de nos trois aventuriers,
le prince avait dit, toujours sur le mme ton: Qu'on me les amne de
suite! et tout naturellement on s'tait empress d'obir.

Nous devons, pour tre juste, avouer qu'il imposait normment  nos
amis. Tout dans sa personne, sa grosse et rude moustache, ses favoris
pais, ses cheveux taills en brosse et la mobilit de son oeil vif et
clair les embarrassait outre mesure. Aussi pendant que Sabin, excit
par le haut rang de ses spectateurs, se livrait aux inspirations de son
gnie, reportaient-ils de prfrence sur la princesse leur regard timide
et curieux.

M. et Mme de Rochemoussue, comme nous l'avons dit, taient entours de
leurs enfants: un grand et beau garon de dix-huit ans qu'on appelait
Ludovic, une charmante fille de seize ans nomme Luce, une autre de dix,
appele Marthe, et le petit Maxime qui n'avait encore, comme vous savez,
que cinq ans et demi.

Tous les quatre prirent un plaisir trs-vif au spectacle improvis que
leur donnaient Sabin et Balthasar, qui, lui aussi, se surpassa. Le brave
caniche fut bien rcompens par ces beaux enfants du plaisir qu'il leur
avait procur, car ils le comblrent de caresses et de bonbons, et
ne ddaignrent point de passer leurs mains fines et blanches dans sa
toison peu soigne. Jamais Balthasar ne s'tait trouv  pareille fte,
et il se montrait fort sensible  l'honneur qu'on lui faisait. Cependant
il sut y rpondre fort dignement et il n'eut point, tant s'en faut,
la mine plate et impudente que prit Sabin pour recevoir les vingt-cinq
francs dont le prince crut devoir payer leur savoir-faire et leur
habilet.

Vingt-cinq francs! c'tait une somme fabuleuse dans le mnage des trois
aventuriers. Sabin tait comme fou de joie, et mes amis pensaient
que leur fortune tait faite. Tous trois, sur la recommandation de
la princesse, se rendirent  l'office o le matre d'htel leur donna
quelques friandises afin qu'ils pussent, sans trop souffrir de la
faim, attendre le dner, qui n'avait lieu qu' huit heures pour les
domestiques.

Aprs une collation comme ils ne souponnaient mme pas qu'on en pt
faire, ils montrent, toujours accompagns de M. Prosper,  leurs
chambres respectives, situes sous les combles du chteau. L, Csar et
Aime trouvrent chacun un costume complet qui leur tait donn par
la princesse. Tout y tait, depuis les souliers jusqu'au bonnet. Ils
s'empressrent, sur l'invitation de M. Prosper, de quitter leurs vieux
habits et de mettre les neufs; puis ils redescendirent  l'office o
tous deux firent assez bonne figure, l'un avec sa blouse de retors
coquettement serre sur les hanches par une large ceinture de cuir,
l'autre avec sa robe, et son tablier de cotonnade, ses souliers lacs,
son chle nou en sautoir et son petit bonnet de soie noire, derrire
le bavolet duquel ses cheveux bien peigns et bien brosss frisaient
en queue de canard. Sabin les examinait de la tte aux pieds, et, les
prenant par la main, les faisait tourner  droite, tourner  gauche, et
affectait de ne les point reconnatre. Cela les amusait, et ils riaient
de bon coeur.

Ils pensaient bien, du reste, que si la princesse leur avait donn tant
de belles choses, c'tait parce que Sabin lui avait dit ou fait dire un
mot en leur faveur. Mais c'est gal, ils avaient remarqu qu'il tait
moins li avec le prince qu'il n'avait toujours prtendu.

Aprs dner, le prince, la princesse et leurs enfants, accompagns des
prcepteurs et des institutrices, montrent dans de belles voitures pour
se rendre chez un autre prince du voisinage, o l'on devait danser
et jouer des charades une partie de la nuit. Ce fut alors au tour des
domestiques de se mettre  table. Ils taient l plus de vingt!...
C'tait jour de gala; on profitait de l'absence du prince pour fter
tranquillement  ses dpens l'anniversaire de l'un d'entre eux. On avait
dress un couvert splendide: les fleurs, l'argenterie et les cristaux
tincelaient sur la table au feu d'une profusion de bougies. Le
matre-d'htel d'un ct, et la femme de charge de l'autre, occupaient
les places d'honneur; les autres convives venaient  la suite, chacun
selon son ge ou le rang qu'il croyait tenir dans la maison. Aux deux
extrmits taient placs Sabin et le dernier des marmitons, puis Csar
et Aime.

Les hommes avaient quitt la livre pour prendre l'habit noir, et les
dames taient en robes de soie. Cela prsentait vraiment un joli coup
d'oeil. Par exemple, les vins manquaient, non par la quantit, mais
par la varit, et les convives, chose dsolante, n'avaient pas plus
de trois verres devant leur assiette. Pourtant la cave du prince
tait clbre, mais le sommelier, un ancien militaire, un homme sans
_ducation_, un rustre enfin, ne faisait point partie de la domesticit.
Il tait incorruptible et n'entendait point raillerie sur la question de
probit. Il avait donc fallu se contenter du bourgogne ordinaire et
du madre de cuisine. Quelques bouteilles de champagne, adroitement
drobes dans la bagarre d'une grande soire, compltrent le festin.
C'tait peu!... mais tant de gens sont encore obligs de se contenter 
moins!...

Il fallait entendre tout ce monde singeant maladroitement ses matres;
les femmes minaudant, et les hommes jouant aux gentlemen!

On disait princesse  la femme de chambre de Mme de Rochemoussue, et
prince au valet de chambre de monsieur! Comme le jeune Ludovic portait
le titre de comte de Montgeron, son domestique se faisait appeler
Montgeron tout court. Mon cher Montgeron, lui disait-on, gotez donc
de ces conserves d'ananas. Deux invits, qui servaient dans un
chteau voisin, avaient pris le titre de marquis et marquise du Breuil.
Marquise, disaient les dames, vos yeux sont ravissants; vous tes ce
soir tout  fait en beaut!

Mais au dessert, grce au cliquot du prince, le naturel reparut, les
langues s'aiguisrent, et nos amis apprirent en moins d'une demi-heure
les secrets le plus intimes de la famille de Rochemoussue. On raconta
avec beaucoup de malice et de sous-entendus, comme pour donner  penser
que ce n'tait pas tout, que le prince avait trois fausses dents, que la
princesse portait de faux cheveux, que M. Ludovic tait myope, que Mlle
Luce avait une jambe de travers, que Mlle Marthe serait bossue et que le
petit Maxime deviendrait pileptique. On sut aussi que M. le marquis de
Breuil tait un sot, un belltre qui se teignait les moustaches et les
favoris, et la marquise une fine mouche qui le faisait tourner comme le
vent un coq de clocher.

Puis on s'gaya aux dpens de la principaut de Rochemoussue,
principaut de frache date, achete  Rome par le pre du prince
actuel, un financier peu scrupuleux, qui tait cens l'avoir obtenue
en reconnaissance de services rendus au gouvernement pontifical; et on
affirma que la princesse n'avait point tant sujet de faire la sucre,
puisque son grand-pre avait tout bonnement gagn son immense fortune en
faisant fabriquer des tissus  Mulhouse.

Nous devons ajouter que le prince, la princesse et toutes les personnes
de leur monde le plus intime taient dsigns par des surnoms: l'un,
qui tait fort et trapu, tait appel le taureau; l'autre, qui avait
les jambes trop longues, le lvrier. Mais, plus gnralement, le noms
taient pris dans la mythologie: il y avait Jupiter, Mars, Bacchus, puis
Junon, Diane, Vnus, Proserpine, etc., etc.

[Illustration: Elle chanta avec un brio renversant.]

A dix heures, on dcida qu'il serait tout  fait charmant de finir la
soire par un bal et un peu de musique. Prosper jouait dlicieusement du
violon. Annette chantait agrablement, et Jean touchait passablement du
piano. On monta au salon qui servait de salle d'tude aux enfants. M.
Jean se mit au piano et Mlle Annette charma d'abord la socit par deux
ou trois innocentes chansonnettes, puis elle aborda la grande musique et
chanta avec un brio renversant un morceau du _Prophte_, que Mlle Luce
apprenait depuis quelque temps et dont elle n'tait pas encore parvenue
 vaincre toutes les difficults. M. Prosper, un tnor lgant et joli
garon comme tous les tnors, aprs s'tre un peu fait prier, consentit
 chanter, en s'accompagnant avec son violon, cet air fameux et
difficile: _O Richard,  mon roi!_... que M. Ludovic rptait sans trop
de succs depuis plus de six mois.... C'tait tout bonnement divin!

On s'arracha  ces dlices pour se livrer au plaisir de la danse. Les
dames, ayant jug  propos de changer de toilette, avaient emprunt 
la garde-robe de leurs matresses des robes de tulle de la plus grande
fracheur et sortant des ateliers d'une faiseuse clbre. C'tait
simple, mais de bon got. Avec cela, une fleur, un ruban, un rien dans
les cheveux, et l'on n'avait pas la tournure de tout le monde!

Csar et Aime, relgus dans un coin sur un canap pendant que Sabin,
faisant sa partie dans l'orchestre, jouait du fifre avec une ardeur de
possd, admiraient toutes ces merveilles et pensaient de bonne foi,
tant leurs ides taient confuses et embrouilles, que dans les maisons
o il n'y a rien  faire ce sont les domestiques qui sont les matres.

Enfin cette socit de singes se spara et mes amis furent reconduits 
leurs chambres, de jolies chambres meubles chacune d'un lit de fer, de
deux chaises, d'un lavabo et d'un miroir. C'tait du luxe, mais hlas!
c'tait aussi la premire fois que les pauvres enfants couchaient dans
des chambres diffrentes! et eux qui dormaient si bien sur la paille
pourvu qu'ils y fussent cte  cte, purent  peine fermer l'oeil sur
ces matelas confortables et dans ces draps blancs et parfums  l'iris.
Il faut bien le dire, du reste, ils avaient encore la tte pleine du
bal et de la musique; puis ils avaient bu du punch et cela les agitait.
Sabin, plus habitu  supporter les plaisirs du monde, tait mont  sa
chambre gris comme deux Polonais, et cependant on l'entendait ronfler 
travers la cloison.




CHAPITRE XIII.

Mes amis font une rencontre aussi heureuse qu'inattendue.


En mai, le soleil se lve de grand matin; il tait cinq heures  peine
et dj il faisait grand jour. Csar et Aime, ne parvenant pas 
goter un sommeil paisible, rsolurent de s'habiller, puis de faire
en compagnie de Balthasar une promenade dans ce beau parc dont on
dcouvrait une partie de leurs fentres. Ils pensaient qu'il n'y
avait pas de mal  prendre, pour ainsi dire, possession de ces lieux
privilgis o ils comptaient bien passer leur vie dsormais.... Certes,
ils taient ravis de courir dans ces alles si soigneusement entretenues
qu'il et fallu avoir recours  une loupe pour y dcouvrir un brin
d'herbe, de s'enfoncer sous ces futaies si hautes et si paisses que le
jour y pntrait  peine, d'admirer les magnifiques saules pleureurs
qui baignaient, avec une grce remplie de tristesse et de nonchalance,
l'extrmit de leurs branches dans l'eau transparente des lacs. Oui,
ils trouvrent bon de se reposer sur le gazon  l'ombre des marronniers
d'Inde ou des gigantesques platanes.... Mais on s'habitue si vite aux
grandeurs!... Ils avaient parcouru dans tous les sens cet admirable
domaine, auprs duquel le paradis terrestre n'et sembl qu'un marcage
inculte, et jou dans des alles bordes de rosiers trois fois hauts
comme leurs petites personnes, d'bniers dont les grappes leur
retombaient sur la tte et de toutes sortes d'arbustes aux fleurs
clatantes et parfumes.

Eh bien! mes petits lecteurs, vous me croirez si vous voulez, en moins
de trois heures, ils s'taient familiariss avec toutes ces merveilles,
qui dj ne leur semblaient point de trop pour eux, et ils pensaient
bien qu'ils pourraient en jouir largement lorsque Csar serait groom
dans cette maison, o, comme ils avaient pu s'en assurer la veille,
il n'y avait rien  faire qu' s'amuser. Quant  Balthasar, toutes ces
choses lui taient indiffrentes, et  tous moments il tmoignait son
impatience par des alles et des venues, des aboiements et des caresses
auxquels Csar et Aime ne comprenaient rien. Enfin on se trouva en
prsence d'une grille ouverte et il put sortir; force fut bien  mes
amis de le suivre. Il courait, il courait, sans se soucier de la fatigue
qu'il imposait aux jambes de ses matres, et en moins d'un quart d'heure
on se trouva sur la route de Rochemoussue  Fontainebleau. De loin
Csar et Aime voyaient que le caniche caressait un homme, et cela les
intriguait prodigieusement, car Balthasar n'tait point d'un naturel
familier. Ils htrent le pas. Mais jugez, mes petits lecteurs, quelle
fut leur surprise lorsqu'ils reconnurent le pre Antoine!... le pre
Antoine? Comment cela se faisait-il? Lui qui devait tre dans son pays,
pourquoi nos amis le rencontraient-ils comme cela,  l'improviste,
sur la route de Rochemoussue? Leur imagination tait aux champs. Bien
souvent le sort se plat  nous jouer de ces surprises qui ressemblent
 des coups de thtre et nous dconcertent tant elles sont inattendues.
On se demande comment cela s'est fait et on n'est pas loin de supposer
que des cratures d'un autre ordre, des gnies, des esprits, se mlent 
notre insu de notre destine et gouvernent nos affaires, les emmlant
et les dbrouillant  leur fantaisie, sans prendre seulement la peine de
nous demander si cela nous plat. Il ne s'en faut alors de presque rien
qu'on prenne pour des tres rels les cratures charmantes qui peuplent
les contes de fes. Mais Csar et Aime, qui ne savaient point lire,
ne connaissaient point de feries.... C'est gal! je ne suis pas
trs-loign de croire que s'ils avaient t en tat de supposer que des
fes et des gnies pussent se mler de leurs affaires, ils auraient, en
cette circonstance, trouv leur intervention rien moins qu'agrable.

Ah , dit le pre Antoine, qui vous a amens par ici, et que diable y
faites-vous?

Ils racontrent leur histoire et dirent consciencieusement, parce
qu'ils ne savaient point mentir, ce qui leur tait arriv depuis trois
semaines. Mais  partir du moment o ils avaient rencontr Sabin, le
brave homme ne cessa de hocher la tte  tout ce qu'ils disaient. On
voyait bien que cette odysse n'tait point de son got.

Et maintenant qu'allez-vous devenir? demanda le brave homme.

--Sabin va nous faire placer domestiques au chteau de Rochemoussue.
C'est une grande maison, et o il n'y a rien  faire, dit navement
Aime.

--Domestiques, fit le bonhomme en hochant toujours la tte... soit!...
si cela vous convient; servir ses semblables est un mtier aussi
honorable qu'un autre.... lorsqu'il est exerc honorablement. Ne
sommes-nous pas tous, d'ailleurs, les serviteurs les uns des autres en
ce bas monde?

[Illustration: Ils reconnurent le pre Antoine.]

Faire rtir des marrons pour le public ou pour un particulier, n'est-ce
pas toujours faire rtir des marrons? L'essentiel est que les marrons
soient rtis  point.... Moi, il me semble que si je m'tais mis en
condition, j'aurais pu faire un brave et honnte serviteur. Aprs cela,
peut-tre que je m'abuse.... et que c'est plus difficile que je ne
pense. Mais l'ide ne m'en serait jamais venue.... Ce n'est pas que
je sois plus fier qu'un autre, oh! non!... Seulement je n'y ai point
pens.... Sois donc domestique puisque a te plat, mon garon. Mais
entendons-nous; sois-le dans une maison o il y ait de l'ouvrage, et
non o il n'y ait rien  faire. Il faut avoir du coeur, mon bonhomme,
et gagner le pain qui te fera vivre. Quoi donc! est-ce que le travail
te ferait peur?... On me dira que ceux qu'on paye pour ne rien faire
gagnent leur argent en ne faisant rien. Cela les regarde.... et aussi
les bourgeois qui les prennent  leur service. Mais, c'est gal,
vois-tu, parader derrire un carrosse ou fainanter toute la journe
dans une antichambre en disant du mal de ses matres, a ne peut pas
tre un bon tat. Tiens, Csar, veux-tu te mettre en condition et en
mme temps devenir un homme, apprends l'tat de jardinier. Si ton ami
Sabin a quelque influence dans la maison, qu'il t'y fasse entrer comme
aide-jardinier. Pour commencer tu ne gagneras que ta nourriture, mais
bientt on te donnera des appointements, et un jour tu pourras occuper
une place de matre jardinier. Mais pour cela il faut tre intelligent
et travailleur.... Tte-toi. Allons, te sens-tu capable de cela?...
Domestique dans une maison o il n'y a rien  faire. N'est-ce pas une
honte d'avoir song  prendre un pareil mtier!... Allons, va retrouver
Sabin et ramne-le ici; je veux causer avec ce garon-l et voir un peu
ce qu'il est.

Csar et Aime retournrent au chteau et gravirent assez piteusement
les trois tages qui conduisaient  leurs mansardes. Celle de Sabin
tait vide!... Ils cherchrent partout le fameux sac; point de sac!...
tout avait disparu. Ils descendirent  l'office, et demandrent des
nouvelles de leur camarade; on ne l'avait point vu. Le coeur serr par
un pressentiment pnible, ils revinrent prs d'Antoine qui les attendait
sur la route.

Et Sabin, demanda le brave homme.

--On ne sait ce qu'il est devenu.

--Ah! on ne sait ce qu'il est devenu! Eh bien, je vais vous le dire,
moi, ce qu'il est devenu. Il est parti avec les vingt-cinq francs dont
la moiti vous appartenait  cause de Balthasar, et, d'aprs le portrait
que vous m'en faites, ce doit tre l'espce de vaurien qui est pass
prs de moi il n'y a pas plus d'une heure et demie, comme j'tais assis
sur la route.... Vous voil bien! maintenant, vos places s'en vont 
vau-l'eau!... Ce n'est, ma foi, pas malheureux; il vous fallait une
bonne leon, vous en aviez besoin, vraiment.... Je me demande comment
vous avez pu croire qu'un semblable garnement avait du crdit auprs
d'un homme comme le prince de Rochemoussue, et comment vous n'avez pas
vu tout de suite qu'il n'tait qu'un mauvais sujet et un voleur....
Il tait temps qu'il vous quittt, car vous alliez devenir deux petits
fainants comme lui.... Ah , qu'est-ce qui vous fait pleurer?

--Nous n'avons plus d'argent!

--Voil-t-il pas une belle affaire! On dirait vraiment que c'est la
premire fois que cela vous arrive!

--Les gendarmes vont nous arrter et nous reconduire chez Joseph.

--coutez, a dpend de vous; si vous voulez travailler, suivez-moi et
vous n'entendrez jamais parler de Joseph. Sinon, je vous abandonne,
et, ma foi! je ne sais pas ce qu'il adviendra de vous. Allons,
choisissez....

--Nous voulons travailler, s'empressrent de dire les deux enfants.

--Alors partons. Seulement ne marchez pas trop vite parce que je viens
de faire une maladie; et mes jambes ne sont pas encore bien solides.

Les pauvres enfants s'empressrent auprs d'Antoine, et lui demandrent
ce qu'il avait eu.

Oh! presque rien, rpondit le brave homme; un refroidissement, une
fluxion de poitrine, je ne sais pas au juste comment le mdecin appelle
a. J'avais fait un dtour pour voir un ami  moi qui demeure prs
d'ici. Je ne m'tais jusqu'alors ressenti de rien; mais chez lui je me
sens pris tout  coup de frissons, de fivre.... et j'y suis rest prs
de trois semaines;  prsent a va mieux, je me rendais tout doucement
 la gare lorsque vous m'avez rencontr; car maintenant il faut que je
prenne le chemin de fer, je ne suis pas assez fort pour retourner  pied
au pays.... Bast! il ne faut plus parler de cela; le bon Dieu qui sait
bien mieux que nous comment il faut conduire nos affaires, voulait sans
doute que je me trouvasse par ici en mme temps que vous autres pour
venir  votre secours et vous aider  sortir d'un mauvais chemin....

Aprs une heure de marche on tait en pleine fort, Csar tait devenu
songeur, et Balthasar humait l'air en poussant de petits cris de joie,
puis il s'en allait flairer les arbres et se roulait dans l'herbe avec
une sorte de frnsie.

Est-ce que a te dplat de venir avec moi, Csar? demanda le pre
Antoine.

--Oh non! rpondit l'enfant.

--N'aimerais-tu point la fort? craindrais-tu d'y avoir peur?

--Peur!... Non, pour a, je n'y ai point peur; il me semble, au
contraire, que j'y ai vcu et que je la connais.

--A la bonne heure!




CHAPITRE XIV.

Mes amis chez le pre Jean.


On atteignit un endroit o le taillis avait t coup l'anne
prcdente. Le bois de corde et la corps des gros arbres taient
enlevs, mais il restait encore des bourres empiles sur la lisire
des chemins d'exploitation, et de gros tas de bois  charbon qu'on
apercevait au milieu des jeunes pousses. Il tait bientt midi, l'air
tait lourd, le soleil brlant et la chaleur devenait accablante dans
ces sables dpourvus d'ombrage. Aime ne pouvait plus avancer.

Nous y voil, lui disait le pre Antoine. Allons, encore un effort!

Et il montrait aux enfants une paisse fume qui s'chappait d'une
clairire  cinquante pas de l.

Enfin on arriva et nos amis se trouvrent en prsence d'un homme qui,
assis sur le gazon, mangeait tranquillement son pain en regardant
brler le fourneau qu'il venait d'allumer. Au premier abord les enfants
pensrent que c'tait un ngre.

C'est mon ami Jean, leur dit le pre Antoine, un compatriote  moi qui
est venu s'tablir charbonnier par ici.

Jean dtourna la tte et reconnut son ami.

C'est encore moi, dit celui-ci.

--Il n'y a pas de reproche, fit Jean en lui tendant sa main noire.

--Je le sais!

--a ne va pas?

--Pas bien fort.... Mais ce n'est pas l ce qui me ramne; je viens te
demander un service?

--Parle?

--Voici deux petits.... c'est malheureux comme les pierres,... la
misre, quoi!... Mais c'est bon; je les connais depuis longtemps, j'en
rponds. Ils taient exploits par un misrable; ils se sont chapps.
Comment? ils te le diront.... Enfin, les voil.... Si je les abandonne
sur les grands chemins, on les ramasse et on les envoie l'un d'un ct,
l'autre d'un autre, dans quelque maison de correction.... Faut pas
laisser faire a, ce serait les perdre; prends-les avec toi....  eux
deux ils valent bien le garon qui t'a quitt.... Ils travailleront et
tu les nourriras.... tu trouveras une petite place pour les loger....
Enfin tu feras pour le mieux. Il est bien possible que l'tat ne leur
plaise pas; s'ils trouvent mieux, ils le prendront. Fais comme s'ils
t'appartenaient.

[Illustration: C'est mon ami Jean, leur dit le pre Antoine.]

--C'est bien, dit Jean avec gravit, il sera fait comme tu dsires.

--Merci! mon vieux.

--Bon! il n'y a pas de quoi! Ne faut-il pas s'entr'aider en ce bas
monde?

--, venez ici, vous autres, dit le pre Antoine en prenant les deux
enfants par la main, voil votre matre ou plutt votre pre, car c'est
un bon et brave homme que mon ami Jean. Il faut lui obir et bien
faire la besogne qu'il vous commandera. Dame! ce n'est pas un mtier
de muscadin; avant huit jours vous serez aussi noirs que lui. Mais cela
importe peu, si vous tes aussi honntes.... Sur ce, au revoir et bon
courage! S'il plat  Dieu, je repasserai par ici au mois d'octobre.

Le brave homme embrassa les deux enfants, serra encore une fois la main
de son ami et partit tout  fait.

Jean conduisit les deux enfants dans sa maisonnette, une espce de hutte
en terre dans laquelle tait install son mnage de solitaire. Cela
se composait d'un lit de feuilles sches, d'un bahut, d'un fourneau
portatif, de deux marmites en terre, de quelques assiettes, d'une
demi-douzaine de cuillers et fourchettes en tain et d'une cruche en
grs pour aller puiser de l'eau  la fontaine.

Voici ma demeure, dit-il  mes amis. Dame! ce n'est pas beau!... Mais
on y est bien tout de mme.... Toi, petite, comment t'appelles-tu?

--Aime.

--Toi, petite Aime, tu seras notre mnagre; je ne veux pas que tu
touches au charbon. A nous deux, ton frre et moi, nous suffirons  la
besogne.... Vois-tu, tu gouverneras la maison, tu tremperas la soupe,
tu feras la lessive, tu raccommoderas notre linge. Ce sera bientt fait,
va, sois tranquille: il n'y en a pas beaucoup. Sais-tu coudre?

--Non, rpondit Aime en rougissant.

--Bon! c'est pas la peine de rougir, je te montrerai, moi... puis aussi
 savonner nos hardes. Si tu as de la bonne volont, tout ira bien.

Jean qui avait amass une provision de feuilles sches  quelques pas de
sa demeure, leur en apporta suffisamment pour dresser deux lits; puis il
exigea que mes amis quittassent les beaux habits que leur avait donns
la princesse de Rochemoussue, et reprissent les vieux que Csar avait
apports sur son paule au bout d'un bton.

Il faut garder cela pour les dimanches et les jours fris, disait
Jean, on ne peut pas travailler lorsqu'on est en toilette.

Et il avait bien raison.

Le soir, aprs la journe de travail, il les conduisit  Arbonne, o il
acheta un d  coudre, des ciseaux, des aiguilles et du fil pour Aime,
qui ne s'attendait pas  tant de gnrosit. Elle tait reconnaissante,
et cela faisait plaisir  Jean, qui s'amusait de voir combien elle tait
fire de pouvoir enfin, comme toutes les fillettes de son ge, porter
des ciseaux attachs par un ruban  la ceinture de son tablier, et
coudre ses robes s'il en tait besoin.

Csar tait toujours songeur; Balthasar galopait comme un fou dans
les rues du village, entrait dans toutes les cours et mettait le nez 
toutes les portes.

Qu'est-ce qu'il a donc? disait Jean.

Tout  coup il disparut; Csar inquiet partit devant pour le chercher,
Aime le suivit. On entendait le caniche qui aboyait dans une cour au
fond de laquelle se trouvait une maison toute basse et toute petite dont
les deux uniques chambres avaient leurs fentres encore ouvertes. Csar
entra. Les bonnes gens soupaient.

Qu'as-tu donc? demanda Aime  son frre, pourquoi es-tu si ple?

On ne voyait point Balthasar, mais on l'entendait toujours.

Madame, dit poliment Csar  la matresse du logis, notre chien est
dans votre jardin, voulez-vous nous permettre d'aller le chercher?

--Attendez; il faut que je vous ouvre la porte.

--Ne vous drangez pas; nous l'ouvrirons bien.

--Si vous savez comment on s'y prend, allez.... Mais voyez donc comme
les animaux sont subtils! Il a fallu pour entrer dans le jardin, que
celui-ci montt au grenier, et qu'il en descendt par l'chelle qui est
appuye sur la lucarne. Un homme n'aurait pas trouv a!

Les enfants se rendirent au jardin. Balthasar tait fourr dans une
petite loge en maonnerie, on eut de la peine  l'en faire sortir, il
fallut l'emporter.

Viens, dit Csar  Aime, que je te montre comme il y a de belles roses
par ici.

Et il contourna un avancement que formait le four sur le jardin. Les
roses taient superbes en effet. C'taient des mille-feuilles, mais
elles commenaient seulement  s'ouvrir. Mes amis, qui n'osaient en
cueillir, se contentaient d'en respirer le parfum.

Tiens! vous saviez donc qu'il y avait l des rosiers? dit la femme qui,
ne voyant pas ressortir les enfants, tait venue pour voir ce qu'ils
faisaient. Ils ont t plants par ceux qui possdaient la maison avant
nous. De braves gens qui sont morts bien malheureusement.... Vous en
avez peut-tre entendu parler?...

Csar n'eut pas la force de rpondre; il se sauva parce qu'il avait
envie de pleurer. Dehors, il put donner cours  ses larmes, et son coeur
fut soulag.

Qu'a-t-il donc, ton frre? demanda la femme  Aime, pourquoi se
sauve-t-il comme cela?

--C'est sans doute parce qu'il ne veut pas faire attendre notre matre
qui est dans la rue.

--Votre matre? Ah! mon Dieu! est-ce que vous tes dj en condition?

--Oui, rpondit Aime, en fermant la porte. Puis elle ajouta: Je vous
remercie, madame.

--Il n'y a pas de quoi, ma petite, dit obligeamment la femme.... A une
autre fois, si l'occasion se reprsente.

Aime sortit, et trouva Jean qui questionnait Csar.

Voil ce que c'est, dit la petite fille, dans le temps que nous tions
 Paris, il rvait toujours de la campagne, de bois, de villages, de
rochers, enfin de tout ce qu'on voit par ici, n'est-ce pas, Csar?...
C'est bien singulier, allez, cette petite maison et ce jardin, on et
dit qu'il les connaissait, n'est-ce pas? dis donc, Csar?

Le pauvre enfant sanglotait.

Nous ne reviendrons plus par ici, va, calme-toi, lui disait Jean, qui
ne savait que penser de cet accs de douleur.

On rentra tout attrist  la maison; cependant le lendemain ds le matin
Csar se mit courageusement  l'ouvrage, il tait fort et ne s'pargnait
pas la peine. Jean l'encourageait.

Quant  Aime elle rangeait, lavait et balayait comme une petite femme.
Jean lui avait appris comment il fallait faire, et elle s'acquittait
dj bien de sa tche. Puis il lui montra  coudre.

Il fallait voir le bonhomme assis sur l'herbe, les jambes croises  la
faon des tailleurs, tenant d'une main une grosse aiguille dans laquelle
tait passe une aune d'un gros fil noir.

On mettait des bouts de manches  une blouse de laine. Jean cousait en
surjet. Ce n'tait pas fin, oh! non, mais cela tenait bien, car le fil
tait solide.

Il disait  Aime:

Vois-tu bien, petite, regarde comme cela se fait: on attache un bout
de l'toffe  sa ceinture, on tient le reste ferme et bien tendu avec sa
main gauche, de la droite on passe l'aiguille comme cela, on la tire de
l'autre ct et le point se trouve fait. Essaye un peu  ton tour, pour
voir si tu russiras.

[Illustration: Essaye un peu  ton tour pour voir.]

Aime prenait la manche et essayait; mais elle ne russissait pas
toujours. Pour un point qui pouvait rester, il y en avait dix qu'il
fallait dfaire. Tout lui causait de l'embarras; c'tait son d qui
tombait, le fil qui se bouclait, l'aiguille qui se dfilait.... Que
sais-je encore?... Puis elle prenait trop d'toffe:

Ne mords pas tant, petite, ne mords pas tant, disait le brave homme.

Enfin,  chaque instant elle se piquait les doigts, mais ce n'tait
qu'un menu dtail, elle ne s'en plaignait point.

Csar, accroupi devant elle, disait:

Pas si loin, le point sera trop grand.

Ou bien:

Un peu plus  droite, un peu plus  gauche.

Il lui ramassait son d et enfilait les aiguilles.

Aprs quelques leons, Aime tait aussi forte que son matre, qui, dans
sa joie, imagina de tailler dans de vieux vtements  lui, une blouse et
un pantalon de fatigue pour Csar. Il prit la peine de btir toutes
les coutures, Aime fut charge de les coudre. Elle s'en acquitta 
la satisfaction gnrale. Dame! vous pensez bien que les points se
laissaient voir; d'autant plus que le fil noir tant venu  manquer,
on avait t oblig d'en employer du blanc; mais Jean trouvait cela
superbe, c'tait le principal, n'est-ce pas? Et puis deux jours aprs il
n'y paraissait plus; tout tait de mme couleur.

Certes, on ne menait pas une vie molle et oisive dans la hutte du
charbonnier, et le soir chacun se couchait sur son lit de feuilles
sches, sans demander que la journe ft plus longue; mais enfin on
avait fait son devoir et on s'endormait le coeur satisfait.

Balthasar prenait un got tout particulier  ce genre de vie. Il allait
et venait  sa guise, courant dans le bois toute la journe, mais se
trouvant toujours  la maison  l'heure des repas pour manger, et la
nuit pour monter la garde. Nos amis le laissaient faire. Il paraissait
d'ailleurs si bien connatre les chemins qu'il n'y avait pas lieu de se
proccuper de ses absences; pourtant un soir il ne rentra pas  l'heure
ordinaire. On fut inquiet. Le lendemain Csar remarqua que le caniche
avait du sang au cou et des gratignures aux oreilles.

Il se sera battu  la chasse, dit Jean.

Et les choses en restrent l.

Deux jours plus tard il n'tait pas encore rentr  l'heure du souper;
on n'y fit point attention; on se coucha mme sans l'attendre. Mais
cette fois il ne revint pas. Jean et mes amis s'en allrent dans tous
les villages des environs pour demander si on ne l'avait point vu.

Il est venu tous les jours de la semaine passe, leur dit la matresse
de la petite maison d'Arbonne. Mais, depuis deux ou trois jours, nous ne
le voyons plus.

Il tait donc perdu ou bien, qui sait, mort dans quelque foss loin de
ceux qui l'aimaient.

Les pauvres enfants ne pouvaient se consoler de ce malheur, ils en
avaient perdu le sommeil et l'apptit et faisaient piti  Jean qui
cherchait tous les moyens de les distraire.




CHAPITRE XV.

Csar et Aime  la comdie.


Enfin on gagna le vingt-cinq mai. C'tait un dimanche, et  l'occasion
de nous ne savons plus quel vnement, il y avait fte  Fontainebleau.
Jean leur promit de les y conduire; on avana la besogne le samedi, et
le lendemain ds huit heures tous trois taient prts  partir. Il les
fit passer par les bois de Franchard afin qu'ils pussent contempler
ces gorges et ces rochers sauvages qui font l'admiration des touristes.
Aime n'avait jamais rien souponn de pareil; il n'en tait pas de mme
de Csar qui se dtourna pour voir la roche qui pleure et la grotte
de l'ermite. Prs de la maison du garde, un nuage lui passa devant les
yeux, il chancela.

Qu'est-ce encore? demanda Jean qui l'observait.

--Tout  coup, rpondit l'enfant, il s'est prsent  mon esprit comme
une vision d'homme et de femme mutils!... mais ce n'est plus rien.

Tous trois cheminaient d'un bon pas; ils voulaient arriver assez
tt pour entendre la messe. Jean, qui savait lire, portait son gros
paroissien sous le bras. Il l'ouvrit  l'glise et suivit l'office avec
un recueillement admirable: se mettant  genoux, s'asseyant ou se tenant
debout selon qu'on tait  l'vangile, au Credo ou  l'lvation.
Dans ce beau livre,--objet d'une grande admiration de la part de mes
amis,--dans ce beau livre, qui avait t imprim  Limoges en dix-huit
cent huit, plusieurs passages taient nots, Jean les psalmodiait
navement  haute voix, et sans s'inquiter le moins du monde de la
cacophonie que cela formait avec le plain-chant romain qu'on psalmodiait
au lutrin.

Quant  mes amis, bien lavs, bien peigns, ils lui faisaient honneur
par leur gentillesse et leur bonne tenue, et se contentaient de rpter
 voix basse les prires qu'il leur avait apprises. Aprs la messe, on
mangea un morceau sur le pouce en se promenant dans le parc, o toute la
belle socit s'tait donn rendez-vous. A deux heures, on dcida qu'on
irait  la comdie.

Il y avait sur la place du march une demi-douzaine de baraques qui
faisaient rage avec leurs parades. La foule qui les regardait tait
paisse, mais Jean savait se faire de la place, et, grce  lui, les
deux enfants se trouvrent bientt au premier rang. Aprs avoir cout
pendant quelque temps la musique de forcens et les sottises que les
saltimbanques dbitaient au public, Csar et Aime se dcidrent pour
une baraque o un individu costum en diable, et un autre en pierrot,
jouaient du fifre et de la grosse caisse, pendant qu'une assez belle
fille en spencer de velours et en jupe de tulle, excutait un pas de
fantaisie, qu'elle interrompait  chaque instant pour venir souffleter
le pierrot, lequel, sous prtexte de lui faire des compliments, lui
disait de malicieuses navets. Nos amis, et la foule avec eux, riaient
de bon coeur de la faon comique dont le pierrot recevait le soufflet,
et des grimaces qu'il faisait en affectant d'avoir la mchoire
disloque. Pendant qu'ils s'amusaient aux _bagatelles_ de la porte,
Jean tudiait la toile au milieu de laquelle tait reprsente toute la
troupe faisant la pyramide; de chaque ct on voyait les saltimbanques
sautant par-dessus un magnifique cheval alezan brl, et de l'autre, la
belle fille aux soufflets dansant sur la corde. Tout  fait en haut sur
une large bande nouvellement ajoute on lisait la rclame suivante:

Exhibition d'un chien savant lev et dress par le roi d'Astrakhanie,
Mithridate soixante-quinze? Cette inscription, qui tirait l'oeil de la
foule, donnait  penser  Jean; et sans rien dire  mes amis, le brave
homme les fit entrer les premiers dans la baraque. Ils n'avaient que
des places de seconde classe, mais cela ne faisait rien; on y tait bien
tout de mme, et d'ailleurs ils ne tenaient point  briller au premier
rang.

Mes amis taient fort mus de tout ce qu'ils allaient voir, car, malgr
les descriptions merveilleuses que Sabin s'tait plu jadis  leur faire,
ils ne pouvaient en avoir qu'une faible ide. Sabin, du reste, avait une
faon de raconter qui prsentait mal les choses  des esprits simples et
neufs comme eux.

Enfin, le spectacle commena. Deux garons qui n'avaient pas plus de
huit ans, firent la culbute sur une vieille couverture qui servait de
tapis; ils se prenaient par le bout du pied et se retournaient  tour de
rle comme des sacs de son. Aprs ces enfants, on amena un pauvre vieux
cheval dont les reins affaisss, les jambes vacillantes, le garrot tendu
et la tte morne ne disaient que trop les fatigues. Tous les hommes de
la troupe,--ils taient huit,--sautrent assez lestement par-dessus en
s'aidant de la main. Puis la belle fille dansa sur la corde. Il y eut
ensuite un entr'acte pendant lequel la danseuse fit une qute.

Alors l'individu costum en diable vint annoncer que la seconde
partie du spectacle se composait des exercices de M. Sabin, le clbre
jongleur, qui n'avait pas encore douze ans rvolus, et dpassait de cent
coudes en adresse et en habilet le clbre Z..., du _Cirque de Paris_.
Mes amis,  l'ide de revoir leur compagnon d'aventures, se sentirent
quelque peu troubls. Le diable annona en outre l'exhibition du chien
savant, et, pour clore le spectacle, le grrrand tableau de la pyramide!

Sabin s'avana et fit un beau salut aux spectateurs.

Sabin, demanda Jean, n'est-ce pas ainsi que s'appelait votre voleur?

--Oui, rpondit Csar, et c'est le mme que vous voyez l.

Sabin tait vritablement habile; de plus, il possdait au suprme degr
l'art de se rendre sympathique  la foule, qu'il savait mouvoir et dont
il s'attirait l'admiration par l'aisance, la sret, la hardiesse et
l'ardeur qu'il mettait  ses exercices. Il tait, du reste, le seul de
la bande qui ft rellement artiste. Aussi, ds qu'il se prsentait,
tait-il toujours bien accueilli!

Lorsqu'il eut achev ses exercices accoutums, on lui apporta un petit
chien dont le pelage tait si singulier qu'il semblait teint.

Mais alors l'illustre Lucifer jugea convenable de faire un speech aux
spectateurs pour les prparer aux merveilles qu'ils taient admis 
contempler.

Mesdames et messieurs, dit-il gracieusement, le chien que nous avons
l'honneur de vous prsenter ne se trouve plus qu'en Astrakhanie, un
royaume qui est situ, gographiquement parlant, entre la Chine et
l'Hindoustan. Mais ce sont l des choses que vous savez aussi bien que
moi.... si ce n'est mieux. (Approbation du public  cette flatterie
dlicate.)

Csar et Aime taient tout yeux et tout oreilles.

Depuis des sicles, reprit Lucifer, cette race au pelage brun, tachet
de feu, comme vous voyez, est disparue de notre vieille Europe.--Vous
pouvez, si cela vous plat, consulter le travail qu'a fait sur ce
sujet l'illustre Cuvier, un savant franais, un de nos compatriotes,
messieurs.--Cette race est donc disparue de notre vieille Europe; vous
verrez aussi dans les ouvrages de l'illustre naturaliste que je viens de
vous nommer, qu'elle est antdiluvienne. Il y est galement prouv que
les individus en sont plus intelligents que ceux de toutes les autres.
Et ce, par la raison toute simple qu'ils ont le cerveau plus dvelopp
d'un tiers.... au moins. Regardez le crne de celui-ci!... Du reste,
pour que vous ne conserviez aucun doute  ce sujet, monsieur Sabin (les
artistes aiment  se donner mutuellement le titre de monsieur),
monsieur Sabin aura l'honneur de faire circuler Nador dans la salle....
Maintenant, mesdames et messieurs, je dois, pour rendre hommage  la
vrit et justice  qui de droit, dclarer que ce chien a t dress
par mon auguste matre.... et ami, le roi d'Astrakhanie, Mithridate
soixante-quinze, en personne; un grand roi, messieurs, qui aime ces
charmantes btes avec la mme passion qu'avait jadis pour elles le roi
de France, Henri III, surnomm le dernier des Valois,  cause de son
courage et de sa valeur, comme vous savez tous.... Si je vous donne tous
ces dtails, mesdames et messieurs, c'est parce que je ne voudrais pas
que vous crussiez...

Cet imparfait du subjonctif fit bondir un titi (il y a des titis
partout) qui s'cria:

As-tu bientt fini de nous ennuyer avec ton chien! Avec a qu'on ne
voit pas que c'est un caniche et que tu l'as teint toi-mme!

--Puisque t'as un cuvier, cria un autre, tu feras bien de le mettre
dedans avec une forte lessive pour lui rendre sa couleur naturelle.

A ces propos le public (le public est inconstant dans ses admirations,
hlas!), le public se mit  rire bruyamment.

Lucifer tait mcontent.

Voyons, fit le premier titi, assez de _blague_ comme a... a devient
_embtant_. Montre-nous ce qu'il sait faire, ton caniche, et passons 
autre chose!

On rit de nouveau. Seuls mes amis taient srieux. Lorsqu'on se fut
calm, Sabin prsenta au chien un cerceau en papier en lui disant pour
l'encourager.

Hol! Nador, hol!

Mais Nador humait l'air de tous cts et ne regardait point le cerceau.

Csar et Aime taient tout debout sur leur banc.

Balthasar! s'crirent-ils en mme temps, ici, Balthasar!

Le chien s'lana, mais Sabin eut le temps de le retenir.

Balthasar! c'est Balthasar! criaient les deux enfants; ici, ici,
Balthasar!

Le chien mordit Sabin pour se dbarrasser de lui, et d'un bond franchit
l'espace qui le sparait de mes amis.

Cela fit meute dans la baraque. Tous les spectateurs s'taient levs;
on criait, on gesticulait, on interpellait Lucifer et Sabin. Tout le
monde demandait des explications. Alors Jean rclama le silence d'une
voix forte, et, avec l'assurance que donne le bon droit, il dit en
montrant Lucifer et Sabin:

Ces gens sont des misrables; ils ont vol ce chien  mes enfants
adoptifs; Csar et Aime, que voil.

--Vous en avez menti! s'cria Sabin furieux. Ce chien est  moi. Ici,
Nador!

Mais Nador fit la sourde oreille.

Vous voyez! dit Jean au public.

Mais comme toujours, mes petits lecteurs, il se trouva des soutiens pour
la mauvaise cause, et les deux saltimbanques furent en un clin d'oeil
entours de gens qui criaient:

Prouvez, prouvez donc que ce chien est  vous?

--Oui, oui, donnez des preuves, rptaient Lucifer et Sabin, auprs de
qui toute la troupe tait accourue.

--Pour preuve, dit Jean, je donne ma parole!

--Ce n'est pas une preuve, a!...

--Comment ce n'est pas une preuve!

--Allons, allons, mon brave homme, rendez Nador  Lucifer, qui en est le
vritable propritaire.

La belle fille et sa mre,--une horrible vieille, ride et
maquille,--toutes deux le poing sur la hanche, apostrophaient Jean en
termes aussi violents que grossiers.

Si vous ne rendez pas Nador, nous allons vous conduire au poste,
disaient les amis de Lucifer.

--Faites! rpondait Jean toujours calme.

Csar et Aime tremblaient comme les feuilles des arbres pendant
l'orage.

Faites! dites-vous? Eh bien! nous allons voir!

Et ces individus qui n'avaient aucune raison de prfrer Lucifer  Jean,
mais qui cherchaient tout simplement  donner carrire  leur
humeur batailleuse, s'apprtaient  tomber sur le brave homme  bras
raccourcis, lorsqu'un gendarme, qu'on avait t chercher, entra dans la
baraque. Aussitt trois enfants, deux jeunes garons et une fillette,
coururent  sa rencontre.

Monsieur le brigadier, dit le plus g, il faut que vous fassiez rendre
justice  ces enfants. Ce chien leur appartient. Ils l'avaient avec eux
lorsqu'ils taient aux Granges, chez mon pre.

--Soyez tranquille, monsieur Richard, rpondit le brigadier.

--Mais vous-mme, monsieur le brigadier, vous l'avez vu le jour o vous
les avez rencontrs  la ferme.

--Je ne m'en souviens pas, monsieur Richard.

--Quoi! vous ne vous en souvenez pas? Mais regardez-les donc.

--Eux, je les reconnais, mais le chien....

[Illustration: Csar et Aime tremblaient.]

--Monsieur le brigadier, je vous donne ma parole, moi, qu'il est  eux!

--Bien, monsieur Richard.

--Demandez  Florentin et  Florentine, si vous doutez encore.

--Non, monsieur Richard, je ne doute pas....

--Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est, s'criait-on autour de
Lucifer. Un gendarme qui reoit des ordres d'un enfant? Qu'est-ce que
M. Richard vient faire ici? Nous ne connaissons pas M. Richard, nous
autres....

--Monsieur le brigadier, dit Lucifer avec le calme d'un honnte homme,
faites votre devoir; rendez-nous Nador et chassez ces imposteurs!

A vous dire vrai, mes petits lecteurs, le brigadier tait fort
embarrass. Il ne doutait point que les saltimbanques ne fussent des
coquins, mais toutes les apparences d'honntet taient pour eux.

A bas le brigadier qui ne fait pas son devoir! cria-t-on dans la foule.

--A bas le brigadier! rptrent des voix nombreuses.

On ne s'imagine pas combien de gens sont heureux de crier  bas
quelqu'un ou  bas quelque chose!

En attendant, Lucifer, qui tait habile et ne voulait pas avoir l'air
d'encourager les mutins, fit taire ses partisans.

Monsieur le brigadier, dit-il poliment, croyez que personne plus
que moi ne respecte la justice et l'autorit dont vous tes le digne
reprsentant. Obtenez seulement que ce brave homme et ces enfants, que
je veux bien croire victimes d'une erreur, lchent Nador, qu'ils serrent
dans leurs bras comme s'ils voulaient l'touffer, faites qu'ils
lui rendent sa libert. Il va de suite revenir avec M. Sabin, et le
spectacle pourra continuer.

Mes amis tenaient en effet Balthasar serr avec force contre leur
poitrine, et se dfendaient courageusement contre les agressions des
jeunes saltimbanques qui voulaient le reprendre.

Allons, allons, brigadier, faites votre devoir! disait-on autour de
Lucifer.

Richard indign vint s'asseoir avec Florentin et Florentine auprs de
Csar et d'Aime pour les soutenir et les encourager.

Le brigadier, tout en imposant silence  la foule, rflchissait  la
conduite qu'il devait tenir. Quelque chose lui disait que Lucifer
tait le voleur; il avait comme un vague souvenir d'avoir rencontr ces
saltimbanques, et il cherchait quel compte ils avaient  rgler avec
la justice. Mais o les avait-il vus!... A Villeneuve? Peut-tre bien.
Seulement, comme il n'en tait pas certain, il ne pouvait rien faire. On
n'arrte pas les gens sur de simples soupons.

Sabin, lui, ne perdait point le temps en rflexions; il connaissait
parfaitement la vrit que cherchait le bon gendarme; mais son intrt
n'tait point de la divulguer. Il s'tait approch tratreusement des
enfants, et l, un morceau de sucre entre les dents, un autre dans
chaque main, il attendit que l'occasion se montrt propice. Elle ne
tarda point. Les plus jeunes enfants de Lucifer faisaient tout leur
possible pour battre mes amis; ceux-ci, obligs de repousser leurs
attaques, ouvrirent imprudemment les bras. Au mme instant Sabin enleva
Balthasar qui, s'enlaant aprs lui, se mit  lui lcher la figure et
les mains. Le pauvre animal, qui jenait souvent depuis qu'il tait
devenu le pensionnaire de Lucifer, dvorait le sucre que Sabin avait
entre les dents. Alors le bon public, celui qui jusque-l avait soutenu
Csar et Aime, tourna du ct de Lucifer, pour qui la partie tait
gagne, et aussitt un haro s'leva contre mes malheureux amis et contre
Jean, leur pre adoptif.

A la porte, les escrocs! criait-on de tous cts, au poste les
voleurs!... etc., etc....

--Je n'en demande pas tant, dit le gnreux et prudent Lucifer, qu'ils
s'en aillent et qu'on n'en entende plus parler.

On les expulsa sur-le-champ de la baraque, et Jean lui-mme, le brave
Jean dont la probit n'avait auparavant jamais reu d'atteinte, dut
chercher dans la retraite un refuge contre les mauvais propos qui lui
arrivaient de toute part.

J'espre, dit-il en sortant, que la justice prendra bientt sa revanche
et que votre triomphe ne sera pas de longue dure.

La reprsentation continua. La faim faisait faire  Balthasar des choses
qui devaient singulirement rpugner  sa conscience de chien honnte.

C'est gal, dit un titi en sortant du spectacle, je ne suis pas encore
convaincu, moi, car ce chien n'tait qu'un caniche dguis. Et il me
semble qu'il n'est pas besoin du discernement de Salomon pour savoir o
est le bon droit dans tout a.

Richard, ainsi que Florentin et Florentine, incapables d'abandonner des
amis dans la dfaite, avaient suivi Csar et Aime, et leur proposaient,
pour les consoler, de les conduire chez Mme de Senneay, o devait se
trouver M. Lebgue.

Venez, disait Richard, mon pre vous fera rendre Balthasar.

--Non, monsieur Richard, non, rpondit Jean; vous tes bien honnte,
mais nous ne pouvons accepter votre offre. Madame votre tante ne nous
connat pas; aller comme cela chez elle serait lui causer de l'embarras
et peut-tre du dsagrment. Nous prfrons retourner  la maison.
Parlez de nous  monsieur votre papa, et, s'il le dsire, nous irons
le voir. Tout le monde sait que c'est un digne homme. Vous lui direz,
monsieur Richard, que nous sommes  ses ordres.




CHAPITRE XVI.

L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.


Et Jean emmena Csar et Aime, qui fondaient en larmes. Ils
rencontrrent sur la place quelques _anciens_ d'Arbonne qui se
prparaient  reprendre le chemin de leur village. Quand on est vieux,
on en a bientt assez du tumulte des ftes; le bruit, les tambours, les
spectacles, les danses, la musique, tout cela vous tourdit et ne vous
dit plus rien  l'imagination. On lui prfre cent fois le silence
des bois, qui permet  l'esprit de se recueillir; l'ombrage des
vieux arbres, o l'on est si bien pour deviser du temps pass, et la
contemplation de la campagne, qui rjouit le coeur en lui parlant sans
cesse d'avenir.

Ils arrtrent Jean, qui se prparait  passer outre.

Ne voulez-vous donc point que nous fassions route ensemble, pre Jean?
demandrent-ils.

--Pour moi, rpondit Jean, je ne demande pas mieux, et si cela vous
convient?...

--Venez, mon brave. Un honnte homme de plus ne gtera pas notre
socit.... Mais vous emmenez trop tt ces pauvres enfants; ils auraient
voulu rester pour voir le feu d'artifice.... C'est sans doute ce qui les
fait pleurer.

--Non, rpondit Jean; ils sont plus raisonnables que cela, Dieu
merci!... S'ils pleurent, c'est qu'ils en ont rellement sujet.

Et il raconta, en peu de mots, leur affaire et l'histoire de Balthasar.

Balthasar, dit un vieillard comme en cherchant dans ses souvenirs, o
donc ai-je connu un chien qui s'appelait Balthasar?

Le dsespoir de mes amis se calmait dans la socit de ces braves gens,
qui les regardaient avec une attention singulire.

Est-ce qu'ils sont  vous, ces enfants-l, pre Jean, demanda l'un
d'entre eux en relevant la tte de Csar pour le regarder en face.

--Non.

Et Jean dit comment ils lui taient arrivs.

C'est singulier tout cela.

On continua de marcher.

C'est trange, reprit le mme vieillard, plus je regarde ces enfants et
plus il me semble les avoir dj vus.

--Et moi de mme, dit un autre.... Mais ce n'est pas tonnant; le
garon a dans le tour du visage un faux air de ressemblance avec ton
petit-fils.

--C'est donc cela!... Ne trouves-tu pas aussi que la fille a quelque
chose dans les traits qui rappelle ta petite-fille?... La nature est
bizarre dans ses rapprochements. S'ils taient d'Arbonne, ce ne serait
pas tonnant; tous les habitants y sont plus ou moins parents les uns
des autres.... Mais des enfants qui sont ns on ne sait o,  l'autre
bout de la France, peut-tre.

On repassa prs de Franchard. Csar, mu de nouveau, contint son
motion. Pas assez cependant pour n'tre pas remarqu du vieux paysan
qui l'observait.

Pourquoi donc, mon garon, que tu deviens si ple? demanda-t-il;
serais-tu malade?

--Non, rpondit Csar, je vous remercie....

Et il partit en avant avec sa soeur pour chapper aux questions
qu'on pourrait lui faire encore, et auxquelles il tait embarrass de
rpondre.

Ah! pre Jean, reprit le vieillard, je ne passe jamais ici sans tre
mu par le souvenir d'un malheur dont notre famille y a t frappe....
il y a juste six ans, jour pour jour.... On tait au lundi, mais c'tait
le 25 de mai, comme aujourd'hui.... tiez-vous dj dans le pays, il y a
six ans, pre Jean?

--Non,  la Saint-Pierre, il n'y aura encore que cinq ans.

--N'importe! vous avez d en entendre parler....

La femme tait ma nice.... C'tait une toute jeune personne, puisqu'il
fallait encore aller jusqu' la Saint-Denis pour qu'elle et ses
vingt-quatre ans accomplis.... Son mari tait plus g de quelques
annes.... Nous les avions maris cinq ans auparavant dans la semaine de
Pques.... Il y a onze ans de cela; mais qu'est-ce que onze ans pour un
vieillard? Je m'en souviens comme d'aujourd'hui!...

Son pre, mon propre frre, qui tait le plus jeune de sept garons,
est mort le premier. Il a donn le signal; les autres l'ont rapidement
suivi; il ne reste plus aujourd'hui que Franois, mon compagnon de
route, et moi le plus g de tous.... Ma nice perdit sa mre peu de
temps aprs. La pauvre petite devint orpheline ds son bas ge, au
moment o les soins de ses parents lui taient le plus indispensables.
Elle nous restait donc sur les bras  sept ans avec un tout petit bien;
une maison et un jardin que vous avez pu voir  l'entre du village du
ct de la fort. A quatorze ans, elle savait lire, crire et compter
mieux que pas un autre enfant de l'cole. Nous lui fmes alors apprendre
l'tat de couturire, afin qu'elle pt gagner sa vie et se tirer
d'affaire sans le secours d'autrui... A dix-huit ans elle parla de se
marier; elle avait fait la connaissance d'un carrier qui lui plaisait.
Un carrier, a ne nous convenait pas trop  nous autres.... Nous sommes
tous cultivateurs dans la famille, et nous aurions voulu lui voir
pouser un homme qui ft aussi cultivateur.... Et puis, les carriers
sont moins bien vus; a gagne de l'argent, mais a s'amuse.... Et
d'ailleurs ils ne tiennent pas au sol comme nous autres, dont quelques
familles ont des racines qui remontent  plus de deux cents ans dans
le pays. Ils sont changeants, et, pour un rien, une contrarit, un
caprice, transportent leur nid dans les quatre coins de la France. Je
craignais de voir un jour ma nice partir comme cela.... Mais a lui
plaisait, il fallut bien la laisser faire!... C'tait, du reste, un bon
garon; il se conduisait bien et la rendait heureuse.... Ils avaient
deux enfants, deux chrubins, deux petites ttes blondes; un garon
et une fille. Enfin on pouvait croire que c'tait un mnage bni d'en
haut.... Dans nos familles on est solidaire les uns des autres! on
partage les mmes joies et on s'afflige des mmes peines: nous tions
heureux de son bonheur, et nous avions lieu d'esprer qu'il serait
durable, lorsqu'un jour, il faisait beau comme aujourd'hui, mais c'tait
dans la matine, on vint me chercher pour me conduire dans la fort o
ma nice m'attendait, disait-on. Je voyais bien qu'il y avait quelque
chose; on me donnait  entendre qu'un malheur tait arriv.... Mais
lequel? Moi, je ne devinais pas. Qui aurait pu supposer cela?...
Pourtant, j'avais pri Franois de m'accompagner. Notre guide nous
conduisit  l'abbaye de Franchard. A la porte je vis les deux petits
enfants; ils taient assis  l'ombre avec les enfants du garde. L'an,
qui avait dj quatre ans, se tenait immobile et comme stupfi. Il ne
pleurait pas, mais il tait frapp. Mon frre et moi, nous fmes saisis
de le voir en cet tat.--Pre Cyprien, me dit mon guide, il faut
demander  Dieu de vous donner du courage.

Nous entrmes. Oh! pre Jean, que le bon Dieu vous prserve de voir
jamais ce que nous vmes alors!... Ma nice, ma pauvre nice! une enfant
que j'avais leve! Une jeune et belle femme tout  l'heure pleine
de vie et de sant.... Elle gisait l sur un lit de sangle, mutile,
sanglante, les membres hachs!--Et elle vivait; le coeur n'avait pas
t atteint!... La pauvre enfant, elle poussait des cris!... Oh! ces
cris-l, ils ne me sortiront jamais de la mmoire, il me semble que je
les entendrai encore dans l'ternit. Son mari se mourait sur un autre
lit  ct d'elle.... Et elle voyait cela!... On ne peut rien imaginer
de plus affreux!... Les malheureux, on avait, sans les prvenir, mis
le feu  une roche sur laquelle ils s'taient assis pour prendre leur
repas.... J'avais alors soixante-dix ans; dites, pre Jean, n'tait-ce
pas pitoyable d'tre arriv jusqu' cet ge pour voir de telles choses!

Comme je vous l'ai dit, mes petits lecteurs, Csar et Aime marchaient
en avant; ils n'avaient donc pu entendre cette douloureuse histoire.
Mais Jean l'avait coute attentivement; et  l'aide de certains
rapprochements, il cherchait  convertir en certitude les soupons qui
n'avaient cess de le poursuivre depuis la premire visite de mes amis 
Arbonne.

Et les enfants? demanda-t-il au vieux Cyprien.

--Les enfants? Ah! voici: Le frre du mari de ma nice, un monsieur qui
tait tabli marchand  Paris les emmena chez lui. C'tait leur oncle et
leur plus proche parent; il en avait le droit. Il fallut, pour aider 
les lever, vendre la petite maison qui ne rapportait presque rien et en
placer l'argent sur l'tat. Ce nous fut un gros crve-coeur, car c'tait
la maison o nous tions tous ns et o nos parents taient morts. Si
j'avais eu de l'argent alors, je l'aurais achete; mais j'avais dj
donn mon bien  mes enfants; eux, de leur ct, obligs de me faire une
rente et d'lever leur famille, avaient trop de charges pour mettre l
deux ou trois billets de mille francs. Franois se trouvait alors dans
une position absolument semblable  la mienne.

--Mais, reprit Jean, absorb par ses propres penses, vous les avez
revus depuis!

--Les enfants? Non; ce monsieur de Paris n'tait pas dispos  frayer
avec de petites gens comme nous....

--Mais vous lui avez crit pour demander de leurs nouvelles?

--Oui certes; mais jamais il ne nous a rpondu. Mon gendre a mme
fait le voyage de Paris exprs pour les voir; mais M. Joseph Ledoux ne
demeurait plus  l'adresse qu'il nous avait donne.

--Et vous n'en avez plus entendu parler?

--Si.... on a fait courir des bruits sur son compte; on a dit qu'il
tait ruin, et que les enfants....

--Que les enfants?...

--Il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, pre Jean. Si M. Ledoux avait
t ruin, ne nous aurait-il pas rendu nos petits-neveux?

[Illustration: Elle poussait des cris!...]

--Hum! fit Jean; on ne sait pas!...

Le pre Cyprien tait visiblement inquiet. On touchait aux premires
maisons d'Arbonne.

C'est l-bas, dit-il, que demeurait ma pauvre nice. Mais voyez donc,
pre Jean, que de monde rassembl devant la porte! Serait-il encore
arriv un malheur?...

Jean hta le pas. Comme il arrivait, il vit Csar et Aime qui tenaient
Balthasar. Le brave caniche s'tait enfin chapp des mains de M. Sabin
et de Lucifer. Les habitants d'Arbonne voulaient savoir d'o venait ce
singulier chien.

C'est le caniche de ces pauvres enfants, disait la matresse de la
maison. Ce pauvre animal! Je ne sais qui l'a mis en cet tat, mais il en
est tout honteux.

--Oui, c'est Balthasar, dit Jean. Enfin il nous est revenu!... le
voil!... Pauvre vieil ami!... Il ne nous quittera plus maintenant.

--Balthasar? fit Cyprien. C'est ma nice qui avait un chien de ce
nom....

Csar avait pris la main de Jean et tait entr dans la maison.
Surexcit outre mesure, il allait d'une pice dans l'autre, montrant les
meubles, ouvrant les portes....

Rien n'est chang! dit-il enfin.

Puis il s'vanouit.

Rien n'est chang? rpta Cyprien, qui avait suivi l'enfant. Que
veut-il dire, votre garon, pre Jean?

En ce moment une calche et deux cavaliers s'arrtaient devant la
maison. C'taient M. Richard et M. Lebgue, puis Mme de Senneay,
accompagne de Florentin et de Florentine.

Aussitt, avec la rapidit de la foudre, le bruit se rpandit dans le
village que les enfants de Hubert Ledoux taient revenus  Arbonne.
En moins d'un instant toutes les maisons furent dsertes, et les
vieillards, les grandes personnes, les enfants, toute la population
enfin se trouva runie devant la maison qui avait appartenu  la nice
du vieux Cyprien. Le village tout entier voulait adopter les orphelins.
C'tait  qui les verrait le plus tt et les embrasserait le premier. On
se racontait leurs preuves, et on frmissait au rcit de leur misre.

Ils mendiaient sur la voie publique, s'criait Cyprien, et nous ne
le savions pas!... Est-il possible, mon Dieu! que vous ayez permis
cela!...

[Illustration: Lucifer et sa noble famille.]

Comme vous vous y attendez bien, mes petits lecteurs, M. Lebgue et Mme
de Senneay, qu'ils reconnurent pour la dame  la pice d'or, taient
venus pour rclamer nos amis. On les consulta, ils voulaient bien
rester avec le vieux Cyprien et tous les habitants du village, mais ne
demandaient pas mieux que de suivre M. Richard, ainsi que Florentin et
Florentine. Seulement ils ne voulaient  aucun prix se sparer de Jean.
Le brave homme, qui riait et pleurait d'attendrissement derrire la
foule, se chargea de leur faire entendre raison. Il s'engagea  leur
crire souvent, mais  condition qu'eux mmes, lorsqu'ils seraient 
Fontainebleau chez leur protectrice, Mme de Senneay, ils viendraient
voir leurs vieux oncles  Arbonne, et continueraient leur promenade
jusque dans la fort du ct o lui, Jean, aurait tabli ses fourneaux.

Le soir mme, Lucifer et sa noble famille taient reconnus pour les
incendiaires de Villeneuve-le-Roi, et le brigadier Poulain, que vous
avez rencontr aux Granges lorsqu'il n'tait encore que simple gendarme,
avait enfin la satisfaction de les arrter. Balthasar ne devait plus
rien avoir  craindre de Sabin dsormais.

Peut-tre bien, mes petits lecteurs, que vous vous demandez si Csar
et Aime avaient rellement la vocation de domestiques.... _dans des
maisons o il n'y a rien  faire_? Non, rassurez-vous. M. Lebgue et
Mme de Senneay les ont fait lever  la ferme des Granges, o la
bonne Victoire, heureuse de les voir enfin fixs prs d'elle, leur a
constamment donn les soins d'une mre. L'excellente fille, pour ne
point se sparer d'eux, a renonc  se marier. Jusqu' ce qu'ils eussent
atteint leur quinzime anne, mes amis, qui, je l'espre, sont un peu
devenus les vtres, ont t  l'cole avec Florentin et Florentine.
Ensuite M. Lebgue et M. Robert mirent tous leurs soins  faire de Csar
un agriculteur distingu, et Mme de Senneay voulut achever elle-mme
l'ducation d'Aime. Elle lui a donn la raison, le bon sens lev,
la dignit modeste qu'on voudrait rencontrer chez toutes les femmes en
gnral, mais plus encore, peut-tre, chez celles qui sont destines 
mener une existence laborieuse, soit aux champs, soit dans les villes.

Dernirement un double mariage avait lieu  Orly. C'tait Csar qui
pousait Florentine, et Aime qui pousait Florentin. Les tmoins des
poux taient M. Lebgue et M. Robert, d'un ct, et de l'autre le
pre Antoine et son ami Jean. On me disait hier que Csar et sa femme
allaient partir avec M. Richard pour assainir et mettre en culture une
immense proprit que M. Lebgue vient d'acheter en Sologne. Il s'agit
d'un millier d'hectares au moins; mais la tche n'effraye ni Csar ni M.
Richard, qui tous deux sont actifs, intelligents et courageux.

Quant  Aime et  Florentin, ils demeurent  Orly auprs de leurs
parents.

Parmi mes petits lecteurs, il s'en trouvera peut-tre quelques-uns qui
se diront que nos hros n'ont point fait une assez grande fortune. Je
ne m'y suis pas oppose, quant  moi; seulement il n'entre point dans le
caractre de Csar et d'Aime de chercher le bonheur dans la possession
des richesses ou des grandeurs. Ils ont toutes les qualits voulues pour
faire l'un et l'autre, un bon pre et une bonne mre de famille ... Mais
ils ne sont encore qu'au dbut de la vie, et nous ne savons point ce que
la Providence leur rserve.


FIN.



TABLE.

  Chapitres.

  I.    Csar, Aime et son compagnon Balthasar.
  II.   O il est prouv que la fortune nous arrive parfois 
l'improviste, sans tre attendue, et   qu'elle s'en va non moins
        vite.
  III.  Ce que pense le pre Antoine sur la manire dont on doit gagner
sa vie.
  IV.   Csar et Aime devant l'glise Saint Sverin.
  V.    Fuite de mes amis.
  VI.   Florentin et Florentine.
  VII.  A la ferme des Granges.
  VIII. M. Richard Lebgue. Mes amis travaillent.
  IX.   En flnant. Une nouvelle connaissance.
  X.    Monsieur Sabin et sa noble famille.--Un festin de Sardanapale.
  XI.   Sabin  Essonne. Mes amis  Chantemerle.
  XII.  Au chteau de Rochemoussue.
  XIII. Mes amis font une rencontre aussi heureuse que inattendue.
  XIV.  Mes amis chez le pre Jean.
  XV.   Csar et Aime  la comdie.
  XVI.  L'histoire que raconte le vieux Cyprien. La fin de tout cela.

FIN DE LA TABLE.
